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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 18:14

LE CHEMIN DES AMES, de Joseph Boyden

2004 - Albin Michel, 2006 - Livre de Poche, 2008 

 

Aux sources de l'âmeBoyden - chemin des âmes

Le Chemin des âmes pourrait être une histoire d’amitié en temps de guerre, mais ce serait bien trop réducteur. Le prologue met cette amitié en situation. Elijah et Xavier ont douze ans, ils chassent ensemble. C’est leur première nuit dehors, et déjà ils ont pris au piège une martre. Mais elle n’est pas tout à fait morte, alors il faut l’achever, en la frappant à l’aide d’un bâton. Elijah commence, Xavier finit le travail. Les deux garçons sont fiers de leur prise. « Nous sommes de grands chasseurs et les meilleurs amis, hein ? » dit Elijah.

Ces deux garçons sont des Indiens du Canada. Devenus adultes, ils décident de s’enrôler dans l’armée de Sa Majesté pour aller faire la guerre en Europe. La Grande Guerre. C’est leur manière de devenir des hommes et de s’intégrer à la société des Wemistikochiw, les Blancs. Mais la guerre, qu’on annonçait courte, s’enlise dans les tranchées du nord de la France, et son horreur dépasse tout ce que les jeunes gens pouvaient imaginer.

Le roman se partage entre deux voix. Celle de Xavier, de retour du combat, amputé d’une jambe, et qui ne surmonte la douleur que par des injections régulières de morphine. Et celle de sa tante, Niska, venue attendre Elijah à la descente du train et qui a la surprise de voir descendre son neveu, qu’elle croyait mort. Lui aussi, d’ailleurs, la croyait morte. Ce sont donc deux morts qui se retrouvent sur le quai et qui, trois jours durant, vont remonter la rivière jusqu’à « leurs » bois. Remonter « la rivière illuminée », vers l’autre monde. Durant ce trajet, chacun se souvient ; l’un revit les atroces années de guerre, qui le hantent, et le parcours vécu avec son ami Elijah ; l’autre revit son enfance, l’apprentissage de son « don », la difficile cohabitation avec l’homme blanc, les années avec Xavier puis Elijah, venu les rejoindre dans les bois. Ces deux chemins du souvenir se dessinent d’abord en parallèle, dans l’impossibilité de se croiser, car Niska ne peut comprendre encore la souffrance intérieure de son neveu, incapable encore de la partager, de l’exprimer. Pourtant c’est bien à l’autre que chacun s’adresse, et le cours du roman, qui se confond avec celui de la rivière, est aussi l’effort de ces deux voix pour s’entendre. A cette condition seulement la vieille Niska pourra aider son neveu, s’il veut bien l’entendre, et s’il peut encore être sauvé.

Deux univers se côtoient dans cette tension narrative, où le récit de vie et le récit de guerre content chacun l’apprentissage de la violence de l’existence, de la cohabitation avec l’autre, de la découverte et de l’assomption de soi-même. Assomption dans le sens littéral, d’abord : s’assumer en tant que personne, en trouvant sa place. Assomption au sens religieux, aussi, car le parcours des deux personnages est empreint du sentiment de la transcendance et de la nature. Chacune des deux voix s’élève d’un lieu où la connaissance de soi et de l’homme, acquise dans la douleur mais aussi dans la fidélité à soi, permet une forme de sagesse. On hésite, durant tout le roman, à choisir si ces deux êtres sont vivants ou morts, si leur parcours en canoë est réel ou métaphorique. Et cela confère à leurs récits une profondeur exemplaire.

Le premier de ces deux univers, c’est le Canada, lui-même partagé entre la ville de Moose Factory et les contrées sauvages où choisit de vivre Niska et où elle emmène Xavier dès qu’il a cinq ans, en l’enlevant à la garde des religieuses chargées de l’éduquer, comme tous les petits indiens, dans le respect de leur foi et de leurs lois. C’est déjà le récit de la fin d’un monde, dont la jeune puis la vieille Niska est l’une des dernières représentantes, sans doute même la dernière. Un monde empreint de magie, puisque l’Indienne a le don de prescience. Elle est tueuse de windigos, ces monstres dévoreurs de chair humaine, comme l’était son père, arrêté, emprisonné et tué par les Blancs qui ne tolèrent pas la persistance de cette magie sur les terres qu’ils considèrent comme leurs. Sa vie est l’histoire d’une spoliation et d’une acculturation à laquelle, seule, elle aura résisté, fuyant la domestication religieuse. Xavier, son neveu, en qui elle pressent le don également, est l’ultime représentant de la lignée. Mais son ami Elijah, qu’il attire dans les bois pour chasser avec lui, reliera l’enfant au monde des Blancs. Il lui fera découvrir le fusil, volé à une religieuse, et l’entraînera avec lui en Europe, dans une guerre qui les changera tous les deux, sans espoir de retour.

Le second univers est celui des tranchées. Si la nature des deux combattants qu’il met en scène, des Indiens du Canada, est originale, la réalité de la guerre ne l’est hélas pas. De nombreux récits, réels autant que fictifs, en littérature comme au cinéma, ont déjà retranscrit l’horreur des tranchées. Plutôt que de prétendre renouveler le point de vue sur la guerre, Joseph Boyden choisit d’y plonger entièrement et désespérément ses deux jeunes gens, en contant à travers le regard de Xavier l’expérience déshumanisante, humiliante et destructrice des combats. Toujours unis, les deux amis sont pourtant très différents ; enfants, ils l’étaient déjà, mais la guerre donne à ces différences une force terrible, une force déformante. Par les yeux de Xavier, on voit Elijah se muer en monstre assassin, content de donner la mort, bientôt si dévoré par la morphine et la soif de tuer qu’il passe des nuits, voire des jours, à traquer l’ennemi, et finit par scalper ses victimes afin de rapporter la preuve de sa bravoure. Tuer devient un moyen de rivaliser avec les autres, et notamment avec cet autre Indien dont les soldats parlent comme d’un mythe, l’homme nommé Peggy, qui tant a tué que son nom inspire l’admiration et l’effroi. Xavier, lui, résiste à la morphine et à l’attrait du meurtre. Il voit changer son ami et sent s’insinuer en lui-même ce qu’il n’aurait pas cru possible : la peur. La peur du frère pour le frère, car c’est ce qu’étaient Xavier et Elijah avant que la guerre ne les entraîne au bord de la folie. Le récit de Xavier est aussi celui de cette folie, qui est celle d’Elijah mais menace d’engloutir les deux amis, au point de les confondre au sortir d’un dénouement sanglant, dans la boue qui dévore les hommes éparpillés en morceaux.

A Niska qui résiste à la volonté des Blancs de la dépouiller de son identité, de ses traditions, de ses croyances, répond Xavier qui lutte pour préserver son humanité. Elijah n’est plus tant alors l’ami que la part de soi-même qu’il faut combattre pour survivre à l’innommable. Et l’on comprend peu à peu que le récit de la vieille indienne est intimement lié à celui du jeune soldat. Deux scènes d’une violence à la fois crue et rigoureuse se superposent : celle où Niska tue un Indien devenu un windigo et celle où Xavier craint de devoir, à son tour, tuer son ami, son frère devenu un monstre dévoreur d’hommes. La guerre est le lieu où l’homme apprend à dévorer ses semblables. Enfin les deux voix se rejoignent-elles, de manière incertaine d’abord. Xavier entend ce que lui conte sa tante, Niska entend ce que souffre son neveu. Ce moment du roman est le moment de l’espoir, alors même que la mort se fait plus menaçante, dans le présent comme dans le souvenir. Les derniers chapitres sont tout entiers suspendus à l’incertitude d’une fin « heureuse ».

Tout au long du roman, Boyden souligne l’assimilation de ses personnages à une sorte de trinité : l’enfant, la bête, le fantôme. Les soldats se déplaçant sur les champs de bataille sont des ombres silencieuses et mortelles que l’on pourrait prendre pour des fantômes. A un moment, d’ailleurs, Xavier, que les explosions ont rendu sourd par intermittence, et qui croit mort son ami, prend celui-ci pour un fantôme venu le secouer dans son sommeil. Les uns et les autres sont assimilés aux bêtes par leur nature de victimes mais aussi par l’entreprise de déshumanisation que constitue la guerre. Enfin, tous demeurent des enfants : infantilisés par les religieuses qui les éduquent avec une rigueur hargneuse, puis par les officiers qui bafouent leur humanité, méprisés pour leur « indianité » et en tant que chair à canon, ils sont aussi effrayés au milieu de la boue et de la mort. Ainsi le roman de Joseph Boyden est-il un chant à l’enfance que l’on assassine, l’enfance non comme moment de la vie mais comme essence même de l’homme. Ce que Niska et Xavier cherchent à préserver, chacun à sa manière, à travers ses récits, c’est cette essence qui refuse le meurtre et la violence gratuits et absurdes, portés par la guerre à un degré tragique.

Le Chemin des âmes s’abandonne au « courant de la mémoire » et de cette « rivière illuminée » qui conduit à la paix – ou qui cherche à l’atteindre. Le souvenir y est une évocation au sens fort : il rappelle le passé dans le présent, spécialement celui de Xavier. Ce ne sont pas deux strates qui s’y superposent mais souvent trois, voire davantage, un souvenir surgissant dans le souvenir, et contenant parfois lui-même son propre souvenir. Si cette construction très rigoureuse donne le sentiment que la voix de Xavier est une ombre, une âme, qui circule entre les différentes strates du temps, elle rend aussi à sa vie la cohérence et la continuité que veut nier et détruire la guerre. La douleur présente du survivant s’enracine dans les souffrances de la guerre, mais celle-ci s’inscrit aussi dans l’existence équilibrée et préservée qu’a vécue Xavier dans son enfance. L’enfance, c’est cette pureté que les personnages cherchent à retrouver au terme de leur remontée de la rivière illuminée. Et le chant de Boyden est d’autant plus douloureux que, même bien loin de la guerre qu’il conte, cette quête de pureté est toujours aussi incertaine. A l’image de la liberté du garçon et de sa tante, qu’il fallut arracher à la rage de conversion des religieuses. Le Chemin des âmes dénonce, aussi, cette violence récurrente qui prend les habits de la religion et du racisme. Et l’on est frappé par cette évocation d’une « bonne sœur » agitant frénétiquement le sexe frêle de l’enfant qu’elle baigne jusqu’à provoquer sa première éjaculation avant de l’agonir d'anathèmes.

Le roman de Joseph Boyden est un livre entêtant qui enfonce ses images brutales et dérangeantes au plus profond de l’âme mais ne renonce jamais, au cœur même de l’insupportable, à chanter l’espoir et le désir de paix. C’est un livre de fureur qui baigne dans une sérénité d’outre-tombe, une plongée dans l’horreur d’un monde en rien étranger au nôtre.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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