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19 août 2012 7 19 /08 /août /2012 10:41

LE CHAPEAU DE MITTERRAND d'Antoine Laurain

Flammarion, 2012

 

laurain - chapeau mitterrandUn chapeau et des vies

 Qui n’a rêvé de voir sa vie changée par la magie d’un événement, d’une rencontre, voire… d’un objet ? Antoine Laurain, déjà auteur de trois romans, part de ce postulat pour imaginer Le chapeau de Mitterrand, dont le titre révèle quel objet mystérieux – et insolite – il a choisi pour bouleverser la vie de ses personnages. Le chapeau de Mitterrand est un roman à personnages multiples qui passe d’une vie à l’autre au gré des changements de propriétaire du chapeau de Mitterrand. Oublié dans une brasserie parisienne en 1986, emporté par un employé de la Sogetec dont il va changer le destin, le chapeau est retrouvé dans le train où cet homme l’a oublié. Il coiffe alors la tête d’une jeune femme à qui il donne la force de bouleverser les habitudes acquises, réorientant son destin. Puis il passe entre les mains d’un « nez » qui depuis huit ans n’a plus créé de nouveau parfum ; grâce au chapeau, cet homme retrouve l’inspiration. Voilà enfin le couvre-chef du Président sur la tête d’un autre homme, qui bouleverse brusquement sa propre vie pour se fondre dans l’élan moderniste des années Mitterrand. Jusqu’au soir où le chapeau lui est volé… (attention, révélation !) par l’employé de la Soegetec, devenu directeur financier, qui a suivi la trace de l’objet au prix d’une enquête qui l’a transformé en détective de série télé. Revenu entre les mains du premier homme dont il a modifié l’existence, le chapeau retrouvera-t-il son auguste propriétaire, dont la puissance bienveillante a accompagné les pérégrinations de l’objet de feutre noir, donnant une impulsion fantastique aux vies de ses détenteurs provisoires ?

En traversant plusieurs vies, Le chapeau de Mitterrand traverse aussi toute une époque. C’est la seconde moitié des années 1980, où souffle un vent de pop culture, où une partie de la France n’a toujours pas digéré le 10 mai 1981 tandis qu’une autre s’enfièvre avec Michel Polac le samedi soir, où Bernard Tapie et Jack Lang se croisent dans les soirées branchées de Jacques Séguéla, où l’argent s’expose et les séries américaines envahissent les écrans de télévision. Antoine Laurain fait entendre les tubes de l’époque, revisite la pyramide du Louvre en construction et les colonnes de Buren, se déplace aussi d’un milieu à l’autre, s’invitant, et nous avec lui, dans l’intimité d’une écrivante en herbe, d’un cadre de société, d’une famille d’artistes et dans un foyer aristocratique parisien. Chaque milieu ouvre une fenêtre sur l’époque ou sur une existence, saisie dans un moment clé où le chapeau joue un rôle décisif. En vertu de son auguste propriétaire (François Mitterrand, Président de la République française, qui a eu l’étourderie de l’oublier), le chapeau possède l’étrange pouvoir d’insuffler à son détenteur une force nouvelle, inattendue, qui le pousse à des actes d’une détermination surprenante pour ceux-là mêmes qui les commettent. Il ne s’agit pas tant d’un pouvoir fantastique, surnaturel, que de la force de conviction ; le chapeau fait surgir une force que chaque personnage possède déjà en lui mais qu’il n’a pas osé utiliser. A la clé, un « message » finalement simple : chacun a le pouvoir de changer son destin, de prendre sa vie en mains.

Il y a aussi une forme de critique sociale dans ce roman. En dehors de Fanny Marquant, qui aspire à écrire des nouvelles et plus tard à vendre des livres, et qui se réalise dans l’amour, les détenteurs successifs du chapeau appartiennent à la portion la plus aisée de la société : cadres d’entreprise, grands créateurs ou artistes de renom (pianiste, en l’occurrence), héritier de bonne famille, ils évoluent dans des milieux où l’argent n’est pas un souci majeur. Même si l’univers mondain aristocratique n’est pas l’objet d’une tendresse particulière (c’est un euphémisme), le « monde » de gauche n’est pas forcément plus attrayant ; on y a l’esprit ouvert, on y déploie et promeut la libération de forces nouvelles, d’une énergie créatrice capable de faire éclater les cadres surannés de la vieille France bourgeoise, mais on y aime aussi l’argent, et en dépit de la nouvelle donne la force des réseaux et le poids des apparences y jouent un rôle certain. Le dénouement vénitien, s’il ouvre à la beauté de la cité des Doges, est empreint aussi d’une sorte de préciosité de caste, ce bon goût des hommes bien nés qui se reconnaissent et s’adoubent entre eux. Il y a du jeu, sans doute, à utiliser les personnalités en vue de l’époque qui font leur petite apparition dans l’histoire – mais une sorte de plaisir aussi à créer une forme d’entre-soi, à recréer une société fermée dont il faut faire partie. La partie consacrée à Bernard Lavallière, et particulièrement la soirée chez Jacques Séguéla, est le point culminant de cette comédie ambiguë qui, tout en chantant l’énergie créatrice des années Mitterrand, en dresse aussi un portrait au vitriol, celui de la société de l’argent que l’on a tant reproché à Mitterrand d’avoir encouragée et même promue. Le Président lui-même enveloppe le récit de sa présence hiératique toute-puissante, qui confine à la parodie de thriller politique dans l’épilogue du roman.

Antoine Laurain s’amuse, donc, mais à travers son rire fait aussi le portrait d’une époque où tout semblait possible, où le rêve de changement, de réussite sociale, était un modèle offert à toute une société – mais où la différence de classe restait prépondérante. Sous ses airs d’apologie du mitterrandisme, Le chapeau de Mitterrand est en fait la satire d’une société de l’argent, où la réussite est d’abord réussite sociale : même Fanny, qui se réalise en trouvant l’amour et en ouvrant sa librairie, finit par épouser un lord anglais… chez lequel elle s’ennuie beaucoup. Ce n’est pas le cas du lecteur en parcourant ce roman plein d’esprit dont on sort amusé, mais pas dupé !

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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