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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 20:25

LA VIE SECRETE ET REMARQUABLE DE TINK PUDDAH, de Nick DiChario

Télémaque, 2010 - Folio SF, 2012

 

 

Une parabole sur la condition humaine 

DiChario - tink puddahDe 1845 à 1865, la vie de Tink Puddah, né d’un père et d’une mère étrangers à notre monde. Une vie marginale, commencée dans l’horreur et achevée dans la violence, au cours de laquelle pourtant Tink Puddah n’aura cherché qu’une chose : la paix.

 

Publié en 2006 aux Etats-Unis et en 2010 en France, chez l’éditeur Télémaque, La vie secrète et remarquable de Tink Puddah a pour titre original A small and remarkable life. L’original, donc, au contraire de sa traduction française, ne met pas l’accent sur le nom du personnage, évidemment insolite, et ne cherche pas à créer un faux mystère par l’évocation d’un « secret ». Il suggère plus qu’il ne souligne, laissant le mystère se dessiner en filigrane dans le choix des mots : le rapprochement des deux adjectifs, « petite et remarquable », l’article indéfini qui tend à gommer la particularité que « remarquable », au contraire, suggère. Ce n’est pas LA vie remarquable d’un personnage insolite que le titre original nous annonce, mais UNE vie, ce qui laisse entendre que Tink Puddah n’est qu’un exemple auquel on pourrait trouver des compagnons.

 

D’emblée, Nick DiChario banalise l’insolite. Dès la première page, il est clair que son personnage principal n’est pas de cette Terre. Son origine est révélée très vite, même si elle n’est pas explicitée. L’Eauspace est-elle une autre dimension de notre monde, une autre planète ? La réponse viendra plus tard, mais il est clair du moins que Nif Puddah n’est pas d’ici. C’est un étranger, et tel sera son fils, Tink Puddah, durant tout le roman. Les raisons qui ont amené Nif Puddah à venir dans ce monde ne sont pas explicitées non plus, car Tink les ignore. Tout au plus peut-il les conjecturer, de même qu’il peut conjecturer ce qu’est cet Eauspace dont il éprouve en lui la réminiscence sans y avoir jamais vécu. Par la suite, l’étrangeté de Tink est sans cesse rappelée, et constitue bien le nœud de l’histoire, mais, curieusement, elle est aussi assimilée par la communauté de Skanoh Valley en marge de laquelle le personnage a vécu plusieurs années avant de mourir.

 

La naissance et la mort de Tink Puddah se suivent de près dans le roman. Celui-ci procède par bonds dans le temps, du passé au présent et vice versa, de manière à dérouler en parallèle le passé qui vit naître et grandir Tink et le présent où il est mort, abattu d’un tir de fusil dans la tête. La vie secrète et remarquable de Tink Puddah est une biographie autant qu’une enquête policière. Ce second élément, toutefois, n’est pas vraiment mis en avant ; il s’impose de lui-même, dès lors que l’assassin et les circonstances précises de la mort sont mystérieux. A mesure que le roman reconstitue la vie de Tink Puddah, l’instant de sa mort approche, et le désir du lecteur grandit de voir résolue l’enquête – alors même que les événements, eux, semblent nier l’enquête. Le policier que l’on fait venir d’une autre ville ne se livre qu’à une investigation minimale : la scène du crime, d’ailleurs, a déjà été nettoyée, et le meurtrier, dit-il, sera probablement pris un jour, quand il tuera à nouveau.

 

Le sort de Tink Puddah et l’indifférence apparente qui entoure les circonstances de sa mort sont à l’image du paradoxe soulevé par le personnage. Menant une vie solitaire et autarcique, connu pourtant et apprécié de sa communauté, Tink disparaît avec autant de facilité qu’il est apparu. On vient assister au service funèbre, on lui rend hommage, on se souvient de sa bonté désintéressée, on parle et polémique à son sujet – mais on admet en même temps sa disparition. Le seul personnage qui émet des doutes quant à la façon dont est mort Tink Puddah le fait en réalité pour des raisons égoïstes et politiques. Quant à celui que sa mort tourmente, longtemps encore après sa mise en terre, il est aux prises surtout avec sa propre foi, son sentiment d’insuffisance et de culpabilité : il s’agit du pasteur Jacob Piersol, sujet à des rêves étranges et symboliques qui le poussent à partir répandre la parole de Tink Puddah, qu’il voit comme un nouveau Messie.

 

La religion est au cœur du roman, mais l’homme plus encore. L’expérience que font de ce monde Tink Puddah et avant lui son père et sa mère est l’épreuve de la violence. Issus d’un univers où chaque « individu » est connecté aux autres et où tous les besoins sont naturellement pourvus, les Puddah – on ne saura jamais si le nom est censé évoquer Bouddha, mais la nature messianique de Tink et sa tentative de vie « monacale » y font évidemment penser – découvrent que la violence et la mort sont les moteurs de cette Terre. Déchirés par des chiens lancés à la poursuite d’un ours, les parents de Tink meurent en laissant ce dernier entre les mains d’un chasseur qui le rapporte à sa femme. Bien qu’étrange, l’enfant remplit le vide laissé dans la vie du couple par l’absence d’enfants. L’étrangeté de Tink est d’abord physique : peau bleue, oreilles curieusement implantées à l’envers, bouche difforme, l’enfant semble né avec la taille d’un humain de douze ans et ne grandira guère. Chétif, il est inadapté à la vie des hommes. Son « père » l’emmène pourtant un jour à la chasse à l’ours, mais pourquoi ? Pour lui transmettre un savoir faire ou, secrètement, pour le tuer ? La vérité reste conjecture mais l’expédition s’achève dans le sang. Jeté dans le monde sans protection par la mort de ses parents, Tink se voit rejeté à nouveau de ce qui faisait pour lui office de famille. Recueilli par un ours, il accomplit une sorte de « mutation » qui le rend capable, découvre-t-il, de soigner les humains, voire de les ressusciter, mais aussi lui fait prendre conscience de sa communion avec l’ensemble du monde naturel.

 

Après un autre épisode – qui le voit enchaîné à un établi où il fabrique des crosses de fusil vendues très cher par un armurier – de nouveau marqué par la violence, Tink décide de s’installer dans une cabane qu’il bâtit de ses mains, près de la ville de Skanoh Valley – la Vallée de la Paix, selon un mot iroquois. Là, il s’attire la sympathie de plusieurs habitants, tous gens frustes, par son attitude généreuse et désintéressée, ainsi que la curiosité du pasteur Piersol, qui ne comprend pas son absence totale de sentiment religieux.

 

La vie secrète et remarquable de Tink Puddah est une parabole rude et captivante sur la condition humaine. L’inadéquation de Tink Puddah au monde dans lequel il naît trouve ici son origine dans la nature extra-terrestre du personnage, mais ce que dit le roman de notre monde, de la nature de l’homme, trouve sa justification dans l’observation de types très humains. Le rejet dont est victime Tink – on hésite sur les connotations à retenir de ce nom, qui évoque tant la pensée, think, que la puanteur, stink – est comparé explicitement au traitement des noirs aux Etats-Unis mais renvoie également à l’attitude des sociétés face à toute forme de différence. La religion est ici un élément discriminant au même titre que la peur et la violence intrinsèques de l’homme. A travers l’exemple de Tink Puddah, le roman interroge la possibilité offerte à tout homme de s’affranchir de cette violence, de la tenir à distance. Si le parallèle avec le Messie introduit une réflexion sur la nature de la foi, il renvoie aussi, surtout, à la violence faite à celui-là même qui se présenta comme le Fils de Dieu. Et prend acte de l’improbabilité que les esprits les plus religieux accueillent avec confiance et espoir un nouvel envoyé du Ciel. Un roman pessimiste donc, extrêmement pessimiste même, qui se lit malgré tout comme une enquête sur l’homme, autant qu’une enquête policière.

 

Le récit prend place aux Etats-Unis, dans les années qui précédèrent la guerre de Sécession. Au terme du roman se profile donc un moment de violence particulièrement dure, qui apparaît comme la réalisation même du pessimisme du récit. Car il s’agit là d’une guerre civile, qui oppose entre eux les frères d’une même nation. L’image d’Américains tuant des Américains, l’image de boucherie fratricide qui conclut le roman, et qui l’habite en filigrane depuis la première page, est celle de la violence inhérente que dénonce le récit entier. L’Homme. Raison pour laquelle le fusil occupe une place centrale dans le récit. Instrument de mort, il est aussi l’instrument de la compassion lorsqu’il est utilisé pour abréger les souffrances d’un homme à l’agonie. Le « coup de grâce », que donne le chasseur au père de Tink Puddah au début du livre, que donne ensuite Tink à son autre « père », résonne comme un écho dans tout le roman, à travers d’autres épisodes. Le fusil réapparaît comme instrument de profit, lorsque Tink permet à un armurier de réaliser d’importants profits en fabriquant pour lui des crosses rendues inestimables par les dessins qu’il y grave : des dessins issus de ses réminiscences d’un monde de paix qu’il n’a pas connu mais qui existe en lui par la présence, en lui, de ses parents défunts. L’art, don désintéressé de sa vie intérieure, est dévoyé par l’armurier et mué en occasion de profit, lequel motive bientôt la convoitise et le meurtre. Enrichi par le fusil, l’armurier meurt par le fusil. Et l’instrument de reparaître à la fin du roman, lié à la vie et à la mort de Tink Puddah comme une malédiction dont rien, pas même la marginalité délibérée, ni le souci de ne pas blesser autrui, n’aura pu le libérer.

 

Divisé en trois parties, « Le livre des blessures », « Le livre du pardon », « Le livre de la résurrection », La vie secrète et remarquable de Tink Puddah se referme sur le constat douloureux que rien ne met fin à la violence. Le roman est habité pourtant par des hommes de bonne volonté, dont certains se fourvoient, certes, mais d’autres non. Deux d’entre eux, en particulier, apportent au récit une stabilité autorisant l’espoir. Le docteur Eberton et le capitaine Braddock. L’un comme l’autre ont compris, sans le savoir, le « message » de Tink Puddah : le meilleur moyen de ne pas faire le mal est de ne pas prétendre juger l’humanité entière. C’est, aussi, d’être indulgent avec soi-même comme on est indulgent avec autrui. La haine de soi conduit à la haine de l’autre même les hommes animés des meilleures intentions. C’est ce que démontre in fine le pasteur Piersol, dont le destin est lié, dès le début du livre, à celui de Tink Puddah.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans US littérature
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