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14 août 2012 2 14 /08 /août /2012 10:04

LA VIE EST SONGE de Calderon

1636

 

Calderon - vie songePubliée en 1636, La vie est un songe repose sur cette intuition courante en religion et en philosophie que la réalité dans laquelle nous vivons, ou croyons vivre, n’est qu’une illusion. Quand nous croyons vivre, en réalité nous rêvons.

 

« Le Roi songe qu’il est un roi, et vivant

dans cette illusion il commande,

il décrète, il gouverne ;

(…)

Le riche songe à sa richesse

qui ne lui offre que soucis ;

le pauvre songe qu’il pâtit

de sa misère et de sa pauvreté ;

il songe, celui qui triomphe ;

il songe, celui qui s’affaire et prétend,

il songe, celui qui outrage et offense ;

et dans ce monde, en conclusion,

tous songent ce qu’ils sont,

mais nul ne s’en rend compte. »

(vers 2264-2283)

 

La pièce met en scène le roi de Pologne, Basyle, et son fils Sigismond. La naissance de celui-ci coûta la vie à sa mère et le roi, féru d’astrologie, persuadé que son fils ferait régner la cruauté, le fit enfermer dans une tour obscure. Parvenu au point de songer à un successeur, pourtant, le vieux roi revient sur sa décision ; il veut placer sur le trône ce fils caché, grandi en captivité et dans l’ignorance de son identité, afin de juger si les étoiles ont vu juste. S’il se montre sage, il règnera ; s’il confirme sa cruauté, il retournera dans sa grotte.

A cette trame s’en ajoute une autre. Rosaure, jeune fille de Moscovie, veut venger l’outrage dont elle fut victime de la part d’Astolphe, duc de Moscovie, lequel est venu en Pologne pour proposer le mariage à sa cousine Etoile, nièce du roi Basyle, dans l’espoir de régner après celui-ci. Habillée en homme, elle rencontre par hasard Sigismond en sa prison, et Clothalde, le gardien de la prison, qui se trouve être aussi le père de la jeune fille, ce qu’elle ignore. Introduite à la cour en qualité de dame de compagnie d’Etoile, Rosaure médite sa vengeance.

Les personnages et les intrigues s’entrecroisent tout au long de la pièce qui donne la parole à chacune des figures évoquées dans ce résumé succinct. Il est question d’amour, de vengeance, d’honneur, de trahison mais l’histoire est aussi une réflexion sur illusion et réalité et, surtout, sur déterminisme et liberté. Que la vie soit un songe ou non, ce que l’on en fait est affaire de choix, et la question est de savoir si nous sommes libres de ces choix ou s’ils nous sont imposés par les circonstances, ou par un déterminisme antérieur même à ces circonstances.

C’est la figure de Sigismond qui pose le mieux cette question. Enfermé dès la naissance sur la foi des prédictions faites par le roi à partir de l’observation des étoiles, le prince de Pologne ignore qui il est et la raison de sa captivité. Condamné à la solitude, il s’interroge sur le sens de l’existence et se révèle soumis à la brutalité de ses passions ; n’ayant jamais appris à se comporter en société, il agit selon sa nature de bête. Mais cette nature est-elle l’expression de ce qu’il est ou le résultat de sa captivité ? Lorsque le roi, l’ayant libéré et assis sur le trône, le voit se comporter avec cruauté et intempérance, il en déduit que les astres avaient raison ; ce faisant, il choisit d’ignorer que la nature de Sigismond a été formée par une vie entière de captivité et que tout son comportement repose sur le sentiment de révolte du fils à l’égard de son père et de toute une société perçue comme complice de l’injuste châtiment auquel on l’a condamné avant même qu’il commette aucun crime. S’en remettre aux étoiles, c’est nier les conséquences de ses actes. Voilà ce que Sigismond apprendra à son père. Pour autant, le comportement de Sigismond est-il déterminé par la vie qu’il a connue jusque là ? Est-il condamné à ne pouvoir contrôler ses instincts de bête, conditionné par son désir de revanche ? Ou libre au contraire de faire le bien s’il le désire ?

La réponse ne viendra pour Sigismond que dès lors qu’il aura accepté sa nature ambivalente, « un mélange d’homme et de bête » (vers 1605), et qu’il l’aura surmontée. Dès lors aussi qu’il aura compris qu’on ne change pas le destin et que, au contraire, ce que l’on fait pour le changer lui permet justement de s’accomplir. Encore faut-il reconnaître à l’homme la faculté de choisir ce qu’il veut être. Le règne factice de Sigismond n’est ainsi qu’une illusion, d’abord parce qu’il est mis en scène par le roi Basyle, mais aussi parce que Sigismond n’a pas conscience de cette liberté de choisir qui est la sienne. Jeté sans préparation dans une situation qu’il appréhende mal, affronté à des passions qui ont macéré en lui des années durant entre les murs de sa prison, il ne comprend ni n’accepte les usages de la cour qu’il perçoit comme une nouvelle prison. Il réalise ainsi le cauchemar du roi, celui d’un souverain injuste et cruel qui n’accepte d’autre limite que celles de sa volonté, de ses désirs. Mis au défi de tuer un homme, il le fait, simplement pour prouver qu’il le peut, et parce que l’homme lui a déplu. La tentation de la violence est la plus forte car rien n’a enseigné à Sigismond le contrôle de ses instincts de bête, nés en lui pendant et à cause de sa captivité, et fruits de l’injustice dont il a été victime sans en connaître les raisons. Dès lors que le monde n’a aucun sens, que le malheur est le lot de chacun, sur quoi fonder ses bonnes actions ? Il faudra donc à Sigismond la conscience d’avoir un pouvoir sur le monde, et sur son propre sort, pour envisager de se comporter avec honneur et bonté. Ce que faisant, il gagnera le respect de son père et le trône de Pologne, non sans avoir combattu, sous la pression d’un peuple révolté.

La métamorphose de Sigismond repose en outre sur l’idée d’une vie après celle-ci. Retiré de sa prison et fait roi d’un jour, Sigismond se montre si cruel qu’il est drogué et se réveille de nouveau dans sa prison, où son geôlier, Clothalde, lui fait croire qu’il a rêvé tout ce qui s’est passé la veille. Sorti derechef de sa prison, Sigismond craint alors de s’y réveiller à nouveau. Qu’est-ce qui est songe, finalement ? Laquelle de ses deux vies est-elle un rêve, laquelle la réalité ? Dans le doute, Sigismond choisit de faire le bien :

 

« Mais, que tout soit vrai ou que tout soit songe,

il n’importe que d’agir bien ;

si tout est vrai, pour cela même,

et sinon, afin de nous faire des amis

pour quand nous nous éveillerons. »

(vers 2539-2543)

 

Le parcours de Sigismond, mais aussi celui de Rosaure, pose également la question de la vengeance et du pardon, et de l’honneur qu’il y a dans l’une comme dans l’autre. Rosaure veut venger l’affront que lui a fait Astolphe en l’aimant puis en l’abandonnant pour venir proposer le mariage à sa cousine Etoile ; sa propre mère fut aimée d’un homme qui l’abandonna en lui laissant une épée de façon que cet homme pût reconnaître plus tard le porteur comme son enfant. L’homme est Clothalde. Ignorant qu’il est son père mais forte de la promesse qu’il lui fait néanmoins de l’aider à laver son honneur, Rosaure exige de Clothalde qu’il châtie Astolphe, ce que Clothalde refuse en arguant du fait que le duc de Moscovie lui a sauvé la vie. Honneur et raison politique s’affrontent dans cet échange, tandis qu’une Rosaure furieuse cherche ensuite l’appui de Sigismond révolté contre son père le roi. Au final, la justice de Sigismond résout les questions d’honneur, érigeant le pardon en valeur salvatrice

 

« car le pardon est bien le propre

des cœurs nobles et généreux. »

(vers 3459-3460)

 

L’amour, bien sûr, est également bien servi dans la pièce. Omniprésent dans les relations entre les personnages, il épouse différents visages et s’affirme comme l’une des forces motrices de l’histoire. C’est d’abord un amour romantique avant l’heure, avec la rencontre de la belle Rosaure (habillée en garçon) et du triste Sigismond dans la tour obscure où il est enfermé, alors qu’une chute de cheval a amené la jeune femme à s’arrêter en ces lieux éloignés, dont la description évoque déjà les sombres forêts et les âpres décors du roman gothique. Puis leur deuxième rencontre, dans les couloirs du palais royal, alors que Sigismond arraché à sa prison se retrouve brusquement dans un monde d’ors et de libertés et déclare sa flamme à la belle apparition de son cachot, tentant de séduire d’abord puis se faisant plus menaçant quand elle se refuse à lui. C’est, aussi, l’amour qui a conduit Rosaure jusqu’en Pologne où l’amante délaissée cherche réparation après l’abandon dont elle a été victime ; l’amour qui fait d’elle, à son insu, la fille de Clothalde qui jadis aima sa mère ; l’amour qui ordonne les relations d’Astolphe avec Etoile, qu’il prétend aimer et épouser mais qui doute de ses sentiments avec d’autant plus d’insistance qu’il arbore dans un médaillon le portrait d’une autre femme, qui n’est autre que Rosaure. Il n’y a guère que le roi Basyle et le serviteur Clarin qui apparaissent libres de toute attache ; encore le premier vit-il dans le souvenir de son épouse, morte en couches. L’amour aussi bien que l’honneur dictent la conduite de Rosaure. Et c’est à Sigismond devenu roi qu’il revient, à la fin de la pièce, de mettre bon ordre dans ces amours désordonnées, en donnant Rosaure à Astolphe tandis que lui-même épouse Etoile.

Thierry LE PEUT

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