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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 15:27

LA SPLENDEUR de Régine Detambel

Actes Sud, 2014

 

Detambel - la splendeurLe XVIe siècle au pas de course, et sans ennui

De même que Dominique Fernandez livrait dans La Course à l’abîme une vision très personnelle du Caravage, de même Régine Detambel se livre-t-elle ici à un exercice de biographie personnel et, du coup, intéressant. Une biographie classique est certes intéressante mais elle s’apparente à l’exercice universitaire plus qu’à l’exercice littéraire (je passerai sous un honteux silence les biographies écrites par des écrivains et dont les qualités, dit-on, se situent entre l’informatif et le littéraire, comme celles de Stefan Zweig, que l’on traitera peut-être ici un jour – rien ne sert de courir !). Detambel, ici, fait acte d’écrivain au moins qu’acte de biographe. En fait, davantage, cela ne sera un mystère pour aucun lecteur.

Régine Detambel s’empare donc de la vie de Girolamo Cardano (alias Jérôme Cardan), l’un de ces médecins astronomes inventeurs penseurs du XVIe siècle italien, né à Pavie en 1501 (avec le siècle !) et mort à Rome en 1576. De son enfance pauvre à son procès en Inquisition pour avoir osé dresser l’horoscope du Christ, Régine Detambel déroule les événements réels et romancés de la vie de son héros en donnant la parole à un narrateur insolite : puisque Cardano, à l’instar de Socrate, prétendait avoir son propre démon, c’est à celui-ci que l’écrivain confie la narration de sa vie.

De là un parti pris résolument moderne puisque ledit démon, non seulement connaît l’avenir et ne se prive pas d’évoquer Apollo 10 ou Pedro Almodovar, mais en plus possède une ironie qui tient en grande partie à « l’endroit » d’où il commente la vie de son protégé, une dimension éthérée non localisable mais bien loin au-dessus – ou au-delà – des turpitudes humaines. Sarcastique et gouailleur, ce démon confesse un attachement particulier à Girolamo Cardano, pourtant assez peu sympathique en vérité sous la plume de Detambel. Aussi le soustrait-il plusieurs fois à la mort, dès son enfance, pour ensuite lui accorder une attention et une protection non démenties, même lorsque Cardano le houspille et l’insulte, avant de le congédier au terme de sa vie.

La splendeur désigne les « explosions de pensée » auxquelles est sujet Cardano, astrologue souvent pris en défaut mais homme de science (et de prescience) indéniablement doué. « La splendeur est ce travail hallucinant, ces fulgurances, comme des navettes qui vont et viennent à chaque poussée du front, on noue par milliers les fils du raisonnement. En même temps chaque fois nouveau, intense, un sentiment de supériorité, comme une preuve d’élection. Splendeur, félicité suprême. Ne pas craindre de parler de transe. » (p. 105) Election divine, bien entendu, liée au choix du démon. Régine Detambel interroge ainsi la notion d’inspiration, inséparable de la création depuis l’Antiquité, même si l’idée de démon entre en concurrence avec l’Etre suprême, d’une unicité jalouse, auquel les nations chrétiennes ont abandonné leur liberté.

Cette seule citation montre que Régine Detambel emploie à raconter la vie de Girolamo Cardano un style tranché, qui ne s’embarrasse pas de la peur des ruptures, qui ne sacrifie pas au « beau style ». Un parler franc, dont on sent qu’il est celui de l’écrivain autant que du démon, auquel elle a prêté sa propre voix. On peut admirer le passé, s’éprendre d’une figure, lui rendre un hommage sincère, à lui comme à son époque, sans pour autant se prendre au sérieux et pontifier pour des lecteurs malavertis. C’est donc dans un style enlevé, irrespectueux envers les hommes autant que respectueux envers la figure de prédilection, qu’elle « saisit » ainsi la vie de Cardano, ses pensées, ses douleurs, sa solitude.

Car Girolamo Cardano est un solitaire. Dès l’enfance, son don de prescience et la grande facilité intellectuelle qu’il met à dévorer les livres et à manier la philosophie ne lui attirent pas que des amitiés, et dans la misère de Pavie ces qualités ne suscitent pas une admiration naïve. Le jeune Girolamo apprend la prudence, le mépris aussi, autant celui qu’on lui montre que celui qu’il peut ressentir. Il connaît les coups, il connaît la honte : on sourit, d’ailleurs, à la lecture d’un passage, à voir Régine Detambel – croit-on – reprendre à son compte la « honte » sociale dont Didier Eribon, Annie Ernaux et aujourd’hui Edouard Louis ont fait le cœur de leur écriture. Amoureux d’une maîtresse de son père, Girolamo découvre en même temps les troubles élans de la chair et le sentiment d’être issu du caniveau : « Elle est si belle qu’il a honte d’être né. Il a honte de sa mère aux doigts noirs. » (p. 45) Mais cette honte n’est pas l’objet du livre, on passe dessus très vite ; tout au plus Régine Detambel nous rappelle-t-elle que ce sentiment n’est pas né au XXe siècle, avec Bourdieu.

La solitude de Cardano est un refuge et une malédiction. Marié, il n’accordera à son épouse qu’une attention congrue, suffisante pour engendrer mais qui jamais ne laissera l’amour empiéter sur les livres, l’étude, la science. Lorsque sa femme Lucia tend vers lui ses seins, il s’en détourne avec humeur, prenant un livre : « Il hausse les épaules, il prend un livre énorme, il se couche, il regarde le livre intensément, pas la femme. Elle se tourne sur le côté, en attendant qu’il finisse. Elle ne le dérangera pas une fois en trente ans, jamais. » (p. 94) Entre chaque partie de l’ouvrage, Detambel donne la parole à Cardano lui-même, en italique, pour quelques lignes arrachées au narrateur en titre ; ainsi, en page 117, cet aveu : « Je suis un solitaire, et encore plus l’âge venant. La solitude me charme. Je ne suis jamais plus près des êtres que je chéris que lorsque je suis seul. Je n’aime pas les hommes. Ils promènent au-dedans un sac d’excréments et un vase d’urine. La plupart, même les plus considérés, ont le ventre plein de vers. Ils ont des poux, ils puent des aisselles, des pieds, de l’haleine. Quel mortel pourrais-je aimer ? Un petit chien ou un chevreau est beaucoup plus propre et plus sain. » Et cet autre, page 139, qui prélude à un chapitre sur le fils, Giambattista, torturé et exécuté pour le meurtre sauvage de sa femme, qui le méprisait, et de leur enfant : « J’ai choisi d’écrire au lieu d’éduquer mes enfants. Ils auraient pu être parfaits, au lieu de mes livres. »

Comme d’autres hommes de son temps, Cardano est obsédé par l’idée de briller, la quête de vérités encore inédites qu’il sera le premier à publier. Cela ne va pas sans marchandages et trahison : ainsi publie-t-il le secret de la résolution de l’équation du troisième degré, que lui a confié Nicolo Fontana Tartaglia au terme d’un pari, ce qui lui vaudra une accusation de plagiat. Quant à l’équation du quatrième degré, c’est son disciple Ludovico Ferrari qui la lui apportera, jeune compagnon de ses longues et fiévreuses études. Rien que de très ordinaire dans ce siècle comme dans les autres. Detambel n’en fait pas une histoire, Cardano pas davantage, et son démon encore moins.

On parcourt ainsi sept décennies de XVIe siècle sans ennui, sur les pas alertes d’un écrivain illuminé(e) par son objet, et si l’on ne trouve pas pour autant sympathique l’inventeur fou en tout cas on épouse ses obsessions et l’on plonge avec délices dans son quotidien, qu’il s’agisse des affres de l’intellect ou de ceux du corps, des luttes d’influence ou des déboires familiaux. On en ressort plus éclairé, si du moins on ne connaissait pas Cardano, et pas mécontent d’avoir succombé à une jolie couverture (au demeurant).

Thierry LE PEUT

 

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Citations : 

Assis sur un astéroïde de platine violet devant une lune de Saturne, les pieds nus trempant dans le vide intersidéral, parfois dans l’hélium glacé, je contemple la Terre, ce qui met chaque fois à l’épreuve ma sympathie naturelle pour une humanité manifestement conne et puissamment myope que je ne peux m’empêcher de fusiller du regard. (p. 20 – c’est évidemment le démon qui parle)

Qu’y puis-je ? Après un succès le monde lui paraît encore plus précaire que la veille, toujours plus insupportable. Dès qu’on arrête de parler philosophie, c’est-à-dire des choses qui lui sont familières, plus rien ne l’empêche de sombrer dans un irrésistible ennui, dans une doucereuse, effroyable, catastrophe d’âme. Alors l’Aimé s’accroche aux livres, à leur soupir profond et solitaire, avec une ferveur désespérée, parce que le papier lui donne raison contre les fantômes et contre toute espèce de divagation effroyable. Il lit. Il est toujours seul. Personne ne dérange cette solitude hautaine. Plus personne n’ose entamer avec lui la plus anodine des conversations, on passe devant lui bien sagement, tout à fait silencieux, les yeux baissés, de peur de se faire étriller par cet orateur de douze ans, en acier, en platine.

Si divinement heureux un jour, si déprimé le lendemain. (p. 54-55)

 

La seule chose au monde qui m’amuse encore, c’est d’observer mon gosse, de le pousser du bout de ma pensée, pour lui donner de l’élan. Girolamo et ses bizarreries, ma vie divine encombrée de ce petit bonhomme toujours en train d’écrire, furieusement attachant en chacune de ses anomalies.

Moi, le démon devenu muse, je me penche au parapet du ciel pour regarder Girolamo se tuer à la tâche. Et je prends bien soin de ne pas gêner sa solitude pendant qu’il s’évertue à plier la langue, comme les femmes des draps, sous le feu du fer, dans la même vapeur irrespirable.

On travaille toujours seul. Mais pas tout seul. (p. 56-57)

 

Chaque nuit, l’Aimé se promène autour de son lit en pensant à des sommets de montagne d’où l’on puisse regarder le monde en paix, comme d’une hauteur. (p. 70)

 

Un livre est grand ouvert aux pieds du gisant. Ce livre semble un organe détaché de ce corps. Ce livre ouvert attire le regard de Girolamo bien plus intensément que le corps ouvert. En fait l’Aimé n’a d’yeux que pour le livre. Il y voit si bien dans le livre, il n’y comprend rien dans le corps, le livre est plus clair que le corps. Girolamo n’a d’yeux que pour le livre. Il y aurait un secret de la vie, dans ce livre plus que dans ce corps. […]

L’Aimé préférera toujours obstinément le livre à la chair. (p. 76-77)

 

Sa libido se résume au désir brûlant de savoir. (p. 93)

 

Un seul homme ne peut pas tout avoir, ni exceller dans tous les domaines. S’il est vraiment supérieur, ce ne sera que dans une seule discipline. Là il pourra arriver à la perfection. Mais partout ailleurs il sera insuffisant.

J’ai choisi d’écrire au lieu d’éduquer mes enfants. Ils auraient pu être parfaits, au lieu de mes livres. (p. 139 – c’est Girolamo lui-même qui parle)

 

 

 

 

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