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23 mai 2010 7 23 /05 /mai /2010 22:00

LA SANCTION (THE EIGER SANCTION), de Clint Eastwood

Universal / Malpaso Company, 1975

 

Les vacances de Monsieur Eastwood 

sanction 1Jonathan Hemlock, professeur d'histoire de l'art à l'université, est un tueur de la CIA « à la retraite ». Du moins jusqu'à ce que ses anciens employeurs lui demandent de reprendre du service pour mener à bien deux « sanctions », c'est-à-dire deux assassinats, confisquant son argent et ses tableaux de maîtres pour mieux s'assurer sa coopération. Clint Eastwood incarne le personnage à la manière de Harry Callahan (L'inspecteur Harry) ou du Shérif à New York, c'est-à-dire comme un dur qui ne se laisse intimider ni par les porte-flingue de ses employeurs ni par les brutes de l'autre camp. Son goût pour l'art, toutefois, et son activité d'enseignant en font aussi un intellectuel, d'où, sans doute, le jeu avec l'identité masculine auquel se livre le film. Ainsi Hemlock s'emploie-t-il à durcir sa part intellectuelle : dans son amphithéâtre, il fustige l'idée que l'art appartienne aux masses, affirmant qu'il n'appartient au contraire qu'à une élite dont ses propres étudiants ne font pas partie pour la plupart ; face à une étudiante qui lui offre son corps pour acheter une bonne note aux examens, il garde tout son flegme et la renvoie à ses bouquins avec une tape sur les fesses. L'opposé, donc, de l'image caricaturale de l'intellectuel plus en phase avec les livres qu'avec les gens et enclin à défendre des théories politiquement correctes. Plus tard, son camarade Ben Bowman, grossier personnage aux allures d'ours bourru, se demande s'il n'est pas tombé dans la pédale (sous-entendu, en virant intellectuel), ce que Hemlock se chargera rapidement d'infirmer. De même, la confrontation de Hemlock avec Miles Mellough, fourbe efféminé escorté par un garde du corps body-buildé, participe de ce jeu outrancier sur l'identité masculine, introduite par la gymnastique sexuelle du toutou de Mellough sur la jambe de Hemlock – qui le repousse avec dégoût – et ponctuée de jeu de mots à caractère sexuel.

 

sanction 5Le film est par ailleurs réalisé de façon on ne peut plus classique, découpé en trois actes d'une durée croissante (trente, puis trente-cinq, puis quarante-cinq minutes), chacun caractérisé par une unité de lieu et d'action : premier acte, le retour de Hemlock dans le giron de ses anciens employeurs ; deuxième acte, son entraînement dans le désert californien ; troisième, la mission proprement dite dans les montagnes suisses. Chacune de ces étapes possède sa propre tonalité, ses propres personnages secondaires. Ceux-ci sont souvent pittoresques, comme le chef-espion Dragon, un albinos que l'on ne voit jamais en pleine lumière – et Eastwood de souligner le caractère cocasse de cette figure, le chef d'un réseau d'espionnage étant un monstre contraint de vivre hors de portée de la lumière naturelle -, la fausse hôtesse de l'air qui aborde Hemlock en répétant plusieurs fois le mot « merde », le fourbe Mellough, l'homosexuel dont la spécialité est de s'en prendre aux gens « par derrière », et Ben Bowman, l'ami fort en gueule amateur de femmes et de bière. D'un acte à l'autre, Eastwood reste le personnage central, autour duquel gravitent tous les autres : il n'existe ainsi que peu de plans dont il ne soit pas, si l'on excepte le prologue du film, situé à Paris.

 

sanction 7Le film se présente ainsi comme une mise en situation d'Eastwood lui-même, d'un type de personnage auquel il a habitué son public, au point que l'intrigue elle-même – la « sanction » qui donne son titre au film – est secondaire. Tout le troisième acte, où Hemlock est censé identifier un assassin parmi ses compagnons de cordée, laisse de côté la mission d'espionnage pour mettre en scène l'exploit humain qui consiste à faire l'ascension d'une montagne que Hemlock a déjà échoué deux fois à « vaincre », l'Eiger. Il est clair que l'essentiel, pour le réalisateur Eastwood, n'est pas de mettre en valeur la tension inhérente à la recherche d'un assassin par un autre, mais bien de filmer des acteurs et des situations qui valent pour eux-mêmes, certaines scènes apparaissant même superflues, comme la deuxième bagarre de Hemlock avec Pope, en Suisse. Les deux ascensions du film, celle d'une épine rocheuse dans Monument Valley puis celle de l'Eiger, donnent l'occasion au réalisateur de filmer de belles images qui, souvent dépourvues de véritable suspense, se donnent comme un spectacle en soi. Le dénouement est lui aussi expédié, comme s'il s'agissait de s'acquitter du « contrat » - la recherche et la découverte d'un assassin qui d'ailleurs n'en est finalement pas un – mais que l'intérêt du film, pour son réalisateur, était clairement ailleurs.

 

Pour Eastwood, La sanction tenait de la commande – il devait plusieurs films à Universal par contrat – et offrait surtout l'avantage, par son tournage délocalisé impliquant une équipe réduite, d'échapper au contrôle du studio. Le personnage d'Hemlock se donne ainsi comme un reflet d'Eastwood réalisateur : il remplit son contrat avec professionnalisme mais sans en faire trop, investissant sa mission d'un enjeu personnel (l'ascension de l'Eiger) qui prend finalement le pas sur l'objet initial de la mission.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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commentaires

Jongil 12/06/2010 14:14


Ah ! la double essence de l'homo-sexuel (cela aussi je le dirais bien respectivement en grec et en latin, si je savais) ! Que n'ai-je davantage suivi les leçons de Barnabé et de Clément
d'Alexandrie, de Thomas d'Aquin et de Grégoire le Grand sur le sujet !

En revanche, j'ignorais cette curiosité des cinéphiles (quelque soit naturellement, tu sembles y faire allusion, l'orthographe qu'on applique à ces malheureux).


bloggieman 12/06/2010 12:54


Erreur ! L'homosexuel meurt avant la fin :) Et il faudrait dire cynéphile (car can- est la racine latine du chien, tandis que cyn- est la racine grecque), ha ha !


Jongil 30/05/2010 21:16


Je savais bien que l'enseignement de l'histoire des arts conduisait à bien des choses.

Homosexuel fourbe, efféminé, micro-canophile, sûrement albinos et fausse hôtesse de l'air ? Probablement l'assassin ! Trop facile...


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