Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
2 octobre 2010 6 02 /10 /octobre /2010 19:24

LA RESERVE (THE RESERVE), de Russell Banks

2007 - Actes Sud / Babel 2008

 

Merci à Steph de m'avoir fait entrer dans la Réserve.

 

réserve 1La Réserve commence comme un roman à l’eau de rose, évoquant les mélodrames sur fond d’Histoire de Judith Krantz ou Barbara Taylor Bradford : la chose étonne, mais correspond bien à l’illustration de couverture (la même en France que dans l’édition originale). Un décor magnifique, ouverture sur les sommets enneigés qui bordent un Grand Lac des Adirondacks, au bord duquel se tient une élégante silhouette hollywoodienne dont le rouge répond à celui d’un hydravion arrivant par le ciel. Garbo ? En tout cas le cadre évoque ces drames flamboyants et surannés que produisait le cinéma des années 1930, sur fond de dépression : précisément le cadre historique que choisit Russell Banks pour son histoire. C’est dans le courant du premier chapitre, mais surtout au-delà, que l’écrivain donne quelques coups de couteau à cette image glamour, pour en révéler les mensonges eten écorcher la patine.

L’élégante et sulfureuse héritière d’une bonne famille, le robuste, viril et indépendant artiste qui se pose en hydravion sur le grand lac, l’aristocratique société réunie ce soir-là dans la somptueuse « campagne » du Dr Cole ne sont en effet que les emprunts de Banks à l’époque. Les « interludes » qui, entre les chapitres, conduisent le lecteur en Europe, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, sur fond cette fois de guerre d’Espagne, sont là pour filer l’annonce du désastre imminent. On apprend petit à petit à les situer sur la ligne du temps, à mesure que le récit linéaire qu’ils entrecoupent amène les éléments auxquels ils se raccrochent. Banks choisit ainsi une construction classique : à cet entremêlement chronologique répond la montée en puissance du récit, qui culmine en un long chapitre central, avant de déployer le drame jusqu’à sa conclusion illuminée. Classique mais ensorcelant, à l’image justement de la catastrophe annoncée dont les fascismes européens sont la prophétique illustration. A l’image, aussi, de l’« héroïne » du roman, l’intrigante Vanessa Cole, divorcée d’un Comte teuton.

L’auteur ne s’intéresse pas qu’à elle. Plusieurs personnages occupent tour à tour le devant de la scène, chacun se révélant conforme ou contraire à l’image trop lisse qui est d’abord donnée de lui, à mesure que l’on apprend son histoire et que l’on connaît ses désirs, ses peurs, ses frustrations. Et il y a les enfants, discrètement omniprésents, reflets tragiques du passé ou images du futur en gestation. Le drame se noue autour d’eux, les prenant dans ses rets, même si ce sont les adultes qui semblent en être les acteurs principaux. Aucun de ces derniers, en fait, ne maîtrise les événements qui se succèdent à partir de la soirée liminaire chez le Dr Cole, tout découlant, avec la force du destin, de cette cérémonie fondatrice.

Reserve 2Une fois commencé, le roman se laisse difficilement interrompre et la certitude d’un dénouement tragique n’empêche pas le récit d’être souvent surprenant et toujours fascinant. Les vérités que l’on croit toucher se refusent aux certitudes, les personnages semblent se révolter contre le destin qu’on leur imagine, sans que l’on puisse dire qu’ils se rendent finalement maîtres de leur vie. Les choses arrivent, souvent irréfléchies, irréversibles, auxquelles chacun réagit avec sa conscience, étonné soi-même de son propre cheminement. Les personnages se placent eux-mêmes dans les situations qu’ils sentent, qu’ils savent pourtant, obstinément, devoir éviter : on les suit jusqu’à cet instant fatal où ils passent le point de non retour. Comme si l’ombre spectrale de la Guerre, cet avenir déjà-là, recouvrait de sa présence glacée, glaçante, le libre-arbitre des personnages. A l’image de ces glaciers que la montagne abandonne à l’océan, à la fin du roman, et que recouvre brusquement l’ombre du gigantesque Hindenburg.

Partager cet article

Repost 0
Published by Bloggieman - dans US littérature
commenter cet article

commentaires

steph 04/10/2010 23:15


C'est une description juste et une analyse fine de ce drame poignant qui oppresse quelque peu. La fin de ton analyse avec les glaciers qui s'abandonnent et fusionnent avec l'océan apporte un
certain apaisement...et cà fait du bien. Merci bloggieman !


Présentation

  • : Le Blog de Bloggieman
  • : Livres, films, séries, société : Bloggieman vous livre ses impressions.
  • Contact

Rechercher

Pages