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13 octobre 2009 2 13 /10 /octobre /2009 18:56
LA MURAILLE INVISIBLE, par Henning Mankell
Points Policier P1081, Seuil, 2002 (1ère édition originale : 1998)

Le centre du monde peut être n'importe où 

L’HISTOIRE

Deux adolescentes ont agressé violemment un chauffeur de taxi. Un expert en informatique est trouvé mort à deux pas d’un distributeur automatique, apparemment foudroyé par un infarctus. Ces deux faits apparemment sans rapport vont bientôt se trouver connectés : l’une des adolescentes, enfuie du commissariat, est retrouvée morte dans un transformateur électrique, et le corps de l’expert, volé à la morgue et remplacé par un relais électrique, est retrouvé nu à deux pas du distributeur automatique, amputé des deux doigts dont il se servait pour taper à l’ordinateur.

Ce n’est que le début d’une enquête qui va mettre Wallander et son équipe d’inspecteurs sur la piste d’une conspiration à l’échelle planétaire et les obliger à jouer contre la montre : car tout indique qu’un événement extrêmement grave doit se passer le 20 octobre, soit quelques jours plus tard. Un événement planifié par l’expert en informatique et qui a à voir avec la Banque Mondiale et de nombreuses institutions financières à travers le monde.

 

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LES PERSONNAGES

 

Kurt Wallander : il dirige les enquêtes difficiles au commissariat d’Ystad, en Scanie. Cinquante ans, dont trente dans la police. Son père est mort ; sa fille Linda travaille dans un restaurant. Divorcé de sa femme Mona (qui n’intervient pas dans le roman mais est mentionnée). Wallander est sans illusion sur la société qui l’entoure mais pas encore désabusé (c’est ce qu’il dit à Nyberg). Il se réfère fréquemment à Rydberg, dont il a beaucoup appris, et se voit un peu comme le Rydberg de Martinsson ; aussi vivra-t-il la « trahison » de ce dernier comme une remise en question difficile. Wallander frappe une adolescente en garde à vue qui vient de frapper sa mère ; un photographe prend une photo de l’instant et la publie en accusant le policier de brutalité.

 

Martinsson : jeune inspecteur, dont Wallander se voit un peu comme le mentor. Mais Martinsson « conspire » derrière son dos, allant voir secrètement leur chef Lisa Holgersson pour critiquer le travail de Wallander. Martinsson semble poser « les bases de sa propre carrière » (Wallander dixit).

 

Ann-Britt Höglund : inspectrice, séparée de son mari, vit avec ses enfants dans une maison dont elle ne sait pas si elle pourra se l’offrir encore longtemps. Jadis ambitieuse et motivée, aujourd’hui triste et fatiguée. Elle demeure une alliée pour Wallander : c’est elle qui le prévient des manigances de Martinsson.

 

Nyberg : le policier scientifique, bientôt à la retraite. Ne vit que par son travail, sans vie personnelle. Constamment râleur, il a déjà fait parfois des malaises, qu’il calme à l’occasion en fumant une cigarette. Mais il est toujours là, de précieux conseil, efficace.

 

Hansson : inspecteur, ne parle que de chevaux et passe son temps à jouer ou à imaginer des combinaisons qui, pour l’instant, ne l’ont jamais fait gagner. Bordélique, parfois paresseux.

 

Lisa Holgersson : supérieure de Wallander. Ils ont eu jusqu’ici une relation de confiance, qui se craquèle lorsque Wallander est soupçonné d’avoir frappé une adolescente en garde à vue et qu’elle ne le soutient pas comme il l’aurait voulu.

 

Viktorsson : assistant du procureur, chargé de l’enquête interne sur la suspicion de brutalité à l’encontre de Wallander. A un rôle très secondaire.

 

Linda Wallander : fille de Kurt, elle a plusieurs fois changé de voie professionnelle et travaille maintenant dans un restaurant. Elle a aussi souvent changé de petit ami. C’est elle qui encourage son père à écrire une petite annonce, ce qu’il fera finalement. A la fin du roman, elle lui annonce son intention de devenir policière.

 

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Tynnes Falk : consultant en informatique, spécialiste des systèmes de sécurité informatique. Meurt brutalement, apparemment d’un infarctus, après avoir retiré un relevé de compte d’un distributeur automatique. Sa mort semble au départ anecdotique avant de se révéler le déclencheur des événements qui motivent l’enquête.

 

Sonja Hokberg : jeune fille de dix-neuf ans arrêtée pour l’agression, au marteau et au couteau, d’un chauffeur de taxi. Elle s’enfuit du commissariat et est retrouvée morte, « grillée », dans un transformateur électrique. On découvrira qu’elle a été violée quelques années plus tôt par le fils du chauffeur de taxi.

 

Eva Persson : adolescente de quatorze ans, amie de Sonja Hokberg, complice du meurtre du chauffeur de taxi. Elle se rétracte après l’aveu de sa complicité, frappe sa mère durant un interrogatoire dirigé par Wallander qui s’interpose en la giflant à son tour, puis porte plainte – ainsi que sa mère – contre Wallander. L’insensibilité apparente de l’adolescente suscite la perplexité des enquêteurs. Elle finira par retirer sa plainte, grâce à l’intervention d’Ann-Britt Höglund.

 

Robert Modin : jeune génie de l’informatique condamné pour avoir infiltré le réseau du Pentagone. Wallander fait appel à lui pour « craquer » l’ordinateur de Tynnes Falk. Il est « tracé » par le complice de Falk et sa vie est menacée.

 

Elvira Lindtfeld : Wallander fait sa connaissance lorsqu’elle répond à sa petite annonce. Il apparaît qu’elle est complice de Carter, « l’homme de l’ombre » qui dirige les événements. Il la tue après qu’elle lui a amené Robert Modin.

 

Johann Lundberg : chauffeur de taxi âgé d’une soixantaine d’années, agressé par Sonja Hokberg et Eva Persson dans son taxi, mort des suites de ses blessures à l’hôpital. Son agression apparaît comme un crime gratuit jusqu’à ce que Ann-Britt découvre qu’il était le père de Carl-Einar Lundberg, un violeur récidiviste, et qu’on émette l’hypothèse que Carl-Einar a violé Sonja Hokberg.

 

Siv Eriksson : elle travaillait avec Tynnes Falk ; Wallander la rencontre plusieurs fois puis elle cesse d’apparaître, mais on se demande si elle n’a pas été sensible au charme de l’inspecteur.

 

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COMMENTAIRE

 

Voici Kurt Wallander sept ans après sa première enquête dans Meurtriers sans visage (1991). Les traces du temps passé sont nombreuses dans les pages de ce roman : l’inspecteur évoque plusieurs des enquêtes et des événements personnels qui ont marqué sa vie et qui sont autant de renvois aux titres publiés durant ces sept années. Outre l’effet de complicité ainsi entretenu avec le lecteur fidèle, le procédé accuse le passage du temps et le vieillissement du personnage, qui s’interroge toujours sur le sens de sa vie, ses erreurs passées et ses désirs d’avenir. Si l’enquête ne cesse jamais d’occuper le devant de la scène, Mankell ne quitte jamais non plus son personnage, dont le raisonnement est constamment entremêlé avec les pensées personnelles. Wallander reste ainsi un homme ordinaire, pétri de doutes, de regrets, d’incertitudes, marqué par une solitude qui semble parfois aller de soi et qui, pourtant, n’est jamais véritablement consentie.

 

L’intrigue est construite en deux temps : le premier, intitulé « L’attaque », suit les premières investigations, encore désordonnées, jusqu’à la prise de conscience que les deux affaires qui intéressent séparément les enquêteurs sont en fait liées ; le second, « Le mur », raconte comment Wallander et son équipe s’efforcent de lier les fils dénoués afin d’empêcher une catastrophe annoncée. Enquête et événements personnels sont eux-mêmes entremêlés : Wallander éprouve une déconvenue professionnelle et personnelle lorsqu’il réalise que sa supérieure ne le défend pas comme elle le devrait face à une accusation de brutalité policière, mais aussi devant la trahison de Martinsson, l’un de ses inspecteurs, qui le torpille secrètement tout en travaillant avec lui. Ces trahisons personnelles sont une façon de mettre en abyme le propos même de l’intrigue policière : l’effondrement du système financier international causé par un « missile » lancé à l’intérieur même de ce système, par les réseaux informatiques.

 

Les doutes de Wallander quant à sa place réelle au sein de sa propre équipe et quant à son avenir au sein de la police donnent un côté « crépusculaire » au roman. Il songe à démissionner, tout en ayant conscience qu’aucune vie décente ne l’attend après une telle rupture. Il songe à ses amis qui ont accompli cette rupture courageuse, ou qui l’accomplissent au cours du roman, comme Sten Widen. La vie amoureuse de l’inspecteur se rattache à cette problématique : doit-il considérer, à cinquante ans, que sa solitude est irréversible ou croire encore à la possibilité d’aimer et de partager cet amour ? La génération suivante illustre les deux réponses possibles, l’une dans le cadre professionnel (Martinsson), l’autre dans le cadre familial (Linda) : d’un côté, on le pousse vers la sortie en lui rappelant qu’il « se fait vieux », de l’autre on l’exhorte à construire de nouveau, et à ne pas se résigner. La problématique dépasse le cadre de la seule vie de Wallander : la Suède entière est décrite comme un pays « d’où l’on s’enfuit », une société dont les beaux jours sont révolus et qui est livrée à une décadence irréversible. Wallander sent que la génération de policiers à laquelle il appartient aura bientôt fait son temps : l’avenir est représenté par Martinsson, qui fait sa place en poussant son aîné, mais aussi par Linda, en qui Wallander voit un avenir plus encourageant.

 

Le pessimisme va de pair avec l’usure des personnages. Celle-ci est sensible dans Wallander mais surtout, peut-être, dans l’inspectrice Ann-Britt Höglund, hier ambitieuse et pleine d’énergie, aujourd’hui lasse, triste et blanche. Nyberg, le légiste, s’interroge lui aussi sur le nombre de morts qu’il a examinés au cours de sa carrière et se demande comment il est possible de continuer sans flancher. La réplique de Wallander qui se dit « pas encore désabusé » le surprend, mais lui-même, s’il parle de retraite, reste pourtant, et n’a de vie que dans le travail, auquel il se donne de jour comme de nuit, au point de succomber à des malaises quand la fatigue n’est plus supportable. Ces êtres qui s’accrochent à leur travail alors même que celui-ci les dévore donnent l’exemple d’une dévotion qu’ils ne s’expliquent pas eux-mêmes et qui n’a d’autre sens, au fond, que la justification que lui donne Wallander : il faut bien que quelqu’un fasse ce travail, et autant, après tout, que ce soit eux, car on trouve pires êtres humains.

 

L’intrigue appelle un autre constat sur l’évolution du monde. Plusieurs fois les policiers, et Wallander avant les autres, évoquent l’idée qu’il n’y a plus de périphérie. Alors qu’hier la petite ville d’Ystad, en Scanie, se situait à la périphérie, distincte du centre de la Suède et plus encore du monde, l’idée même de périphérie tend à s’estomper au profit de la multiplication des centres. Ystad devient à son tour le centre du monde, plus encore à l’ère du tout-informatique. N’importe qui peut désormais être connecté au reste du monde avec autant de facilité et d’efficacité à Ystad qu’ailleurs. Mais cette disparition de la périphérie a une incidente : ce qui se passait ailleurs se passe désormais aussi à Ystad, et pour les policiers cela signifie surtout que les crimes perpétrés dans leur ville sont devenus aussi incompréhensibles et cruels qu’ailleurs. Il n’y a plus de « petite » ville, il n’y a plus de campagne, il n’y a plus de « havre ». « Autrefois Ystad était une petite ville entourée de cultures prospères. Il y avait un port, quelques ferries qui nous reliaient au continent, mais pas trop. Malmö était loin. Ce qui arrivait là-bas n’arrivait jamais ici. Cette époque-là est révolue. Il n’y a plus de différence entre eux et nous. Ystad est au centre de la Suède. Bientôt au centre de l’univers. » (Points Policier P1081, p. 413) A ce bouleversement s’en ajoute un autre, qui tient à l’informatisation de la société : l’ensemble du monde repose désormais sur une structure de plus en plus puissante et de plus en plus fragile, que n’importe quel terroriste peut attaquer de l’intérieur : « En surface, les communications sont de plus en plus denses et de plus en plus rapides. Mais il existe un sous-sol invisible. Par le biais duquel un seul ordinateur peut à terme paralyser le système entier. » (op. cit., p.441) Ou, comme le dit Wallander : « le centre du monde peut être n’importe où » (p. 489).

 

Dans Meurtriers sans visage, on faisait la connaissance du père de Wallander, qui peignait dans son atelier. Sept ans plus tard, l’idée que l’enquête policière est comme un tableau composé par touches, et dont il faut s’éloigner pour appréhender la totalité de son dessin, est toujours présente. Et l’enquêteur est le peintre qui, lui-même, découvre son tableau à mesure qu’il le peint : « On trace quelques traits, on ajoute un peu de couleur, on recule d’un pas pour juger de l’effet. Puis on continue. Je me demande si ce pas en arrière n’est pas le moment le plus important. Celui où on voit réellement ce qu’on a devant les yeux. » (Points Policier P1081, p. 408) Toute l’enquête est construite ainsi : par superposition de couches, d’indices, de sens qui demandent à être constamment réinterprétés pour révéler la trame sous-jacente. Et au terme de ce travail de révélation-création, tout n’est pas expliqué. Des énigmes demeurent, des éléments qui ne trouvent pas leur place dans la trame d’ensemble, et qui gardent la forme de points d’interrogation. Comme des anomalies. La preuve que la réalité n’entre pas dans un tableau intellectuellement parfait et que les fausses pistes sont juste le reflet du monde tel qu’il est. TLP

 

 

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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