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4 juillet 2011 1 04 /07 /juillet /2011 11:02

LA MORT DU ROI TSONGOR, par Laurent Gaudé

Actes Sud, 2002

 

Le texte qui suit est une "note de lecture" personnelle. Il contient, au-delà des quatre premiers paragraphes, des révélations que vous ne voulez peut-être pas lire avant d'avoir découvert vous-même le livre !

 

Gaudé - tsongorLe cri pathétique de l'humaine condition

Dans une Afrique antique et fantasmée, le roi Tsongor est sur le point de marier sa fille Samilia avec le prince des terres du sel, Kouame. Mais, la veille de la grande cérémonie des offrandes, un second prétendant se présente au palais : Sango Kerim, qui vécut jadis au palais comme l’un des fils du roi, et qui réclame Samilia au nom d’un serment qu’elle lui fit enfant. La force du serment contre la promesse faite à Kouame. Tsongor, incapable de choisir, se donne la mort dans l’espoir que le deuil empêchera la guerre. Las ! la guerre éclate malgré tout, au-dessus de la dépouille du roi, dont l’âme en peine voit se présenter aux portes de la Mort les légions de victimes.

 

La mort du roi Tsongor retrouve l’héroïque guerrier des épopées antiques. La guerre de Troie, comme celle de Thèbes, s’imposent à l’esprit. Samilia est l’Hélène au nom de laquelle les hommes se font la guerre – l’oubliée, déchirée entre ses désirs et ses devoirs contradictoires, prétexte à la guerre que les combattants finalement oublient, emportés par leur folie assassine. Les fils du roi Tsongor sont ceux d’Œdipe qui se disputent la ville de Thèbes par dessus l’absence laissée par le départ de leur père. Gaudé, comme ses illustres prédécesseurs, dessine une galerie de portraits héroïques et pathétiques, mettant en scène l’apparition de chacun des protagonistes, la naissance des haines, le choc des devoirs et des orgueils. Il bâtit son roman en six tableaux, de la mort du roi à sa dernière demeure, balayant l’ensemble d’une guerre dont la durée se perd dans la furie des scènes de combat et le calme trompeur des moments d’accalmie.

 

Gaudé a le talent des figures : ses protagonistes se détachent en effet sur la toile de fond des combats, chacun dévoilant à travers quelques scènes une épaisseur héroïque qui nous renvoie, effectivement, aux épopées antiques. Le portrait de Kouame montre le souci d’universalité de Gaudé, dont les personnages doivent s’imposer comme des « types » : « Kouame était un bel homme. Les yeux bleu sombre. La tenue altière. Le visage franc. Il était grand et puissant. Sa présence dégageait quelque chose de calme et d’attentionné. » Des notations générales, séparées, utilisant la phrase nominale ou l’attribut du sujet. Quelques touches qui suffisent à dessiner une forme que le lecteur est invité à remplir de ses propres représentations, mais déjà l’évidence d’une personnalité à l’intérieur de cette forme générale. Ce calme et cette attention qui apparaissent d’emblée rendent Kouame disponible à l’amour. Ce sera le drame de Samilia : au-delà d’une promesse et d’un serment, il y aura le conflit des sentiments, chacun des prétendants exerçant une attraction sincère sur la fille du roi. Comme le lecteur, celle-ci a d’abord perçu Kouame à travers une représentation, n’ayant de lui qu’une description générale ; puis elle l’a rencontré, et a perçu chez lui l’homme au-delà de la représentation. On peut approcher de la même manière les différents protagonistes du roman.

 

Le roi Tsongor appartient à la lignée des souverains pathétiques, des hommes marqués à la fois par la guerre et un destin implacable. Une figure tragique qui, croyant échapper à son destin, ne fait que le réaliser. Sa présence dans l’ensemble du roman se manifeste par son ombre errante, qu’il a lui-même condamnée à ne pas trouver le repos, et donc à voir passer devant elle les âmes des victimes de la guerre : une guerre qu’il a échoué à empêcher et à laquelle sa mort l’empêche de participer. Gaudé puise, ici, à la source des auteurs antiques qui a nourri Shakespeare ou Kurosawa.

 

La guerre, dans La mort du roi Tsongor, n’épargne – du moins dans son corps – qu’un personnage. Celui-ci traverse l’ensemble du roman en suivant une quête qui l’éloigne des combats et en fait l’instrument privilégié du romancier pour, dans son dernier tableau, mettre en perspective la guerre qu’il a contée. Souba, le plus jeune fils du roi Tsongor, reçoit de ce dernier une mission avant le suicide du roi : il devra parcourir son immense empire orphelin à la recherche de lieux où bâtir sept tombeaux à l’image du défunt. Chaque lieu, chaque tombeau doivent rendre hommage à un aspect différent de la figure royale ; ils devront témoigner de ce que fut Tsongor. Un récit initiatique traverse ainsi l’épopée guerrière, traçant une autre voie. Au terme de son périple, Souba aura découvert non seulement ce que fut son père mais ce qu’il est lui-même ; il aura trouvé non seulement les sept lieux exigés par son père, construit les sept tombeaux dont le dernier accueillera la dépouille du roi, offrant à son âme errante le repos jusqu’alors refusé, mais aussi le lieu de sa propre sépulture.

 

En chemin, Souba aura aussi fait l’apprentissage de la honte. Il aura ainsi accompli la destinée des Tsongor. Car le récit de guerre est dominé par les sentiments de vanité, et finalement de honte, qui s’emparent des protagonistes : chacun découvre qu’il n’a, au nom d’un « noble » combat, finalement que donné à la mort un vaste champ où se déployer, détruisant en définitive tout ce qu’il avait jadis aimé, désiré, admiré. Les légions entières de combattants valeureux, jusqu’alors invaincus et redoutables, décimées. Les femmes, les enfants, les vieillards auxquels le palais du roi Tsongor offrait un asile inviolable, exterminés. Le palais lui-même, la magnifique Massaba, ville glorieuse célébrant les conquêtes passées du roi, centre de son empire immense, anéanti. Les remparts effondrés, les maisons réduites en cendres sont finalement balayées, dans une scène saisissante des dernières pages, que par le cri des singes hurleurs : « Leurs plaintes aiguës était le seul son qui s’élevait maintenant de la ville. Une plainte animale. Inarticulée. Ils hurlaient ainsi des nuits entières parfois. Dans un concert déchiré qui faisait frémir les murs du palais. »

 

Cette plainte qui referme sur la guerre un couvercle de dérision reçoit dans l’œuvre de Gaudé un écho permanent : ce sont les cris des soldats et de la terre déchirée dans Cris, son premier roman, et les hurlements déments de l’homme-cochon qui parcourt les champs jonchés de cadavres de la guerre de 14. Ce sont les cris qui s’emparent de Saint-Malo dans « Sang négrier », la longue et terrifiante plainte animale des hommes. Dans La mort du roi Tsongor, ces plaintes font écho, aussi, au rire du père : le jeune Tsongor, autrefois, quitta le palais de son père pour réaliser un empire capable d’effacer la gloire du père ; il le fit pour échapper au rire de ce dernier, un rire humiliant, méprisant. « Je voulais bâtir un empire qui ferait oublier le sien. Pour effacer le rire. Tout ce que j’ai fait depuis ce jour, les campagnes, les marches forcées, les conquêtes, les villes construites, tout cela, je l’ai fait pour me tenir loin du rire de mon père. » En vain. Car le rire revient, désormais, alors que l’âme sans paix du roi contemple les esprits tristes des morts de « sa » guerre. La conclusion pathétique d’une vie de conquêtes.

 

Le roman de Gaudé est ainsi un roman de la vanité, un roman de l’orgueil, un roman de la tristesse. Le cri qui le traverse est celui que l’on entend à la lecture des autres textes de l’écrivain ; le cri déchirant, cruel et pathétique, de l’humaine condition.

Thierry LE PEUT

 

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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