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3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 16:55

      BANVILLE - La mer 2  BANVILLE - La mer 1

EN ATTENDANT L'ULTIME COUP DE GRACE

« Remarquable la clarté avec laquelle je nous revois là, quand je me concentre. Franchement, si on parvenait à fournir un effort de mémoire suffisant, peut-être qu’on arriverait presque à revivre toute sa vie. » (p. 152)

La mer de John Banville est un roman de souvenirs (du souvenir ?). Le narrateur, Max, revient au petit village de bord de mer où il a passé, enfant, un été qui a marqué sa vie. C’était cinquante ans plus tôt. Il s’installe dans une pension où résidaient alors les Grace, une famille composée du père, de la mère et de leurs deux enfants, Chloé et Myles, ainsi que d’une jeune fille, Rose, dont on n’apprendra que progressivement qui elle était. Pour Max, cette installation est une fuite et un repli. Il vient de perdre sa femme, Anna. Cancer. C’est en proie au chagrin mais aussi à la colère qu’il revient dans ce village. Mais pourquoi le souvenir des Grace s’impose-t-il à lui avec tant de force ? Qu’avait donc cette famille, qu’avait en particulier Chloé Grace, qui a tant marqué l’enfant que fut Max, au point de le ramener ici tant d’années après et de lui faire revivre avec tant d’acuité les sentiments et les sensations de cet été-là ? Quel rapport tout cela a-t-il avec la mort d’Anna, et avec son chagrin présent ?

Les souvenirs de l’enfance et ceux des derniers moments d’Anna alternent à la conscience du narrateur, qui s’étonne lui-même de la précision des images qui le ramènent à son passé le plus lointain. Sa mémoire passe, parfois brusquement, d’un temps à un autre, comme s’il existait un rapport étroit entre les deux séries de souvenirs. C’est ce rapport qui se révèle peu à peu, mais La mer est aussi une mise en scène du processus même de la mémoire, du rapport du souvenir avec la réalité. Un lieu, un événement, un objet renvoient Max dans le passé, et le souvenir à son tour impose une image qui renvoie brusquement à un autre souvenir. « J’éprouvai une sensation de quasi-panique tandis que le réel, le réel et sa froideur grossière, se saisissait des choses que je croyais me rappeler et leur redonnait forme. » (p. 149) On comprend, lentement, que l’enchaînement apparemment anarchique des souvenirs et des impressions – car Max s’attarde aussi sur son présent et sur les « personnages » qui le peuplent – constitue en fait un cheminement, une découverte. Les événements de cet été-là s’acheminent vers une révélation, et le choc de cette révélation fait émerger la conscience du cheminement intérieur accompli par le narrateur. Tout ce qui est revenu à la mémoire, tout ce qui a été évoqué (invoqué ?) jusque là, les faits comme les émotions, tout cela concourt à la révélation de ce cheminement, qui est une révélation sur le narrateur lui-même.

Dans cette mise en scène – mise en scène des révélations, mise en scène des lieux, mise en scène du souvenir – la personnalité du narrateur est essentielle. C’est lui, après tout, qui orchestre cette mise en scène. L’enchaînement des souvenirs, le choix du secret ou du mystère, le questionnement des lieux, des images, de la mémoire, tout cela renvoie au narrateur, dont le langage parfois se relâche alors même que l’écrivain, lui, affirme sa maîtrise du tableau d’ensemble. Une sorte d’ironie affleure dans le récit, qui est à la fois celle du narrateur, moins « innocent » qu’il n’y paraît, moins dupe qu’il ne le dit de sa mémoire et des enjeux de ses confidences, et celle de l’écrivain, grand ordonnateur d’un récit à la simplicité trompeuse, dont la complexité apparaît progressivement, sous les atours de la désinvolture.

D’où, justement, ce jeu avec le souvenir, qui reproduit le jeu de l’écrivain avec les attentes du lecteur. Lorsque la réalité intervient pour « corriger » le souvenir fautif, le narrateur se présente volontiers comme sournois, invitant le lecteur à ne pas se fier aux premières impressions, à ne pas accorder davantage sa confiance aux personnages et à leurs déclarations qu’à l’évocation des lieux : « Mlle Vavasour m’entraîna vers le couloir. J’avais attendu ce moment avec appréhension, ce moment où il allait me falloir affronter la maison, l’endosser, pour ainsi dire, comme un effet que j’aurais porté dans une autre vie, paradisiaque, un chapeau jadis à la mode, par exemple, une paire de chaussures démodées ou un costume de mariage, aux relents de naphtaline, trop serré à la taille et sous les bras mais aux poches distendues par les souvenirs. Ce couloir, je ne le reconnus pas du tout. Il est court, étroit et mal éclairé, ses murs sont coupés horizontalement par une frise à pois et tapissés, sur leur partie inférieure, d’un papier gaufré vieux d’un siècle au bas mot, peint et repeint à l’envi. Je ne me rappelle pas qu’il y ait eu un couloir à cet endroit-là. Je croyais que la porte d’entrée donnait directement sur… à dire vrai, je ne sais pas trop sur quoi je pensais qu’elle donnait. La cuisine ? Alors que j’avançais à pas feutrés derrière Mlle Vavasour, mon bagage à la main, tel le meurtrier bien élevé d’un vieux film à suspense en noir et blanc, je m’aperçus que, même si le modèle que j’avais en tête essayait désespérément de s’adapter à la maison d’origine, il se heurtait à une résistance têtue. Il y avait un léger décalage dans toutes ses proportions, dans tous ses angles. » (p. 148) L’auteur souligne volontiers les clichés – la vieille demoiselle qui tient la pension, le locataire faussement ordinaire – qui seront travaillés par le récit jusqu’à prendre un autre visage, ou du moins une autre dimension, tout en insistant sur l’inadéquation entre la réalité et le souvenir (ou inversement) pour finir par relativiser l’importance du passé et ramener l’attention sur la subjectivité, véritable « protagoniste » du souvenir : « Le passé, le vrai passé, a moins d’importance qu’on ne le prétend. » (p. 149) « Franchement, madame Mémoire, je retire mes compliments, si tant que ce soit Mémoire elle-même qui soit à l’œuvre ici et non quelque autre muse, plus fantaisiste. » (p. 154)

Pour parvenir à une vérité sur lui-même, le narrateur doit comprendre cette implication du sujet dans le souvenir, et donc corriger son premier rapport « innocent » au souvenir. Il doit questionner le souvenir pour rendre sa vérité au passé, et finalement comprendre le lien entre l’été de son enfance et la colère engendrée par la mort d’Anna. Il lui faut aussi, pour arriver jusque là, interroger la nature même de sa relation avec Anna, la nature de son chagrin également ; de là viendra une meilleure compréhension de lui-même. « Ce qui m’aiguillonnait, c’était la curiosité, la simple passion de percer les secrets de certaines vies étrangères, différentes. » (p. 150) Pourtant ces vies étrangères demeurent étrangères, et c’est en lui-même que Max découvre une sorte d’étranger. Comme s’il fallait toute une vie pour se comprendre soi-même, pour s’apercevoir par le détour de l’autre. La démarche du narrateur se confond avec celle du romancier.

Puisqu’il met en question les apparences, jusqu’aux certitudes que l’on croit avoir sur soi-même, le narrateur met volontiers en question aussi les sentiments les plus apparemment banals, comme l’amour, non sans ironie, de nouveau, et irrévérence. « Par un mouvement cruel et latéral, l’amour, pour reprendre un terme communément accepté, a tendance à passer avec inconstance d’un objet brillant à un autre, encore plus brillant, dans les situations les plus inconvenantes qui soient. Combien de journées de noces n’ont-elles pas vu un marié éméché et dyspeptique rêver de la meilleure amie de sa toute nouvelle épouse, de sa sœur autrement plus jolie, voire – Dieu nous en préserve – de sa sportive maman, et fixer d’un œil chagriné madame alors même qu’elle rebondit sous ses coups de reins au milieu du grand lit de leur suite nuptiale ? » (p. 155) N’est-ce pas la fantaisie amusée qui s’insinue ici dans l’intimité du couple, cette fantaisie que le narrateur soupçonnait à l’œuvre quelques lignes plus tôt seulement, et qui essaie de surprendre le lecteur pour le préparer aux révélations à venir ?

Les mots dans La mer renvoient à la peinture. Cet art de la composition littéraire, cette façon d’évoquer des lieux, des objets et des situations anodins pour leur faire exprimer une vérité plus profonde, ne sont pas étrangers à l’art du peintre. Il n’est pas anodin, ainsi, que le narrateur soit un critique d’art, auteur d’un livre sinon écrit du moins pensé, en gestation, sur Pierre Bonnard. Sa façon de présenter ses souvenirs est souvent picturale. Il est sensible aux objets, aux couleurs, aux textures et aux formes comme il l’est aux atmosphères. « La mémoire déteste le mouvement, elle préfère figer les éléments et, comme nombre de scènes qui me reviennent, je revois celle-ci sous la forme d’un tableau. » (p. 208 : le narrateur, ensuite, décrit ce tableau avec une insistance sur les formes et les couleurs, et une référence à Vermeer) « Tout ce qui s’ensuivit, je le revois en miniature, sur une sorte de camée ou un de ces panoramas qu’on contemplait d’une position un peu surélevée, et sur lesquels les peintres dépeignaient au second plan le déroulement d’un événement avec tant d’infimes détails que le spectateur les remarquait à peine parmi les ors et les bleus de la mer et du ciel. » (p. 227) Ces ors et ces bleus de la mer et du ciel sont ceux que le narrateur lui-même a dépeints dans ses souvenirs, et les détails infimes qui échappent au premier regard sur un tableau sont aussi ceux que l’écrivain a glissés dans son récit, et qu’il révèle volontiers, le moment venu, comme pour dire à son lecteur avec la fantaisie manipulatrice d’un auteur de roman policier : alors, lecteur, l’avais-tu vu ? avais-tu perçu l’importance de ce détail, sa place dans le tableau d’ensemble ? Tout ceci, dit-il explicitement au milieu du récit, tout en ayant de parler seulement d’un lieu particulier, n’est pas autre chose que « le cinéma au toit en tôle ondulée qui, depuis le début, se construit mine de rien, à cet effet précisément, à partir des multiples et discrètes références dont j’ai émaillé ces feuillets. » (p. 135)

Peinture, cinéma, littérature : mise en scène. Et au moment de dévoiler le fin mot de cette construction, le narrateur interpelle le lecteur avec cette fantaisie qui trahit la volonté de l’auteur de montrer qu’il maîtrise son œuvre, qu’il n’est dupe de rien, et que le lecteur ne doit pas l’être davantage : « Après tout, je suis un spécialiste du mélodrame, pourquoi serais-je moins sensible qu’un autre au joli coup de théâtre qu’exige la conclusion d’un récit ? » (p. 221)

      La beauté de La mer est de s’offrir comme une œuvre consciente d’elle-même tout en restant un roman humain, « et des plus humains », ajoutait un critique de The Observer (citation reproduite en quatrième de couverture de l’édition Robert Laffont, 2007). Le jeu même avec l’art littéraire, ou l’art tout court, est en adéquation avec l’objet du récit, qui est d’amener le narrateur à une nouvelle conscience de lui-même : n’est-ce pas au demeurant l’ambition avouée de toute œuvre d’art, de parvenir à changer le regard du spectateur sur lui-même et sur le monde, tout en exprimant et en transformant (en « travaillant ») la conscience de l’artiste ? John Banville le fait ici à travers un personnage somme toute très ordinaire, qui se décrit lui-même comme un dilettante, comme un homme qui a voulu adhérer toute sa vie à une certaine « idée fantasque » de lui-même (p. 102). Un père, un mari, un adulte penché sur son enfance, en proie au chagrin, à la colère, mais capable aussi de s’amuser de lui-même et des autres, passant de l’émotion à la dérision. Une réflexion sur le temps, sur la mémoire, sur l’amour. 

Thierry LE PEUT

 

LA MER de John Banville

2005 - Robert Laffont, collection Pavillons, 2007

traduit de l'anglais (Irlande) par Michèle Albaret-Maatsch

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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