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9 juillet 2014 3 09 /07 /juillet /2014 19:13

Murphy's War 1 


JUSQU'AU BOUT DE LA HAINE

Murphy's war 2Murphy’s Law, sorti en 1971, ne reçut pas un excellent accueil critique ni public. C’est peut-être en partie parce qu’il ne s’agit pas vraiment d’un film de guerre mais plutôt d’un film anti-guerre situé à la toute fin de la Seconde Guerre mondiale, dans une partie du monde éloignée des habituels théâtres d’opération. Nous sommes au Venezuela, détroit de l’Orénoque. Là, dans un ancien fort surplombant le fleuve sur les bords duquel se dressent de modestes cabanes de pêcheurs, Alice Hayden, médecin quaker pacifiste, soigne la population indigène au milieu de laquelle elle vit. Louis Brezon, un Français, occupe, lui, une barge aménagée en maison, pour le compte d’une compagnie pétrolière dont il doit surveiller le matériel. C’est dans ce bout du monde qu’un navire anglais, le Mount Kyle, est détruit par un sous-marin allemand. Alors que l’épave sombre, les Allemands s’acharnent à achever tous les membres d’équipage avant de remonter l’Orénoque. Un marin, pourtant, échappe au massacre : Murphy. Certes pas le meilleur de tous, si l’on en croit la réaction du Lt Ellis, pilote de la Royal Navy retrouvé plus tard dans l’épave de son hydravion. Recueilli par les pêcheurs, Murphy est soigné par le Dr Hayden et se remet rapidement dans la compagnie du joli docteur et de Louis. Mais il est persuadé d’avoir vu le sous-marin remonter l’Orénoque et obsédé par l’idée de le retrouver et de le couler.

Le film est l’histoire de cette obsession. Point d’armée ici, ni de combats à proprement parler. L’attaque du navire anglais n’est montrée qu’au travers de quelques scènes, alors que le navire s’enfonce déjà dans l’eau. L’équipage du sous-marin allemand est tout ce que l’on verra des forces armées, et le sous-marin et l’hydravion le seul matériel militaire mis en jeu dans l’histoire. La guerre se déroule loin de là, et on ne saura d’ailleurs jamais ce que le sous-marin est venu faire dans l’Orénoque. On comprend, en revanche, que sa mission exige le secret absolu, ce qui explique l’acharnement des Allemands à ne laisser aucune trace de leurs actes. Lorsqu’un message radio du Dr Hayden, intercepté, leur apprend l’existence d’un survivant, ils font un raid sur le village, où le capitaine Lauchs achève le blessé anglais ; il ignore que le survivant dont parlait Hayden est Murphy, Ellis n’ayant été retrouvé que plus tard. Or, Murphy n’est plus, à ce moment-là, dans la clinique.

 

Murphy's war 6


Telles sont les données du film. A les lire, on pourrait penser que le sous-marin représente le Mal absolu ; et, de fait, il est filmé comme une sorte de monstre marin qui préfigure parfois le requin tueur des Dents de la mer (le film de Spielberg sortira en 1975). C’est le cas lorsque sa silhouette glisse à la surface de l’Orénoque sous l’œil de Murphy, après le massacre de l’équipage anglais ; le cas encore lorsqu’il émerge du fleuve lors de l’expédition punitive sur le village, alors que Murphy était persuadé de l’avoir détruit au terme d’un raid aérien avec l’hydravion d’Ellis remis en état. L’affrontement final du sous-marin et de la barge de Brezon évoque également le dernier acte du futur film de Spielberg, avec un Peter O’Toole forcené poussant à fond les moteurs de son bateau contre le sous-marin en lieu et place de Robert Shaw poussant son bateau au-delà de ses limites pour fuir le requin tueur. Sans parler de la conclusion du film, où l’on trouve encore une similitude entre O’Toole et Shaw.

Mais, en vérité, Lauchs et ses hommes ne représentent pas le Mal. Dans les scènes liminaires du massacre de l’équipage anglais, le visage de Lauchs paraît réticent, comme s’il cautionnait à contrecœur l’exécution des survivants ; lorsqu’il achève un Ellis sans défense dans la clinique du Dr Hayden, il commence par s’excuser en expliquant au lieutenant anglais qu’il a une responsabilité envers ses hommes et envers sa mission, non de manière ironique mais pour exprimer un cas de conscience manifestement réel. Tout ce que font les Allemands est lié à la nécessité – c’est un autre mot que Lauchs emploie en s’adressant à Ellis – de leur mission, et leur visage n’exprime aucune méchanceté foncière, aucun sadisme. Lorsque la nouvelle de la fin de la guerre arrive par radio, l’équipage du sous-marin célèbre l’événement – la fin de la guerre est plus importante que la défaite de l’Allemagne – en se détendant sur le pont ou en buvant du champagne. Peter Yates (le réalisateur) s’emploie donc à montrer les Allemands avec humanité, jusqu’au dénouement, et non comme des assassins déshumanisés.

 

Murphy's war 3


Cet aspect du film est essentiel, puisque c’est finalement l’Anglais, Murphy, héros du film, a priori sympathique puisqu’unique survivant d’un massacre dont la justification n’est jamais donnée, qui fait figure d’assassin lorsqu’il poursuit « sa » guerre avec obstination, même quand la guerre est terminée. Car le sujet du film est celui-là : sitôt rétabli, et dès qu’il a mis la main sur l’avion d’Ellis qu’il travaille à remettre en état de vol et qu’il apprend à piloter, Murphy n’a en effet qu’une idée en tête, retrouver le sous-marin et le détruire, déterminé à anéantir jusqu’au dernier l’équipage du bâtiment qui a décimé son propre équipage. L’attitude d’Ellis à l’égard de Murphy quand il découvre que lui seul a survécu au massacre est éloquente : même aux yeux de son compatriote, Murphy n’est pas un bon élément. La sympathie que l’on est tenté d’éprouver à l’égard de Murphy, plus anti-héros que héros, est ainsi contredite par le point de vue d’Ellis et par l’attitude jusqu’auboutiste du rescapé dans sa guerre personnelle contre le sous-marin. Les personnages d’Alice et de Louis sont là pour illustrer cette sympathie contrariée : pacifistes, ne se sentant pas concernés par la guerre de Murphy, ils voient avec désolation ce dernier s’obstiner dans son projet dont ils seront les victimes, au même titre que les villageois tués par les Allemands en représailles de l’attaque aérienne contre le sous-marin. Au terme de ces représailles, Murphy une nouvelle fois échappe à la mort ; mais de nouveau, au lieu de s’estimer heureux et de laisser les événements suivre leur cours, il s’obstine et poursuit sa vengeance. Privé d’avion, il utilise la barge de Louis comme nouvelle arme, sourd aux objurgations du Français et indifférent aux conséquences de ses actes. Murphy en effet met en danger le Dr Hayden comme les villageois, de même qu’il condamne Louis à rendre compte auprès de ses employeurs de la perte du matériel dont il est responsable. Mais rien de tout cela n’arrête le Don Quichotte anglais, dont la guerre personnelle est érigée en croisade.

      Murphy's war 5


Il ne faut peut-être pas chercher plus loin la raison de l’insuccès du film. Ou plutôt si, allons un peu plus loin, en mettant ici en garde le lecteur : si tu ne souhaites pas savoir comment finit cette histoire, cesse ici ta lecture, car nous allons révéler la conclusion du film ! Peter Yates et son producteur Michael Deeley s’affrontèrent sur le choix de la fin. Le premier voulait tuer Murphy, car sa mort lui apparaissait comme l’unique issue possible de son obstination coupable. Deeley s’y opposait, arguant que le personnage était montré dans ses rapports avec les autres personnages comme un Irlandais rieur et irrespectueux, et défendant une fin qui le montrerait émergeant des eaux de l’Orénoque après l’engloutissement de la barge et la destruction du sous-marin, riant de sa victoire. Une image en accord avec la façon dont Murphy est filmé dans les séquences aériennes : bien que ne sachant pas piloter, il se lance hardiment à l’assaut des airs et se montre capable de dompter son avion, tel un enfant dans un grand jouet ; plus tard, le raid aérien est filmé de la même manière, avec un O’Toole à la fois concentré et hilare, qui réussit sa mission en dépit de son inexpérience et au mépris du danger. C’est Yates qui l’emporta : à la fin du film, le sous-marin est détruit mais la barge coule, emportant avec elle un Murphy coincé sous une grue (c’est cette scène qui évoque la fin de Shaw dans Les Dents de la mer : le vieux loup de mer périra avec son bateau, emporté dans la gueule énorme du requin). Deeley resta persuadé que, sans cette fin, le film eût été un succès, et Yates lui-même estimera avoir commis une erreur, se jurant dès lors de ne plus tourner de film sans happy end ! 

Thierry LE PEUT

 

MURPHY'S LAW (LA GUERRE DE MURPHY), par Peter Yates

Paramount, 1971

 

 

Murphy's war 9

      Sian Phillips (alors Mme Peter O'Toole) est le Dr Hayden

 Murphy's war 10

      Philippe Noiret est Louis Brezon

 Murphy's war 8

      Peter O'Toole est Murphy

 Murphy's war 7

 


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