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27 août 2011 6 27 /08 /août /2011 10:57

LA COLLINE DES POTENCES, de Dorothy M.Johnson

1951, 1954, 1955, 1956, 1957 - Editions Joelle Losfeld, 1989 - 10/18, 1993

 

La sensibilité de Dorothy Johnson 

JOHNSON - colline des potences 2N’ayant pas lu beaucoup d’histoires de l’Ouest, de ces histoires qui paraissaient aux Etats-Unis dans des magazines avant d’avoir l’honneur d’une publication en livre, il m’est difficile de juger la qualité des écrits de Dorothy M. Johnson par rapport à l’ensemble de cette littérature. Dans sa préface à l’édition 10/18 de la Colline des potences, Philippe Garnier écrit que Johnson est, pour les professeurs américains, « le meilleur auteur femme écrivain qui ait écrit sur l’Ouest, depuis Mary Austin ». Encore faut-il connaître Mary Austin. Et comme les livres de Miss Johnson sont denrée rare en France, et que ceux qui y ont été traduits sont peu réédités, ce sont les cinéphiles qui ont sans doute le plus de chance de lire son nom au générique de La Colline des potences, Un Homme nommé Cheval ou L’Homme qui tua Liberty Valance. Des films que l’intéressée n’a pas toujours appréciés, même si elle confiait sa tendresse pour le premier.

 

Chez Dorothy M. Johnson, ce sont d’abord le style et les personnages qui séduisent. Le style est précis (la dame écrivait des nouvelles à destination des magazines et avait pour consigne de ne pas excéder un nombre de mots précis) et léger à la fois : l’auteur connaît l’univers dans lequel elle trempe sa plume, mais elle ne semble pas dupe d’elle-même. D’où un second degré qui transparaît dans ses pages, dans les situations, les dialogues, la façon dont l’écrivain choisit d’apprêter son monde. Mais ses personnages traduisent également un humanisme, une tendresse qui les rend rapidement attachants. Qu’ils soient bandits ou fermiers, ils semblent embarqués dans la vie comme dans une aventure qui réserve des surprises, des changements inopinés, des drames parfois, mais ils ne sont jamais héroïques. Même si le cinéma les a confiés ensuite à des comédiens volontiers « mythifiés », comme Gary Cooper et John Wayne, rendus à leur nature première de créatures de l’esprit, rendus au papier, ils sont touchants avant d’être exemplaires. Ce qui leur arrive illustre la grande Histoire de l’Ouest, mais à hauteur d’homme, et eux-mêmes ont rarement la conscience – ou la prétention – de se croire exemplaires.

 

Les nouvelles publiées avec La Colline des potences sont représentatives de cet humanisme.

 

Dans Au réveil, j’étais un hors-la-loi, un convoyeur de bétail se retrouve malgré lui membre d’un gang de hors-la-loi dirigé par une femme de caractère et finit par jouer un rôle dans l’arrestation de celle-ci, avant de devenir fermier. Dans Journal d’aventure, un jeune homme parti tenter l’aventure et voyageant avec des Crows est laissé pour mort dans la montagne et ne survit que grâce au secours d’une Indienne, qu’il épouse. Des années plus tard, alors qu’il a renoncé à sa vie antérieure pour s’occuper de sa famille, et traversé une série de drames, il retrouve celle qui fut jadis sa fiancée. Une époque de grandeur donne la parole à un jeune garçon chargé de veiller sur un vieil homme qui vit avec une vieille Indienne ; là, il fait l’apprentissage de la vie et glane des images et des émotions qui l’accompagneront tout au long des années ultérieures. L’homme qui connaissait le Bucksin Kid s’enracine dans les récits héroïques de hors-la-loi mais se donne finalement pour une histoire d’amour touchante, dont la « chute » est délicieuse – un rien canaille. Quant à Une dernière fanfaronnade, elle commence et s’achève par la pendaison d’un homme mais offre surtout une digression où de nouveau l’ingénuité des personnages de Johnson séduit l’esprit et le cœur. Le résumé de ces nouvelles donne un aperçu de leur contenu mais c’est bien le style de l’écrivain qui rend leur lecture captivante. Dorothy Johnson a l’art de camper ses personnages en peu de mots et de leur donner une sorte d’aura qui les rend immédiatement sympathiques, même s’ils n’ont rien de glorieux. Ce sont des gens ordinaires qu’un mauvais tour du destin met parfois au contact de figures extraordinaires, mais c’est précisément ce qui en eux est ordinaire qui intéresse Johnson. Tous n’ont pas le luxe d’avoir des principes, mais, qu’ils en aient ou non, c’est la manière dont ils répondent aux événements qui fait le sel de chaque nouvelle.

 

Des images fortes s’impriment dans l’esprit du lecteur et y demeurent longtemps après la lecture. C’est par exemple, dans Une dernière fanfaronnade, ce bandit qui, ayant donné rendez-vous à une jeune fille naïve en prétendant s’enfuir avec elle, n’ose finalement pas l’approcher et la contemple une nuit durant, tout étonné qu’elle soit venue et qu’elle l’attende pendant des heures. Il est d’abord en colère contre elle – « Pauvre petite idiote ! Prête à partir avec un homme qu’elle ne connaît même pas ! » -, et s’imagine en moraliste, la sermonnant pour son inconséquence (avoir donné foi aux promesses d’un bandit !). Puis, surpris par sa détermination, il l’observe longtemps, à plat ventre sur un rocher. Ce qui se fait jour alors chez cet homme, c’est son incapacité à accorder sa confiance ; il a joué avec cette jeune fille et le voilà pris à son propre piège ; elle lui a fait confiance, mais jusqu’à quel point est-elle digne de confiance ? Son incapacité à aimer, aussi. Au fil des heures, c’est donc l’image qu’il se fait de la jeune fille qui change, tandis que se révèle son âme à lui. « En bas, il ne vit plus la jeune fille, mais l’incarnation de la patience. Il ne vit plus le rougeoiement des flammes, mais la lueur de la foi éternelle. Il vit l’amour près du feu, et il ne put supporter de le regarder, de peur de le voir s’étioler durant la nuit ou les années à venir. » L’histoire d’un badinage entre un hors-la-loi et une jeune fille de ferme se transforme ainsi en réflexion existentielle, au cours d’une scène nocturne poétique et touchante. Et la figure classique du hors-la-loi de l’Ouest révèle celle d’un homme qui ne connut jamais l’amour, et qui, au moment de mourir pendu, se souvient avec émotion de cet instant où il le contempla, couché sur son rocher, sans oser l’approcher. « J’ai trahi une femme », dit-il au bourreau. Cette image de félicité fragile et fugitive, qui s’imprima dans l’esprit du bandit, c’est dans celui de son lecteur que Dorothy Johnson parvient à la fixer.

 

Chaque nouvelle s’appuie ainsi sur la tension entre l’imagerie classique et l’humanité « vraie » que Dorothy Johnson saisit derrière les clichés. Son écriture est une écriture de la profondeur.

 

***

 

La Colline des potences est un véritable roman mais on y retrouve les mêmes qualités. C’est un texte anormalement long, commencé comme une nouvelle mais qui s’anima d’une vie propre sous la plume de Johnson. Au point qu’elle dut l’amputer considérablement afin de le publier, accompagné d’une sélection de ses nouvelles.

 

Au cœur de ce roman, un lieu et des personnages. Le lieu, c’est Skull Creek, un camp de chercheurs d’or, endroit forcément inhospitalier où se croisent des hommes en quête d’une nouvelle vie, grisés d’alcool en attendant de trouver l’or qui réalisera leurs rêves. Une main implacable recouvre ce lieu, symbolisée par l’arbre qui se dresse au sommet d’une colline par laquelle passent les nouveaux arrivants ; c’est l’arbre aux pendus (the hanging tree, titre original du roman). L’image (la promesse ?) de la mort posée au seuil de cet enfer sur terre. Dorothy Johnson ouvre son histoire sur cet arbre, sous lequel elle fait passer les trois protagonistes du récit à venir. Chacun perçoit cet arbre, et la promesse qu’il porte, d’une façon qui éclaire son caractère.

 

Viennent, donc, les personnages. Celui autour duquel semble se développer l’histoire est Joe Frail ; un faux nom, qu’il s’est choisi pour souligner sa propre faiblesse. Frêle, il pense l’être en effet, car il n’a pas été capable de tuer un homme pour sauver son meilleur ami. Joe Frail est un homme poursuivi par une malédiction, lancée par la veuve du seul homme qu’il ait jamais tué. Elle lui a promis la pendaison. Depuis, il se sait incapable de tuer à nouveau, bien qu’il soit un excellent tireur – et il attend l’homme qui le fera pendre. Doué au jeu, médecin de profession, Joe Frail est craint et respecté à Skull Creek, où personne n’ose soutenir son regard « lent et méprisant », un regard qui jauge, en apparence du moins : « un regard qui tenait la plupart des hommes à distance. Un regard lent, méprisant, qui toisait l’autre des bottes au chapeau et semblait demander : Est-ce que tu vaux quelque chose ? Ce n’était pourtant pas ce qu’il demandait réellement. La question silencieuse que Joe Frail adressait à tous ceux qu’il rencontrait était la suivante : Est-ce toi, l’homme qui me fera pendre ? » Joe Frail se tient ainsi sur une corde, entre l’homme faible qu’il pense être et le tueur que les autres voient en lui. C’est sa problématique au sein de Skull Creek : sa position est fragile car fondée sur un mensonge. Que disparaisse la protection conférée par l’image qu’il donne de lui, et la crainte peut se changer en haine. C’est un homme qui vit constamment dans la peur d’être découvert. La corde sur laquelle il vit est celle à laquelle il s’attend à être pendu.

 

Solitaire, Frail est pourtant un homme bon. Il a beau déclarer qu’il croit le monde fait d’imbéciles, il n’en a pas moins besoin de se sentir utile ; sa générosité, cependant, ne s’exprime que cachée, revêtue d’un voile de rudesse ou d’illusion. Ainsi recueille-t-il un adolescent blessé, à qui il impose pour paiement des soins reçus l’obligation de rester à son service pour un temps indéterminé. Ce garçon est lui-même un protagoniste du récit. « Il s’appelait Rune, un nom qu’il s’était donné lui-même, et il était l’ennemi du monde entier. Le monde avait une dette envers lui et Rune n’avait pas vraiment réussi à se faire rembourser. » Ce mélange d’arrogance et d’impuissance définit Rune. Durant tout le roman, il se débat contre les chaînes qui le retiennent, se sent victime d’une injustice qui ne reconnaît pas sa valeur. Frail contient l’énergie bouillonnante du garçon, qui a déjà failli le conduire à la mort, et s’efforce de lui donner une direction ; c’est la seule éducation dont il est capable.

 

Une femme, bientôt, vient se placer entre ces deux hommes, entre la maturité prudente et la jeunesse impulsive. C’est le troisième protagoniste. La femme perdue : tel est son nom durant la première partie du roman. Passagère d’une diligence attaquée, elle s’égare sur le territoire brûlant de la mort avant d’être retrouvée et amenée à Skull Creek, où Joe Frail, le docteur, prend soin d’elle. Elle a perdu son père dans l’attaque, elle y a aussi perdu la sécurité ; venue avec l’espoir naïf d’éduquer les enfants de ce lieu abandonné du Seigneur, elle est désormais terrifiée à l’idée de quitter la cabane dans laquelle l’a établie le docteur. Le monde extérieur l’oppresse. D’abord rendue aveugle par la chaleur du désert dans lequel elle a erré, elle est ainsi protégée des dures réalités qui l’ont presque tuée ; elle devine les gens qui l’entourent sans les voir, mais cette cécité est surtout le symbole de son refus de voir. Elizabeth Armistead reçoit les soins du docteur et l’argent qu’il dépense pour subvenir à ses besoins avec naïveté : elle croit qu’il utilise l’argent qu’elle a conservé, sans se douter que celui-ci est épuisé ; elle croit à la bonne fortune qui lui fait découvrir plusieurs sacs d’or sous un tas de bûches, sans soupçonner la main du docteur derrière le miracle. Elle croit, aussi, pouvoir enfin subvenir elle-même à ses besoins en faisant la classe ; personne ne vient. Elle croit, enfin, à l’honnêteté du chercheur d’or Frenchy, à qui elle remet son or pour financer sa prospection, et qui l’appelle bientôt « la Femme à la Bonne Etoile ». Tour à tour vulnérable, terrifiée et arrogante, Elizabeth s’enferme dans un monde dont elle exclut ce qui l’effraie, comme elle s’enferme dans sa cabane : « Il fut un temps où vous ne pouviez pas sortir parce que vous n’aviez pas d’argent et nulle part où aller. Aujourd’hui, vous pouvez vous permettre d’aller où vous voulez, mais vous vous cachez derrière un tas d’or », lui dira Joe Frail lorsque, devenue riche, elle refusera toujours de sortir de son abri de planches.

 

La Colline des potences est l’histoire de ces trois personnages, à l’ombre de l’arbre qui étend sur Skull Creek la menace d’un destin funeste. Pour chacun, il est question d’apprendre ; d’apprendre à échapper au destin dont on s’est fait des chaînes, à dompter ses peurs pour voir le monde tel qu’il est et devenir capable d’y grandir. Cet apprentissage passe par le don : Rune reçoit de Joe Frail un toit et une protection, même s’il n’y voit longtemps qu’esclavage, il reçoit ensuite d’Elizabeth la connaissance qui lui permet de lire et de décrypter ; Elizabeth reçoit l’amour du docteur, qui se cache d’abord puis s’exprime au grand jour. Quant à Joe Frail, il doit apprendre à accorder sa confiance pour espérer échapper au destin implacable qui le tient emprisonné. Ce récit d’apprentissage est écrit avec sensibilité et lucidité, baignant dans cette absurdité qui fait la folie des hommes, au cœur de laquelle brille l’éclat de l’or.

Thierry LE PEUT

 

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