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31 octobre 2010 7 31 /10 /octobre /2010 16:04

L'ORAGE et autres textes, de Romain Gary

Livre de Poche, 2009

 

L'attente d'un drame

orageLa première nouvelle, « L’Orage », m’a rappelé Joseph Conrad. Le cadre exotique mais inquiétant, l’atmosphère un peu lourde, un peu humide, menaçante. Le cadre, ici, c’est une île, à deux jours de navigation d’une colonie pénitentiaire, à une centaine de milles de l’île Fuji ; là vit le docteur Partolle, avec sa femme, et un Chinois nommé Tsu Lang. Un jour, un bateau accoste ; l’homme, justement, en vient, de Fuji. Un homme nommé Pêche, au comportement étrange, qui, venu voir le docteur, agresse sa femme avant de s’en écarter brusquement, en proie à un tourment intérieur qui intrigue, inquiète, finit par émouvoir. Le tourment de cet homme est comme la tempête qui se prépare, à laquelle, d’abord, le docteur ne croit pas, mais qui devient une évidence à mesure que le ciel change, et l’air, et que la nouvelle progresse vers sa conclusion. Romain Gary respecte le principe de la nouvelle : la chute surprend, violente comme la tempête qui s’abat. On retient de ce texte court son climat pesant, le mystère qui préside au déroulement du récit, des personnages dont on ne sait pas grand chose mais dont l’écrivain crée en peu de mots la présence. On ne voit pas grand monde sur cette île ; aussi la venue d’un étranger est-elle source d’attente ; la femme du docteur, agressée d’abord, se lance ensuite à la suite de l’étranger, en dépit de la tempête, émue par sa détresse, par la brutalité dont elle a été la victime et qui, maintenant, l’intrigue et l’attire. Cela s’achève sur deux corps enlacés balayés par les vagues, sur une disparition, sur une tempête qui, attendue, déclenchée, finalement s’apaise et laisse les personnages devant ses conséquences. L’étranger est passé comme cette tempête, il est reparti, mais il laisse une réalité choquante, violente, qui bouleverse la femme quand son mari la lui révèle.

 

Le ton est différent dans la deuxième nouvelle, « A bout de souffle ». Le cadre aussi. Nous sommes aux Etats-Unis, dans un snack sur Sunset Strip, d’abord, puis dans un motel de La Cienega. A Los Angeles donc. Soleil, jeunesse américaine, ombre du Vietnam, insouciance, racisme aussi, et le narrateur qui s’arrête dans ce snack où une jeune fille tente de l’allumer sous les yeux de son mari, qu’elle a épousé sans l’aimer et qui regarde d’un sale œil le « vieux », le narrateur, qui s’est arrêté là pour s’imprégner de l’atmosphère, des gens, et qui ne veut pas répondre à la demande sexuelle explicite de cette jeunette. Impressions, réflexions, souvenirs se mêlent dans la première partie. Puis la seconde partie s’ouvre au motel. Le narrateur y est venu avec l’intention de mourir. Il a engagé un tueur pour cela ; un tueur dont il attend la venue, qui a ordre de l’exécuter sans douleur, sans même savoir que la victime est aussi le client. Il raconte comment il a engagé ce tueur, puis attend. Que faire quand on sait qu’on va mourir ? Lire des poèmes ? La Bible fournie par tous les motels américains ? Un livre de Pouchkine, son auteur favori ? Finalement, il choisit l’annuaire téléphonique. « N’avais-je pas, après tout, passé ma vie entière à chercher, à appeler de mes vœux, quelqu’un, je ne savais trop qui… » Et puis la porte s’ouvre. Et de nouveau Gary se souvient que la chute doit être surprenante…

L’intrigue n’a rien à voir avec celle de « L’Orage », pourtant il reste quelque chose qui lie ces deux textes, même s’ils n’ont pas été liés dans l’esprit de l’auteur (puisque les textes recueillis ici ont paru à différentes époques, dans différentes parutions). Cette attente de quelque chose, qui est à la fois tension vers l’avenir – même si le narrateur lui tourne le dos – et souvenir du passé. Le sentiment que les trois moments qui définissent la vie humaine, l’avant, le pendant, l’après sont tous trois invoqués en même temps, toujours, imbriqués, interpénétrés.

 

Les trois nouvelles qui suivent sont plus anecdotiques ; je dirais volontiers « textes », d’ailleurs, plutôt que nouvelles. On y évoque l’Afrique, les aventures vécues, la camaraderie des aviateurs durant la Guerre. Sous la forme d’une discussion, de souvenirs, à la manière de Maupassant, autour d’un incident infime, d’une carte.

 

« Une petite femme » nous ramène à l’atmosphère « à la Conrad », à « L’Orage » donc. Annam, cette fois, et sa forêt dense, à travers laquelle des ingénieurs et des ouvriers français creusent une route et construisent un pont. De l’autre côté du pont, les Moïs, des indigènes inquiétants. Et l’ingénieur Lacombe qui débarque, toujours heureux. Puis sa petite femme, un sacré numéro, une personnalité, avec son petit chien et son insatiable curiosité. Le narrateur est aux ordres de Lacombe, il dirige les travaux. Et voir débarquer cette petite femme l’intrigue, puis l’inquiète. C’est qu’elle a des idées bizarres, comme d’aller se promener toute seule dans la forêt (« Et elle s’en allait comme ça, dans la brousse, son pékinois sous le bras. »), d’organiser des petites sauteries le dimanche, d’écouter sans arrêt, tous les jours, à toute heure, de la musique sur son phono. De la musique dans la jungle ! Et des petites sauteries ! Mais l’histoire se corse à mesure que l’on approche de la rivière, du pont, des Moïs. D’abord, parce qu’à cause de la petite femme l’ingénieur n’arrive pas à travailler et que les travaux prennent du retard. Ensuite, parce qu’une fois le pont construit, la petite femme insiste pour accompagner le narrateur au village des Moïs. De la pure folie. Couverte pourtant par Lacombe, qui ne refuse rien à sa femme. Etonnement du narrateur lorsque rien n’arrive au cours de cette expédition. Rien ? En apparence. Car bientôt les conséquences de ce caprice fou apparaissent, dans un drame qui, à l’instar de l’orage de la première nouvelle, était attendu, mais reste surprenant. On songe aussi à Maupassant, au son de ces tambours lointains qui insinuaient la peur dans les cœurs et dans les âmes (dans « La peur »). Ici il est question de voix, et de silence, et de disparition encore. Le style est tantôt alerte, léger comme cette petite femme, tantôt lourd, pesant comme le drame final.

 

« Le Grec » devait être un roman, dont il ne reste que les deux premières parties. Elles forment un tout, cependant, même si le dernier segment crée l’attente d’une suite. Mais l’attente, justement, n’est-elle pas l’un des thèmes des autres textes de ce recueil ? Le personnage principal, cette fois, est un nageur, un ex-champion, un phénomène dans son pays, qui a dû renoncer à la compétition à cause d’une histoire de drogue. Il vit maintenant en Grèce, la Grèce des Colonels, ce qui bien sûr amène des réflexions sur la démocratie et sur l’Histoire de ce pays qui inventa les dieux. Evocation de la vie du nageur, de ses conversations avec Petro au bord de l’eau, des personnalités pittoresques qu’il rencontre, comme M. Nicholas Arthur Maldomour Dronner et sa femme. Tout cela paraît curieusement mêlé, mais on y suit finalement la « vague de pensée » du personnage, et tout ce qui est raconté et décrit converge vers ce cadavre découvert sous l’eau, et l’île-prison dont il s’est enfui, et cet énigmatique commanditaire qui veut que le nageur, Billy, s’y rende pour prendre des photographies. Personne n’est jamais revenu de cette île, des gardes armés y veillent. Et Billy, l’ex-champion qui continue de nager pour nager ou pour voler, ni vu ni connu, se retrouve embarqué dans une histoire dangereuse qui implique un gouvernement étranger et des résistants, dangereux, armés, déterminés. « Le Grec », c’est la Grèce des Colonels, celle des armateurs, celle de la liberté et du danger. On y croise des personnages insolites, du mystère, le sourire parfois, et la fin, même si ce n’est pas une nouvelle, se révèle toujours un peu surprenante.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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commentaires

bloggieman 05/12/2010 19:17


De lui je ne connaissais que le nom et l' "affaire Emile Ajar" . Je n'ai lu les textes réunis dans L'orage que récemment, avant d'acheter d'autres oeuvres de lui (pas encore lues). Et c'est une
découverte qui reste donc encore à faire : ce que tu écris de ton expérience avec les Racines du Ciel donne envie. Un jour, un jour !


Jerem 04/12/2010 22:33


Romain Gary reste, pour moi, un écrivain visionnaire d'une grande lucidité sur les évolutions du monde. Je suis sorti bouleversé de la lecture des Racines du ciel (Goncourt 1956) tellement ce livre
était prémonitoire de l'avenir de l'Afrique.


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