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4 août 2011 4 04 /08 /août /2011 21:40

L'OEUF ET LE ROC, par Franck Varjac

La Différence, 2003

 

Coitus interruptus

varjac - oeuf et rocL’agneau chaste, premier roman de Franck Varjac, publié en 2000, avait le courage d’un premier sujet risqué et l’ingénuité d’une version censurée de La boum. On y était happé par la fluidité d’un récit faisant la part belle à la subjectivité d’un adolescent de treize ans emporté par un amour interdit. Mais on y regrettait aussi le caractère convenu de situations qu’il faut bien appeler des poncifs, même si en l’occurrence il s’agit des poncifs des scénarii fantasmatiques qui s’échangent dans certain milieu.

 

Les six nouvelles publiées en 2003 sous le titre L’œuf et le roc produisent la même impression mitigée. Les situations choisies par Franck Varjac sont, disons, « engagées » ; mais, précisément, ce sont des situations, dont les protagonistes peinent à s’extirper. La dernière nouvelle, « Emilie », me paraît symptomatique des limites du recueil : on se sent plus proche du développement journalistique, à la Pierre Bellemare, que d’un récit vivant, peuplé d’êtres de chair. Ce qui est d’autant plus dommage que les histoires de Varjac sont justement des sujets liés à l’amour, et à l’amour dans sa dimension charnelle autant que sentimentale. Chaque histoire a une dimension « exemplaire » qui en fait un exercice de style et l’empêche d’emporter l’adhésion sans réserve du lecteur que je suis.

 

La plus gênante pour moi est « Sébastien ». Et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas le sujet qui m’embarrasse ; c’est son traitement. Sébastien est un garçon de dix ans qui vit dans l’admiration de son père, légionnaire qu’il connaît surtout par l’image affichée chez lui, en poster, sous les mots Legio Patria Nostra. Le héros, un jour, se fait homme en reprenant sa place dans le foyer. L’admiration de l’enfant pour son père prépare la trahison qui va suivre. Une nuit, le père, qui ne s’entend pas bien avec la mère de ses deux enfants, entre dans la chambre du garçon et abuse de son innocence. Fin de l’histoire de héros. Début du récit de vengeance. Abusé à plusieurs reprises, puis abandonné aux mains de deux pervers, Sébastien décide de ne pas courber l’échine. Au lieu de subir, il résiste, et se venge d’une manière terrible.

 

Ce qui me gêne, dans cette histoire, c’est d’abord le récit de la nuit où tout bascule. On pourra évoquer, comme pour L’agneau chaste, la difficulté du sujet. Comment peindre l’événement sans tomber dans le poncif ou le scabreux ? Peut-être en ne le peignant pas. Plus loin, d’ailleurs, l’auteur renonce à décrire ce qui se passe entre l’enfant et les deux pervers : « Ce qui se passa ensuite ne se raconte pas. Impossible à décrire, car il n’y a pas de mots. » Il m’est difficile, à moi aussi, en tant que lecteur, d’expliquer pourquoi je ne suis pas convaincu. Dans la première scène, décrite, je ressens une forme de voyeurisme ; mais, curieusement, la seconde n’échappe pas, selon moi, au même piège. Comme si se contenter de fermer la porte sur l’événement revenait à inviter le lecteur à l’imaginer. Au contraire de L’agneau chaste, où les sentiments et les réflexions du garçon occupaient toujours le premier plan, dans « Sébastien » l’impression est plutôt que l’événement prime sur l’émotion. Le récit procède par images fortes, et peu importe dès lors qu’elles soient montrées ou cachées. Peut-être est-ce, au demeurant, une réussite plutôt qu’un échec. J’avais l’impression, au cours de la lecture, de voir défiler en même temps dans mon esprit une adaptation en bande dessinée, avec insistance sur le regard terrifié puis vengeur de l’enfant, sur des portes qui s’entrouvrent et se referment, des jeux de lumière, des gros plans, l’insistance sur certains objets emblématiques.

 

Peut-être alors « Sébastien » est-il un récit visuel très réussi. Mais la nouvelle se heurte à un autre écueil : certaines pensées ou attitudes prêtées à l’enfant de dix ans paraissent assez peu vraisemblables. Comme le mot écrit sur le colis que dépose le garçon devant la porte des deux pervers, à la dernière page : ayant enveloppé la statuette de bronze dont il s’est servi pour « punir » son père, l’enfant a écrit sur le colis « Le temps n’altérera ni ce bronze ni ma mémoire. / On se retrouvera. Sébastien Aleksinek. » Peu m’importe que l’on puisse trouver dans la réalité un équivalent à cette scène ; « le vrai », disait Boileau, « peut parfois n’être pas vraisemblable ». De nouveau, le lecteur que je suis est plus sensible ici à la recherche d’effet qu’à la force de l’émotion. De nouveau, il se sent en terre de bande dessinée plutôt qu’en littérature. (Cette seule remarque appellerait un développement qui occuperait lui-même tout un livre ! Résumons en précisant que je n’oppose pas tant BD et littérature que lourdeur et finesse. La figure de Sébastien me paraît, au fond, plus proche de l’icône que du personnage.)

 

Ce que je ressens en tant que lecteur, c’est au fond une difficulté à me positionner. Cette difficulté de positionnement, je l’ai éprouvée à la lecture de chacune des nouvelles. Dans « Bruno », les répliques échangées par Bruno et le narrateur semblent parfois si artificielles que l’on se sent dans un traité plus que dans une nouvelle, dont on attendrait un meilleur « effet de réel ». Dans « Audrey », la situation tout entière est imprégnée d’un romantisme hollywoodien qui se pose en obstacle à l’émotion. Dans « Jocelyn », aussi, le récit se fait si démonstratif qu’il en devient attendu, jusque dans son dénouement. Le poncif et l’artifice m’empêchent de me laisser emporter, alors même que je suis intrigué, ou intéressé, par la teneur de ces histoires. Les doutes et le tiraillement qui étreignent Jocelyn, homosexuel prisonnier d’une vie de famille « parfaite » qu’on lui a imposée et dont il se sent incapable de s’extirper ; la métamorphose de Bruno, en proie lui aussi aux doutes, mais à ceux que l’amour introduit dans sa vie ; les réflexions de Daniel, quadra incapable d’aimer parce qu’il préfère l’amour littéraire et fantasmé aux expériences décevantes et imparfaites de la vie réelle – ce sont là des problématiques qui touchent, des interrogations que leur banalité même rend universelles.

 

Que manque-t-il alors à L’œuf et le roc pour vaincre mes réticences ? Plus de vie, de « chair », c’est-à-dire de force dramatique ? J’en reste, pour l’instant, à cette idée de positionnement : en lisant « Sébastien », je ne parviens pas à savoir si je dois me croire transporté dans l’esprit de l’enfant ou dans celui de l’adulte regardant l’enfant qu’il a été. C’est peut-être là, finalement, ce qui me retient au seuil de l’expérience littéraire proposée par Varjac : le sentiment que l’écrivain ne s’efface pas, qu’il ne me donne pas accès directement à ses personnages, parce qu’il les considère lui-même comme des objets. Soit l’écrivain s’invite entre les personnages et moi, soit les personnages ne sont visibles qu’à travers une vitre qui les tient à distance. (A méditer.)

 Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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commentaires

steph 08/08/2011 08:29


Bonjour Bloggieman. C'est intéressant de comparer cet auteur et Amos Oz. Ce que vous en disiez, l'auteur qui se mettait dans la peau de ses personnages, l'intéret de la littérature pour nous,
lecteurs en interaction avec l'écrivain ; on avait envie de lire Amos Oz. car on était sûr d'y trouver un intérêt personnel (égoïste ?) Ici, rien de tout cela. L'écrivain (dans sa vanité ?) ne
s'efface pas devant ses personnages, ne leur donne pas vie...Vous semblez sceptique et nous aussi ! S'il n'y a aucun plaisir à cette lecture, aucun partage, aucune expérience avec l'auteur ou ses
personnages, what a shame !


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