Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 12:06

COMEDIE HUMAINE SUR FOND D'ANTICOMANIE

THEODOROPOULOS - vénus de milo 1La Vénus de Milo conserve une aura de mystère. On discute encore de sa datation, on rêve des gestes que la perte de ses bras nous interdit de connaître. Tenait-elle un bouclier dans lequel elle se mirait, comme la Vénus de Capoue ? Une pomme de discorde, comme lors du jugement de Pâris ? C’est en tout cas cette dernière hypothèse qui hante en filigrane l’enquête que lui consacre Takis Theodoropoulos, dont le titre français : L’invention de la Vénus de Milo, ne doit pas faire disparaître le titre original : La main gauche d’Aphrodite.

Tout commence le 19 avril 1820, dans l’île de Milo, en mer Egée. Les Cyclades sont alors sous administration ottomane et la guerre d’indépendance grecque est déjà dans les esprits, qui conduira à l’indépendance effective en 1822. La Vénus de Milo arrivera au Louvre, en 1821, précisément au moment où la Grèce se soulève contre les Ottomans et où l’Europe vibre d’un sentiment philhellène. Pour l’heure, c’est un aspirant de marine de guerre français, Olivier Voutier, qui contemple les deux morceaux de la statue de femme découverte par hasard dans son champ par un paysan, Yorgos Kendrôtas. De cette contemplation naît un croquis, que Theodoropoulos nous offre à notre tour de contempler en ouverture du livre. Ce croquis, comme la main gauche de la déesse dont on reparlera tout à l’heure, accompagne l’ensemble du récit, passant de main en main au gré des ambitions personnelles et des tractations diplomatiques qui jalonnent l’histoire mouvementée de la vente de la statue à la France. Dans cette histoire se croisent l’explorateur botaniste Dumont d’Urville, le comte Marcellus (futur secrétaire de Chateaubriand), le consul français de Milo Louis Brest et son épouse Catherine, l’agha ottoman de Milo (gouverneur de l’île) et sa ribambelle de chats, un jeune apprenti du nom d’Andréas Kalokairinos dont le fils Minos, plus tard, « découvrira » Cnossos avant l’Anglais sir Arthur Evans, un moine défroqué voleur d’œuvres d’art baptisé Dimitri Oiconomos, Euthyme Batis, membre du Conseil des Anciens de Milo, le grand drogman de la flotte ottomane Nicolaki Morusi, collectionneur d’œuvres d’art, un prétendu médecin à l’accoutrement et au comportement extravagants du nom de Démosthène Sophocléous, l’ambassadeur de France auprès de l’empire ottoman, le marquis de Rivière – pour ne citer que les personnages principaux.

Tous ces personnages se croisent – ou pas – sur le chemin de cette découverte qui secoue le petit monde diplomatique de l’île de Milo et provoque des remous jusqu’à Smyrne et Constantinople. C’est une véritable petite épopée artistique que compose ici l’écrivain malicieux qui, en abordant l’aventure de la statue, revisite aussi à sa manière, ironique et amoureuse à la fois, une Antiquité qui ne perd rien à être dépoussiérée. « La Vénus de Milo n’est pas simplement considérée comme un objet d’art ancien supplémentaire, une œuvre de génie, sublime, exceptionnelle, un pur chef-d’œuvre. On la regarde comme l’image la plus noble de l’idéal antique, la représentation même de la Grèce de marbre blanc. Nul tempérament hyper-positiviste n’est en mesure de décrire avec davantage de précision les sentiments qu’inspirent la transparence du paysage attique, les lueurs de la lune blafarde autour des marbres, le clapotis des vagues qui retentit encore des cris héroïques poussés à la gloire de Thémistocle. Nous suivons des yeux les progrès galopants d’un délire anticomaniaque, l’un de ceux qui creuseront leurs sillons dans l’imaginaire de l’époque et susciteront une méfiance légitime, malgré leur philhellénisme déclaré, chez nous autres, les Grecs modernes. Ne perdons pas de vue un fait significatif : le paysage qu’il voit autour de lui, la célèbre réalité des réalistes où qu’ils se trouvent, l’apparition de la Diva, Marcellus l’a converti, en dehors du temps et de l’espace, en un décor auquel manque l’odeur de la condition humaine, une odeur qui, je l’imagine, n’avait rien d’agréable au Pirée, en 1820. Avant de trouver sa place au Musée, la Vénus a changé en Musée le monde qui l’entourait. » (p. 194-195) Le récit de Theodoropoulos n’est pas qu’une variation romanesque sur des événements réels, c’est aussi une réflexion sur le sens de la Vénus de Milo et sur un XIXe siècle saisi par la passion de l’antique, à l’aube de la culture de musée dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Le récit des événements survenus entre le 19 avril 1820 et le 1er mars 1821 - date de l’arrivée de la statue au musée du Louvre, auquel l’a offerte le roi Louis XVIII qui l’a lui-même reçue en cadeau du marquis de Rivière – n’est pas qu’une reconstitution des faits (reconstitution parfois aléatoire, étant donné les zones d’ombre qui demeurent dans l’histoire et les rapports parfois contradictoires des différents « acteurs » du drame, dont plusieurs ont souhaité avant tout tirer à eux la gloire de la découverte) ; outre la lumière grecque qui baigne les deux morceaux de la Vénus exhumés du champ de Yorgos Kendrôtas, c’est celle des motivations cachées des protagonistes que veut ici dessiner l’écrivain, dans un souci de vraisemblance qui autorise l’irrévérence et ne ménage pas les personnalités en cause.

L’invention de la Vénus de Milo se déroule donc dans un climat parfois burlesque où s’illustrent avec emphase la fatuité savante d’un Dumont d’Urville, l’extravagance mystique d’un Démosthène Sophocléous, l’opportunisme rapace d’un Dimitri Oiconomos ou la langueur inquiète d’un Louis Brest surtout préoccupé de l’aventure qu’il soupçonne entre sa jeune épouse et le fringant aspirant Voutier, lequel semble voir dans la statue exhumée une image de la touchante et lumineuse Catherine Brest qui s’est pâmée à sa vue. A travers ces sentiments et les attitudes colorées qui les accompagnent, on est interrogé sur la manière dont les deux morceaux de la Vénus sont devenus peu à peu un objet de valeur aux yeux de ce petit monde, pour des raisons diverses liées à cette « vérité » des êtres et des choses que l’Histoire passe volontiers sous silence pour ne retenir que les grands mots et les nobles pensées dont on a voulu l’habiller. C’est pourquoi le récit, tout en procurant à son lecteur une connaissance des événements, se veut aussi une méditation à tendance philosophique sur l’art et le regard, autant que sur la place des ambitions dans la construction de ce regard.

Cette Histoire trop aisément délestée de « l’odeur de la condition humaine », c’est aussi ce que Takis Theodoropoulos cherche à retrouver dans des romans comme Le va-nu-pieds des nuages et Le Roman de Xénophon, ou que d’autres ont visitée à leur manière, tel le Roger Peyrefitte de L’Oracle mêlant amour et archéologie pour démystifier (et démythifier en même temps) l’Antiquité et la relation ambiguë qu’entretient notre époque avec elle. La pauvre Vénus est ainsi littéralement trimbalée d’un lieu à un autre, de tas de pierres en catacombes, de navire en navire et de port en port, à mesure qu’elle passe de main en main et qu’elle devient un enjeu d’importance, à la fois culturel et politique. Ce n’est qu’une fois installée au Louvre qu’elle pourra commencer sa carrière d’icône de cette culture de musée évoquée tout à l’heure. En attendant, que d’incidents, d’hésitations, de retournements elle aura occasionnés, dans un contexte politique où la seule possession de représentations peut faire tomber certaines têtes, où grondent les prémices de l’indépendance grecque et où le souvenir de Napoléon le dispute au royalisme de la monarchie restaurée en terre de France.

Réflexion sur la valeur d’une œuvre d’art et sur le mécanisme de l’art lui-même, mise en perspective d’un néo-classicisme qui a perduré jusqu’à nos jours, L’invention de la Vénus de Milo est aussi un délicieux morceau de comédie humaine qui se lit avec un sourire sur les lèvres – de ravissement devant la prose enlevée de Theodoropoulos et d’ironie devant le spectacle d’hommes qui, tout occupés de leurs rêveries et de leurs ambitions égoïstes, ont participé à la naissance d’un mythe moderne.

Thierry LE PEUT

 

L’INVENTION DE LA VENUS DE MILO de Takis Theodoropoulos

2007 – Sabine Wespieser, 2008

traduit du grec par Michel Grodent

A lire :

« Les secrets de la Vénus de Milo » par Jean-Luc Martinez

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le Blog de Bloggieman
  • : Livres, films, séries, société : Bloggieman vous livre ses impressions.
  • Contact

Rechercher

Pages