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3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 10:25

 

STUPARICH - L'îleIL FAUT PERDRE SON PERE

Le père aime la mer, le fils la montagne. Le père était un dieu pour l’enfant de dix ans : c’était vingt ans plus tôt. La vie les a éloignés l’un de l’autre. Le père a un cancer ; il écrit à son fils. Le fils, alors, quitte sa montagne pour rejoindre son père sur un paquebot. Leur destination : l’île de Lussinpiccolo, au large de l’Istrie, dont est originaire le père.

L’île est un livre court et d’une sobriété classique. Le récit épuré, simple, du séjour d’un fils avec son père mourant. Un voyage vers les souvenirs et vers l’acceptation de la mort. Une dernière occasion de revoir le dieu de l’enfance, mais également l’implacable réalité de la mort. Aussi longtemps que possible, le père nie son imminence, en trouvant des prétextes, des faux fuyants. Et le fils, troublé par la présence du père redevenu un être réel, et par la superposition du présent et du passé, de l’actuel et du souvenir, recule le moment de faire face à l’évidence de la mort. Par peur de l’affronter en même temps que par respect envers les efforts de son père pour la tromper.

De là un récit touchant, qui ne cherche pas à submerger le lecteur sous une émotion factice, mais s’efforce de rester au plus près des deux protagonistes, en passant d’un point de vue à l’autre (mais toujours à la troisième personne, selon le point de vue d’un narrateur attentif mais jamais intrusif), et sans jamais désigner les deux hommes autrement que par « le père » et « le fils », de manière à donner au singulier la portée de l’universel.

Si les deux hommes se parlent, ils s’observent aussi beaucoup. Les scènes s’inscrivent ainsi dans l’imagination du lecteur avec lenteur mais persistance : l’image du père, vieil homme aux yeux mélancoliques, sur le pont du bateau qui les mène vers l’île ; celle du fils, au corps charpenté par la montagne, sortant de la mer sous le regard admiratif de son père, admiratif de sa vigueur qui est l’attribut de la jeunesse, et dont le père doit faire le deuil pour lui-même ; celle des deux hommes sur le petit bateau qui les conduit de l’autre côté de l’île, puis marchant en silence vers une autre plage, le silence de la gêne, d’un désaccord grandissant, et insistant, à mesure que la mauvaise santé du père s’impose comme irrémédiable.

Les épisodes de L’île font sentir la force de la vie sur laquelle pèse tout le poids de la mort. C’est surtout, ce voyage, l’ultime effort du fils pour comprendre son père, le comprendre en tant qu’homme et non plus en tant que père, maintenant que la maladie fait tomber le dieu de l’enfance dans la réalité morbide. Témoin ce passage, lorsque le fils pénètre dans la chambre de son père, au sein de la petite pension où ils logent sur l’île : « La chambre dans laquelle il avait pénétré lui révélait quelque chose d’intime dans la vie de son père, tel qu’il n’aurait pu l’imaginer. Il connaissait son père au milieu des autres hommes, il le connaissait dans sa relation avec lui ; mais tel qu’il était seul avec lui-même, il ne commençait à l’entrevoir que maintenant. » (p. 46) Et plus loin : « Ainsi le fils évoquait-il douloureusement et imaginait-il les moments et les gestes de son père dans cette pièce ; et il ne parvenait pas à se détacher de là, comme si de ces objets si simples, de cette fumée, de ces quelques traces qui subsistaient là devait venir une révélation encore plus profonde. » (p. 47)

Ce mouvement de l’extérieur vers l’intérieur, de l’objet au sujet, qui conduit le fils à vouloir s’identifier au père, ne serait-ce qu’un instant, n’est-il pas le mouvement naturel de la littérature, pour l’écrivain comme pour le lecteur, qui amène à « prendre la place » de l’autre, à tenter sinon de le comprendre du moins de le donner à voir, à percevoir, de l’intérieur ? Un renversement du regard, la recherche d’une acuité en dedans des apparences.

Plus tard, le trajet sur le sentier marque l’impossibilité d’accomplir ce mouvement jusqu’au bout. Amorcé par la prochaine disparition du père, ce désir de compréhension se heurte à la distance de plus en plus grande qui éloigne le père du fils. Ainsi le récit suit-il un double mouvement qui est d’abord de rapprochement – le fils retrouve le père sur le bateau qui les conduit dans l’île des origines – puis d’éloignement. Il ne peut y avoir de rémission, la mort inéluctable empêche le père et le fils de se rapprocher, elle les condamne à l’obligation du deuil, et à mesure que le récit progresse la voix du fils supplante celle du père, comme s’il devenait impossible de pénétrer l’esprit du père, parce que sa réalité devient celle de la maladie, du départ prochain. Aussi le récit se ferme-t-il sur le départ de l’île. Le temps d’un bref séjour, le père et le fils se seront tout de même retrouvés, mais pour être mis devant l’évidence du deuil.

L’île est ainsi le récit d’une prise de conscience. Prise de conscience de la maladie par le père, qui aura vainement tenté de triompher d’elle en la niant. Prise de conscience, pour le fils, de son père en tant que personne, prélude à la séparation qui est aussi conscience de ce qu’il perd en perdant son père. « Le fils vit l’île diminuer, s’évanouir à l’horizon dans la lumière immense de la mer. Ce fut alors que pour la première fois il eut précisément et clairement conscience de ce qu’il perdait en perdant son père. » (p. 81)

Le lieu est important dans L’île, puisqu’il donne son titre au récit. Il est le lieu des origines, donc le lieu des souvenirs, le lieu de l’enfance, assimilé au fur et à mesure du récit à ce qu’il faut se résigner à perdre. Car perdre son père, c’est perdre une part de l’enfance. Si le récit épouse tour à tour le point de vue de chacun des deux hommes, il est avant tout le récit de la prise de conscience du fils, dont le regard englobe la perception du père. Lorsque l’on pénètre la subjectivité du père, c’est souvent par le regard du fils ; de là une découverte progressive du père par le truchement des souvenirs du fils et de l’attention qu’il lui porte tout au long du séjour. Si donc le narrateur a accès à certaines perceptions du père, ce dernier n’en garde pas moins une forme d’étrangeté tout au long du récit, et c’est avec le fils, avant tout, que le lecteur fait ce voyage.

Thierry LE PEUT

 

L'ILE de Giani Stuparich

Giulio Einaudi, Turin, 1942 - Editions Verdier, 1989

traduit de l'italien par Gilbert Bosetti

avec une postface de Gilbert Bosetti

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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