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2 août 2014 6 02 /08 /août /2014 14:09

STIFTER - Homme sans postéritéLA VIE EST LONGUE, TANT QU'ON EST JEUNE

L’Homme sans postérité fut publié en 1844 et traduit en France en 1978. Cela en dit long sur l’indifférence dont fit l’objet en France son auteur, Adalbert Stifter, durant plus d’un siècle. L’écrivain, qui se fit un nom avec la publication des Grands bois en 1841, fut pourtant considéré par certains de ses pairs, dont Nietzsche et Thomas Mann, comme l’un des maîtres de la prose allemande.

Né en 1805, orphelin à treize ans, Adalbert Stifter n’appartenait pas à l’aristocratie. Vivant de cours particuliers et de diverses fonctions dans l’administration, il devint écrivain et peintre, s’inscrivant dans le courant romantique. Aussi la peinture est-elle partout présente dans ses écrits, où les paysages occupent une grande place. On soulignera donc l’excellente idée de l’éditeur Phébus (dans sa collection Libretto) qui est d’offrir pour couverture à L’Homme sans postérité un détail du tableau Mondaufgang de Stifter, daté de 1855.

L’œuvre de Stifter est toujours controversée car étroitement associée au Biedermeier allemand. On ne se souciera pas ici de ces controverses, l’unique voie d’accès au roman que nous choisissons étant sa lecture naïve, indépendamment du contexte (ce que d’autres trouveront scandaleux, je n’en doute pas, mais je regarde un scandale de cette sorte avec une grande indifférence).

L’Homme sans postérité, comme Les Grands bois, se rattache au genre de l’idylle. Le personnage principal en est un adolescent élevé en marge du monde par une mère aimante (qui en réalité n’est pas sa mère mais la femme à qui fut confiée son éducation après la mort de ses parents, qu’il n’a guère connus) auprès d’une sœur bonne et généreuse à laquelle le lient de tendres sentiments (appelés à se révéler et à se concrétiser au fil du roman). La description que fait Stifter de ce micro-univers le rattache au mythe du jardin d’Eden – on a quelque peine d’ailleurs à se faire une idée claire de la situation de ce microcosme, qui apparaît comme sis dans une vallée merveilleuse, à l’orée d’un village, mais empreint tout de même d’une certaine bourgeoisie dans son mode de vie. Ainsi la petite famille se dit-elle très pauvre tout en bénéficiant de l’aide d’une domestique (mais sans doute un regard d’historien lèverait-il aisément l’ambiguïté que mon œil naïf aura notée ici).

Ce n’est toutefois pas cette idylle que raconte le roman. La famille idéale et le sentiment amoureux servent davantage de toile de fond sur laquelle se déploie le véritable sujet du livre. Lorsqu’on découvre cet adolescent, Victor, il est à la veille d’un grand départ. D’emblée, le roman s’offre donc comme un roman d’initiation ; c’est la fin de l’adolescence, Victor s’apprête à quitter l’univers protégé de l’enfance, à laisser derrière lui tendresse et sécurité pour aller prendre un poste dans une ville lointaine. Stifter raconte avec une abondance de détails les préparatifs du départ, et le rapport des conversations que partagent Victor et sa mère d’une part, Victor et sa presque-sœur d’autre part, ne nous épargne pas l’expression lyrique d’une tendresse et d’une générosité proprement idylliques – c’est-à-dire si appuyées qu’elles en paraissent évidemment d’une naïveté bien maladroite et surannée à un lecteur moderne. Il s’agit bien, dans la partie justement intitulée « Unisson » (le roman est structuré en sept parties d’inégale longueur qui délimitent très vigoureusement les étapes du récit, les présentant comme autant de tableaux liés par la continuité mais également distincts l’un de l’autre), de peindre une harmonie dont la délicatesse ne recule pas devant l’outrance, et qui est d’autant plus intéressante ici qu’elle annonce une rupture de ton dans la suite du roman.

Car l’insistance de Stifter sur la perfection de l’univers de l’enfance n’est si grande que pour préparer le contraste avec ce qui va suivre. La séparation est douloureuse ; Victor sait fort bien ce qu’il quitte et les derniers moments passés dans le cadre rassurant de l’enfance font affleurer les peurs et les doutes de l’adolescent au moment de quitter le nid. La rupture est accentuée par la longueur du voyage qui sépare Victor de sa destination ; un voyage qu’il fera presque entièrement à pied, dans un rapport direct à la nature – ou aux paysages, tant il est vrai que l’écrivain décrit le cadre du voyage comme une suite de paysages, dominés par la lumière et les couleurs, par les sensations du voyageur aussi, plutôt qu’il ne cherche à donner le sentiment d’une Mère nature globale. Il existe cependant un sentiment de correspondance entre le monde naturel et l’adolescent, très ordinaire dans le cadre romantique où Stifter inscrit son roman ; dès les premières lignes du récit, Stifter souligne cette correspondance entre les personnages, adolescents, et le printemps de la nature. « Gorgés des rumeurs et des flots de sève montante de leur jeune vie à peine commencée, les jeunes gens escaladaient la pente entre les arbres, parmi les chants des rossignols. » (p. 11 – ce sont les premiers mots du livre) « Partout, c’est le printemps, aussi inexpérimenté, aussi ingénu qu’eux. » (p. 12) Au fur et à mesure du voyage, Victor perçoit le cadre à travers le prisme de ses sentiments : d’abord le monde se fait plus grand et lumineux tandis que l’adolescent s’éloigne du nid pour découvrir le monde ; puis, lorsqu’il approche de sa destination, les couleurs s’assombrissent, le relief se fait plus âpre, la lumière s’atténue.

Avant d’aller prendre son poste et d’entrer de plain pied dans la vie d’adulte, Victor doit se rendre chez son oncle. Celui-ci vit seul, reclus sur une île (avec deux vieux domestiques et trois chiens, également vieux) dont l’abord est difficile. De nouveau paysages et humanité se répondent : le décor que découvre Victor est aussi nouveau pour lui que l’expérience du voyage, et que l’oncle qu’il ne connaît pas. Ce qu’il en a entendu dire, cependant, ne le prédispose pas forcément bien à l’égard de ce parent éloigné, qui ne s’est jamais marié et n’a aucun enfant. C’est un « homme sans postérité » ; nous voilà enfin dans le cœur du roman.

Le séjour chez l’oncle occupe la partie la plus longue du roman. D’emblée, la rencontre est défavorable à l’oncle ; vieil homme solitaire et méfiant, il vit au milieu d’un fatras d’objets accumulés qui prennent la poussière, il paraît lui-même négligé et pour le moins peu disert. Le premier conseil qu’il donne à Victor, alors qu’il se tient derrière la grille fermée de son domaine, est de noyer son chien ! Le brave Spitz est un griffon qui a accompagné Victor dans son voyage de manière impromptue ; comprenant, avec la finesse propre à son espèce, que son jeune maître ne partait pas pour une simple promenade, l’animal l’a suivi et Victor l’a gardé avec lui. C’est, après l’arrivée au domaine de l’oncle, le seul compagnon que possède l’adolescent, car l’oncle ne se montre guère amical. Victor manque d’ailleurs ne jamais entrer chez le vieil homme, car se refusant à tuer son chien il est prêt à coucher à la belle étoile, hors les grilles du domaine, jusqu’à ce qu’un pêcheur passant à proximité puisse l’emmener de cette île.

Mais le lieu est aussi inhospitalier que son habitant. Non seulement personne ne passe à proximité, mais les abords de l’île sont si abrupts qu’il n’y a guère qu’une façon d’y accoster. S’enfuir ? L’oncle possède bien plusieurs bateaux mais tous sont enchaînés, et une herse interdit leur sortie. Seul l’oncle possède les clés. Il a d’ailleurs des clés pour tout : très vite l’adolescent se découvre prisonnier d’un domaine dont les différentes parties sont barrées par des portes et des grilles que le vieillard est seul à pouvoir ouvrir. La grille principale du domaine est elle-même reliée, par un système complexe de chaînes, à la chambre même de l’oncle !

Ainsi Victor est prisonnier. Grande est son indignation lorsque l’oncle refuse de le laisser partir le lendemain de son arrivée. Connaissant le nombre de jours exact qui sépare l’adolescent de sa prise de poste, il le veut auprès de lui jusqu’à la dernière limite. D’abord révolté, Victor s’incline. Quel choix a-t-il ? Il refuse cependant de se plier aux règles du vieil homme tant que durera sa captivité. Il a donc une relative liberté pour explorer le domaine. Si les accès en sont limités, l’adolescent découvre cependant que certaines parties des lieux lui sont ouvertes peu à peu. Il se rend compte, en fait, que son oncle l’observe. De là un sentiment mêlé de défiance et de pitié pour ce vieil oncle si avare de paroles et de chaleur humaine qui, à l’évidence, ressent une émotion sincère à voir nager son jeune neveu, et plus largement à l’observer.

Que veut donc cet homme ? Pourquoi retient-il Victor prisonnier tout en lui octroyant petit à petit toute la liberté qu’il désire, hormis celle de partir ? C’est le mystère central du roman.

Un jour, l’oncle conduit l’adolescent dans une pièce pour lui montrer un portrait. Le portrait de son père. C’est un moment essentiel du roman. L’homme que contemple alors Victor est à la fois le père qu’il n’a pas connu et un portrait de lui-même, qui lui ressemble tant. C’est tout autant une fenêtre sur son passé méconnu que sur lui-même. « Le portrait renvoyait à un passé écoulé depuis longtemps : le sujet représenté était alors plein d’un jeune bonheur, riche d’espérance, tout comme celui qui le contemplait à présent, jeune lui aussi et débordant de son inépuisable espoir offert au monde. » (p. 91-92) Voilà donc le père et le fils au même moment de leur vie, le moment de l’espoir, entre l’enfance et l’âge adulte, se contemplant par delà le temps.

La scène qui révèle plus tard le vieil oncle observant l’adolescent en train de nager est intimement liée à la révélation du portrait. C’est la jeunesse de son hôte que l’oncle observe, et prend plaisir à observer. « L’expression de son visage trahissait la satisfaction et le plaisir qu’il prenait visiblement à regarder l’adolescent fendre l’eau avec tant d’aisance, et même une certaine sympathie pour le chien qui nageait à ses côtés. » (p. 100) La présence du chien n’est pas anodine. Car ce que contemple le vieillard, on le comprendra bientôt, n’est pas seulement la jeunesse de son neveu, faite de puissance et de beauté, c’est aussi la richesse du lien entre le jeune homme et son chien. Ce n’est pas un désir de jeunesse qui tient l’oncle, encore moins un désir pour la jeunesse de son neveu ; c’est une mélancolie bien plus profonde, qui tient à la conscience de sa propre vieillesse, de l’impossible retour en arrière.

Ces révélations font évoluer la relation entre les deux hommes, l’un au seuil de sa vie d’adulte, l’autre parvenu déjà au soir de son existence. Ce sont « deux bourgeons issus d’un même rameau, deux êtres que tout aurait dû rapprocher et unir et que tout éloignait ; deux bourgeons du même rameau, mais si différents l’un de l’autre. » (p. 102) En choisissant le point de vue de l’adolescent, Stifter laisse dans l’ombre du mystère la personnalité et les motivations de l’oncle, qui donne pourtant son titre au roman. (En français, mais aussi en allemand : le titre original du roman est Der Hagestolz, « le vieux garçon », titre d’ailleurs préféré par une traduction plus récente aux éditions Sillages.) Il garde ainsi toute sa force et sa fraîcheur au récit, qui est ancré dans la jeunesse de Victor et présente la découverte du vieil homme comme une énigme.

La fin du séjour de Victor chez son oncle amène la résolution de ce mystère. On apprend au terme de cette curieuse cohabitation pourquoi l’oncle a accueilli ainsi son neveu, pourquoi il s’est comporté de manière à la fois froide et distante, observant de loin en esquivant les échanges directs, se refusant à la simple conversation autant qu’à toute démonstration d’amitié. Cette révélation ne manque pas d’émotion, et laisser le vieil homme parler longuement, comme le fait Stifter, permet au lecteur d’être directement touché, sans être entièrement subordonné au point de vue de l’adolescent. Le mystère ne concerne pas seulement les deux êtres réunis dans l’île, il enveloppe aussi la mère restée au pays, il donne au passé du jeune homme un sens nouveau, que seuls quelques indices permettaient de soupçonner auparavant.

L’Homme sans postérité apparaît comme un roman d’initiation. C’en est un, certes ; mais la véritable initiation de Victor n’a lieu cependant qu’après son séjour chez l’oncle. Ce n’est que dans la dernière partie, précédée d’une autre qui compte le « Retour » de Victor dans sa famille, que s’accomplit vraiment la mutation de l’adolescent en adulte. Encore celle-ci porte-t-elle sur le physique et sur l’esprit, tandis que la nature de Victor, sa nature émotionnelle, demeure inchangée : « Victor était revenu changé à ce point que sa mère nourricière elle-même en fut toute surprise et ébahie : l’adolescent, presque encore un enfant, était en peu de temps devenu un homme. Mais seuls son intelligence et son esprit s’étaient épanouis, la générosité qu’elle lui avait inculquée était restée intacte, elle, aussi enfantine et innocente que dans l’enfance » (p. 134). L’enfance préservée dans l’homme fait, ce n’est pas seulement l’un des thèmes de L’Homme sans postérité, c’est un thème que l’on retrouve ailleurs chez Stifter, dans la droite ligne de l’idylle sur laquelle s’ouvre ce roman. Le dénouement reste empreint en effet de cette innocence que l’on notait au début ; entre les deux, cependant, le séjour chez l’oncle apporte une maturité et une vérité qui démentent la naïveté dans laquelle l’écrivain veut jusqu’au bout maintenir ses personnages.

Les propos de l’oncle à la fin du séjour trahissent une vision mélancolique de l’existence, une tristesse sincère qui prend le contre-pied de la naïveté des autres tableaux. Une part de cette tristesse ne fait peut-être que vérifier l’adage : Si vieillesse pouvait, si jeunesse savait ! Mais plus émouvante est la part qui touche la vérité intime d’un être et la difficulté de rencontres où cette vérité intime est touchée. L’île inaccessible, l’oncle distant, sont deux motifs qui donnent corps à cette idée : la « prison » apparaît finalement celle de l’oncle autant que celle, provisoirement, de son neveu. La solitude dans laquelle vit le vieil homme est le résultat de son refus de déverrouiller les portes qu’il a construites autour de lui, et qu’il est maintenant trop tard pour ouvrir. La simplicité même du propos que Victor adresse à son oncle – « Si vous-même aimiez quelqu’un, peut-être se trouverait-il aussi quelqu’un pour vous aimer en retour » (p. 110) – n’empêche pas une émotion véritable de se glisser jusqu’au lecteur, comme elle se glisse dans le cœur de l’adolescent, et comme on la devine dans celui du vieil homme.

Si l’on s’arrête à cette remarque de la fin de « Séjour » : « Victor avait le sentiment d’avoir longtemps rêvé, et de n’être revenu sur terre qu’à l’instant » (p. 124), l’aventure chez l’oncle prend l’allure d’une métaphore, la mise en scène d’une rencontre chargée en fait d’exprimer une expérience de la vie qui ne vient que tard, après l’avoir parcourue. Placée entre le départ de la vallée enchantée de l’enfance et l’entrée dans la vie active, cette rencontre permet à l’adolescent de comprendre ce que, sans elle, il aurait mis une vie entière à comprendre. Elle « sauve » en quelque sorte Victor d’une existence dévoyée qui est, peut-être, l’existence ordinaire de la plupart des hommes. En cela, elle est empreinte elle-même de cette sorte d’idéalisme qui baigne tout le roman comme la lumière essentielle de Stifter : le dénouement n’est idéaliste, « naïf », que parce qu’une vérité a été révélée à Victor qui bien souvent n’est pas révélée aux hommes.

Cette naïveté, alliée au sens de la lumière et des couleurs qui caractérise toute la prose de Stifter, est aussi ce qui fait le prix de ses romans. On s’y sent bien, tout simplement, comme protégé par l’idéalisme sans être pourtant prisonnier d’une vision hypocrite de la vie ; comme si Stifter, très au fait de la réalité, voulait malgré tout construire un monde où les bons sentiments conservent une pureté féerique, comme s’il voulait simplement nous dire que le bonheur dépend aussi de nous, et pas seulement du monde. A chacun ensuite de décider si cette qualité est pure affectation, tropisme littéraire, ou reflet d’une sincérité véritable.

Thierry LE PEUT

 

L'HOMME SANS POSTERITE d'Adalbert Stifter

1844 - Phébus, 1978 - Libretto, 2011

traduit de l'allemand (et postfacé) par Georges-Arthur Goldschmidt

 

A lire aussi : 

la page Adalbert Stifter de Xavier Plathey

 

stifter-mondaufgang 1855

Mondaufgang, A. Stifter, 1855

stifter-Der Königsee mit dem Watzmann, 1837, Wien, Österr

Der Königsee mit dem Watzmann, A. Stifter, 1837

Stifter adalbert - peinture de joseph grandauer 1862

A. Stifter par Joseph Grandauer, 1862

 

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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