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6 janvier 2013 7 06 /01 /janvier /2013 18:17

L'APPRENTI ASSASSIN de Robin Hobb

Bantam Spectra, 1995 - Editions Pygmalion, 1998

 

Hobb - l'assassin royal 1 - l'apprenti assassinUn roman d'apprentissage

    Un homme parvenu au soir de sa vie entreprend d’écrire l’histoire des Six Duchés. Histoire qui se confond avec celle de sa propre existence. C’est donc un récit à la première personne qu’il nous propose, remontant au plus loin qu’il se souvienne. Il avait alors six ans et sa petite main était enserrée dans celle, robuste, de son grand-père. C’était un jour d’hiver ; son grand-père le remit ce jour-là aux soldats de la citadelle d’Oeil de Lune, fatigué de nourrir un bâtard. L’enfant était le fils illégitime de Chevalerie, le fils aîné de Subtil, roi des Six Duchés. C’est ce jour d’hiver que commence le destin de Fitz, le bâtard, « l’assassin royal » qui donne son titre au cycle de Robin Hobb.

L’apprenti assassin raconte l’enfance de Fitz, confié d’abord à Burrich, un homme rude qui s’occupe des chiens et des chevaux. C’est au milieu de ces animaux que grandit d’abord l’enfant, se découvrant très vite un lien empathique puissant avec l’un des chiots, Fouinot. Ce lien, c’est le Vif. Un pouvoir honni de Burrich, parce qu’il est censé rabaisser l’homme au niveau de l’animal. Quand Burrich découvrira que l’enfant et le chiot ont noué ce lien, il les séparera brutalement et interdira à l’enfant de jamais plus utiliser ce don maudit. S’il retient l’avertissement, Fitz n’en aura pas moins recours de nouveau à ce don, sans comprendre les raisons de la désapprobation farouche de Burrich.

Emmené à Castelcerf, la ville du roi, Fitz grandit en faisant l’apprentissage de sa condition de bâtard mais aussi des complexités de la cour. Objet de curiosité pour le roi Subtil et son fils Vérité, objet de haine pour le plus jeune fils du roi, Royal, Fitz est un objet de honte pour son père Chevalerie, qu’il ne verra jamais. La nouvelle de son existence ayant causé un choc à l’épouse de Chevalerie, dame Patience, Chevalerie renonce au trône et s’enferme dans son duché sans chercher à voir l’enfant. Il mourra là-bas, et le garçon n’aura jamais vu son père.

Le roman conte ensuite la vie de Fitz entre les obligations de Castelcerf et les escapades à Bourg-de-Castelcerf, en contrebas.

En haut, l’enfant apprend à composer avec les enjeux dont il est le centre et dont il n’a qu’une conscience très limitée : méprisé par Royal, qui aimerait le voir disparaître, regardé avec sympathie par Vérité qui ne s’occupe guère de lui, Fitz est bientôt remarqué par le roi Subtil qui décide, secrètement, de lui faire enseigner l’art de l’assassinat par son propre assassin, Umbre, un homme au visage grêlé qui vit reclus dans ses appartements, où il fait venir l’enfant par une porte dissimulée. Mais voilà que dame Patience à son tour s’intéresse à l’enfant, qu’elle décide d’éduquer. Et pour lequel elle obtient une initiation à l’Art. L’Art. Un pouvoir ancien et presque perdu, maîtrisé aujourd’hui par quelques rares élus, dont le roi et ses fils. Un pouvoir que d’aucuns n’estiment pas devoir être détenu par un bâtard. Aussi l’enseignement que Fitz reçoit-il de Galen, le maître de l’Art, est-il particulièrement brutal, le maître vouant au bâtard une haine exactement opposée à l’admiration sans borne qu’il professait à l’endroit de Chevalerie.

En bas, Fitz fait connaissance avec les pauvres enfants du bourg, traîne avec eux, chaparde et s’amuse, jusqu’à ce que Burrich, le surprenant, lui interdise de poursuivre cette vie indigne du fils de Chevalerie, fût-il un bâtard. Fitz ne cessera pas, pourtant, de voir Molly, de deux ans son aînée, la fille du chandelier, que son caractère et ses ressources ont fait baptiser Brise-Pif par les autres enfants. Dans un monde où le nom est censé engager son possesseur, celui-là n’est pas à prendre à la légère. L’enfant deviendra simplement Molly, cependant, à mesure que Fitz et elle grandiront et que leurs sentiments se révéleront à eux.

Mais l’enfance de Fitz est souvent synonyme de solitude. Objet d’inquiétude et de déception pour Burrich, qu’il voudrait aimer comme un père mais qui le regarde avec une circonspection de plus en plus intraitable, Fitz éprouve les mêmes incertitudes avec Vérité ou Umbre, qui apparaissent comme des figures également paternelles mais toujours susceptibles de lui être retirées. En devenant secrètement l’apprenti de l’assassin du roi, Fitz a l’opportunité de voir de près le danger nouveau qui menace les Six Duchés et terrorise les habitants des côtes : les Pirates Rouges font de fréquentes incursions sur les côtes, enlevant des villageois qu’ils renvoient ensuite curieusement transformés, privés d’émotions, réduits à l’état de morts vivants néanmoins dangereux car uniquement préoccupés de leur survie. Ce sont les « forgisés », du nom du premier village, Forge, où ont été vus ces malheureux. Si les forgisés apparaissent à plusieurs reprises dans le roman, la menace des Pirates Rouges demeure encore lointaine, bien que pressante. On apprendra bientôt que Vérité les contient au prix de rudes efforts qui consument implacablement son énergie vitale : depuis ses appartements de Castelcerf, le regard tourné vers la mer, il utilise l’Art pour manipuler les pirates à distance, dans l’ignorance générale de la population et des ducs, qui reprochent de plus en plus ouvertement au roi de ne rien faire pour contenir le danger.

Fitz apparaît rapidement au centre des enjeux complexes qui dessinent des alliances et des trahisons autour de lui. On comprend que le Vif et l’Art, ces deux pouvoirs qu’il commence à peine à maîtriser, et dont on veut le détourner, sont essentiels dans sa nature et son destin. Apparemment antinomiques, ces deux dons apparaissent pourtant comme les deux faces d’un même pouvoir, et l’on ne prend pas grand risque en suggérant, au terme de ce premier volume, que Fitz maîtrisera ces deux arts comme personne avant lui depuis fort longtemps. Ecarté de la maîtrise de l’Art par la haine sournoise de Galen, Fitz doute profondément de lui durant l’essentiel de ce premier volume, parce qu’il est amené à ce sentiment autant par ceux qui l’aiment que par ceux qui le haïssent, et de là vient la cruelle solitude dont il souffre. Mais il est aussi celui qui, apprenant peu à peu à survivre au milieu des impératifs contradictoires qui lui sont adressés, se retrouve finalement en meilleure position pour déjouer les complots qui menacent le royaume.

L’apprenti assassin est le récit de cet apprentissage difficile, qui n’est pas seulement celui de différents pouvoirs ou savoir-faire, mais surtout celui de son identité. On y voit l’enfant de six ans grandir et devenir un adolescent qui apprend peu à peu à maîtriser son destin, en attendant de savoir le diriger. Robin Hobb excelle à rendre les tourments, les doutes et les révoltes de cette adolescence, le point de vue interne subordonnant l’ensemble des portraits et des événements au regard de Fitz – dont le nom en anglais désigne un bâtard. Action et réflexion alternent au fil des événements qui tissent la vie du héros, entre amertume et réconfort, tandis qu’il apprend à connaître les gens qui l’entourent et à lire au-delà des apparences.

Hobb sait également créer avec talent des environnements riches dont les caractéristiques accompagnent l’évolution personnelle de son héros. Les méandres de Castelcerf où se révèlent peu à peu les intrigues de la famille royale, les dédales de Bourg-de-Castelcerf où le jeune garçon découvre l’amitié et la pauvreté autant que la débrouillardise, les traîtres sentiers de Forge où guette le danger grandissant dans l’attente des volumes suivants, la légèreté et la complexité de Jhaampe, la ville des montagnes, où le héros fait l’expérience ultime de la traîtrise et de la puissance, sont autant d’univers sur lesquels se projette la personnalité en formation de Fitz, et qui donnent au roman une richesse et une variété qui redoublent l’intérêt suscité par l’action elle-même. Chaque chapitre commence en outre par une description ou une réflexion en italiques du narrateur adulte qui contribue à replacer l’intrigue du roman dans la perspective plus vaste qui donne du volume au cycle. Evocation de noms lointains, récits d’événements antérieurs, explications sur les usages et les mots de cet univers singulier donnent de l’épaisseur à ce dernier et suggèrent les développements encore à venir.

En relisant aujourd’hui le cycle de L’assassin royal, on mesure ce que lui doit l’actuel succès du Trône de Fer. Entre autres. 

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans US littérature
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