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27 décembre 2013 5 27 /12 /décembre /2013 18:46

L'ALCOOL ET LA NOSTALGIE de Mathias Enard

Editions Inculte, 2011 - Babel, 2012

 

Mathias ENARD - L'alcool et la nostalgieRussie rêvée, vie rêvée

Dans L’alcool et la nostalgie, Mathias Enard écrit à la première personne, celle d’un narrateur prénommé Mathias. Adaptation « plus ou moins fidèle », nous dit-on en préambule, « d’une fiction radiophonique de 100 minutes écrite dans le Transsibérien entre Moscou et Novossibirsk », ce petit livre, écrit donc sur le ton d’un monologue intérieur, emprunte son titre à une citation de Tchekhov reproduite en exergue : « Vous exagérez, cher monsieur. Et même, vous vous trompez. Vous aurez beau chercher, vous ne trouverez rien. Cette fameuse âme russe n’existe pas. Les seules choses tangibles en sont l’alcool, la nostalgie et le goût pour les courses de chevaux. Rien de plus, je vous l’assure. » (A. Tchekhov, La Poste de Tver). Ainsi ce court roman est-il une sorte de rêverie mélancolique sur la Russie, entre souvenirs de moments vécus dans ce pays par le narrateur et souvenirs littéraires, invoquant tour à tour Dostoïevski et Pouchkine, Axionov et Gorki, Gogol et Lénine. Le narrateur s’adresse à un ami mort, Vladimir, dont il accompagne le corps de Moscou à Novossibirsk, la ville natale du défunt, et le roman invoque aussi la voix de son amie Jeanne, qui ferme d’ailleurs le livre.

La situation de l’écrivain – écrivant sa fiction dans le Transsibérien – croise celle du narrateur, dont le monologue scande le voyage dans ce même train. Très belle, la photo de couverture de l’édition Babel illustre magnifiquement la tonalité mélancolique du roman, entre douleur très réelle et rêverie poétique, où le désir d’écrire contrarié du narrateur s’inscrit, comme le sentiment de perte consécutif à la mort de son ami, et celui né d’un amour également contrarié, voire d’un double amour qui ne se dit pas, sur la blancheur glacée des différentes villes traversées. Nijni Novgorod, Perm, Saint-Pétersbourg, Ekaterinbourg, Novossibirsk : les noms ponctuent les étapes du voyage, qui, davantage qu’une description des lieux réels, se décline en souvenirs. Le mouvement de la pensée du narrateur s’inscrit dans celui du train ; le voyage est d’abord intérieur et conduit le narrateur vers un choix qui s’impose à la fois comme la répétition et la conséquence de la mort de Vladimir.

Au cœur de cette rêverie mélancolique, il y a en fait un triple sentiment de perte. Celui de l’ami, celui de l’amante – Jeanne, qui a quitté la France où elle vivait avec Mathias pour la Russie où elle a rencontré Vladimir, tous trois ont un temps formé un triangle amoureux où les deux hommes étaient les amis-rivaux se disputant les faveurs de la jeune femme -, celui de soi-même. Mathias se débat avec son désir d’écrire, ou son rêve d’être écrivain. Le passé qu’il décrit est celui d’une post-adolescence où l’impuissance se dissimule derrière la prise de psychotropes, censés aider l’éclosion de la création, mais compagnons en fait d’une errance où l’incapacité d’écrire rejoint l’incapacité de grandir. Comme son rapport à l’écriture, le rapport du narrateur à ses amis Vladimir et Jeanne est conté sur le mode du désir inassouvi, et incompris. Il existe un « mystère » dans ce triangle amoureux, que révèle la voix de Jeanne au terme du « voyage ». Un mystère qui ne « révèle » rien, au sens strict, mais qui souligne à quel point le narrateur et ses amis sont, tous les trois, passés à côté de leur amour.

La forme du monologue est significative de cet inachèvement. Elle marque le repli du narrateur sur lui-même, son incapacité à suivre la voie du désir et à s’ouvrir à ce(ux) qui l’entoure. Aussi n’est-ce pas tant le paysage réel qui défile en même temps que les noms de villes, qu’un paysage intérieur où le narrateur projette en fait ses émotions. En accompagnant le corps du défunt, Mathias fuit, aussi, les retrouvailles avec Jeanne, bien vivante, encore. Et en accompagnant le corps du défunt, Mathias fuit, aussi, les retrouvailles avec Jeanne, bien vivante, encore. Et la dédicace du roman, « A Jeanne, où qu’elle soit », résonne dans l’esprit du lecteur à mesure qu’il épouse la rêverie de Mathias, comme une incertitude sur le devenir des personnages. Mais ce n’est pas tant la localisation de Jeanne qui fait problème, que celle du narrateur. « On voyage toujours avec des morts », dit celui-ci (page 23), songeant à Vladimir, bien sûr, mais aussi aux esprits qu’il transporte avec lui, ceux des figures du passé qui ont vécu et péri dans le décor traversé par le train, et plus encore à la galerie de fantômes que composent les personnages mêmes du roman.

La littérature est l’autre compagne du narrateur, objet de désir et elle-même génératrice de fantômes. Mathias parle d’ « une liberté qu’en réalité je n’avais jamais connue, à part dans les livres, dans les livres qui sont bien plus dangereux pour un adolescent que les armes, puisqu’ils avaient creusé en moi des désirs impossibles à combler, Kerouac, Cendrars ou Conrad me donnaient envie d’un infini départ, d’amitiés à la vie à la mort au fil de la route et de substances interdites pour nous y amener, pour partager ces instants extraordinaires sur le chemin, pour brûler dans le monde, nous n’avions plus de révolution, il nous restait l’illusion du voyage, de l’écriture et de la drogue. » (page 36) Le Mathias contemporain de la lecture, ce narrateur dont on suit la rêverie, n’a pas résolu cette dichotomie entre l’aspiration et le réel ; son voyage en compagnie d’un mort, en compagnie de tous ses morts, est une autre déclinaison de ces drogues dans lesquelles il a cherché, en vain, la clé de la création : « maintenant je préfère me laisser aller à la drogue douce du souvenir, bercé par les errances de ce train » (page 41), et cette phrase conduit à un autre souvenir littéraire, un cri d’un personnage de Thomas Bernhard, qui ramène le narrateur à sa propre impuissance créatrice : « j’avais vingt ans quand j’ai lu ce livre Vlad, vingt ans et j’ai été pris d’une énergie extraordinaire, d’une énergie fulgurante qui a explosé dans une étoile de tristesse, parce que j’ai su que je n’arriverais jamais à écrire comme cela, je n’étais pas assez fou, ou pas assez ivre, ou pas assez drogué, alors j’ai cherché dans tout cela, dans la folie, dans l’alcool, dans les stupéfiants, plus tard dans la Russie qui est une drogue et un alcool j’ai cherché la violence qui manquait à mes mots Vlad, dans notre amitié démesurée, dans mes sentiments pour Jeanne (…) » (page 42). Le souvenir, la littérature, l’impuissance, le désir, l’amour, l’amitié, la drogue, l’ivresse – c’est dans cette tempête de sentiments que se déploie le monologue de Mathias, avec la mort pour compagne, la mort de tout cela et le désir inassouvi, d’aimer, d’écrire, de vivre, de combler le fossé entre la réalité et l’aspiration. L’évocation de la révolution russe s’inscrit dans cette thématique de l’aspiration, elle nourrit la mélancolie de la rêverie, la douleur de l’échec et de la perte.

Au terme du voyage attend le sentiment d’être passé à côté, de n’avoir pas su saisir ce qui s’offrait, mais aussi un sentiment d’absurde, né de l’inadéquation des rêves avec le vivant. Au fond, comme tant d’artistes, ou tant de vivants, Mathias rêve d’absolu et se montre incapable de l’atteindre parce que cet absolu même est une imposture. Au lieu de saisir dans sa vie ce qui est propice à l’écriture, de se trouver lui-même, Mathias se perd dans le doute, il manque d’assurance devant ses aînés littéraires comme il manque d’assurance devant l’autre homme de la vie de Jeanne. Ce qu’il ne parvient pas à faire, c’est s’affranchir du cadre étroit de ses modèles. Le drame, dans L’alcool et la nostalgie, est que cette incapacité est partagée par les trois amis. La mort plutôt que l’amour. La mort malgré l’amour. Et l’impuissance comme dénominateur commun. Si la voix de Jeanne est la dernière à se faire entendre, c’est qu’elle apparaît comme l’élément le plus pur de ce triangle, abandonnée par les deux hommes qui n’ont pas su l’aimer parce que l’un et l’autre n’ont pas su reconnaître la vérité de ce qu’ils avaient, de ce qu’ils étaient.

Le roman de Mathias Enard se déploie ainsi comme un chant funèbre, un chant d’absence sur fond de personnages et de paysages fantomatiques. C’est un livre qui se lit d’une seule traite, comme un voyage à la fois limpide et complexe entre souvenir et désir, une ode paradoxale à la vie par un aspirant écrivain qui souffre de ne pouvoir la saisir, cette vie que, pourtant, on sent présente autour de lui. Un chant d’amour entonné par une sorte de mort vivant, d’étranger à la vie, passager d’un train dont la destination est à la fois géographique et personnelle, comme le voyage dans une Russie imaginaire que raconte L’alcool et la nostalgie.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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commentaires

Bloggieman 19/01/2014 20:52

Merci lady papillon, miss butterfly du Net. La métamorphose peut prendre du temps (une vie ?) mais l'essentiel en effet est de garder le regard tourné vers la réalisation du désir. Et nous verrons
ce qu'il adviendra alors :)

princesse-papillon 07/01/2014 10:32

Hello Bloggieman ! Moi, petit papillon qui virevolte autour de vous depuis quelques printemps et autres saisons ; j'ai l'impression que ce personnage - écrivain en devenir, pétri de doutes, entravé
dans l'expression de ses désirs, ses amours - c'est un peu vous, n'est ce pas ? Peut-être êtes-vous au début de votre métamorphose, vous allez sortir de votre chrysalide, çà craque, çà fait
mal...çà prend du temps, mais çà vaut le coup, I'm telling you ! Courage ! A +

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