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12 août 2011 5 12 /08 /août /2011 14:56

JE VEUX DEVENIR MOINE ZEN !, par Miura Kiyohiro

1988 – Picquier, 2002 – Picquier Poche, 2005

 

Récit du renoncement

MIURA - moine zenCe roman « largement autobiographique » (la quatrième de couverture le dit) a reçu le prix Akutagawa au Japon après sa publication en 1988. Il raconte le parcours difficile de la famille de Ryôta après que ce jeune garçon a décidé de devenir moine zen. Si tout commence sur le mode de la légèreté et de l’humour, la dimension dramatique du récit se révèle très vite. Encore à l’école primaire lorsqu’il annonce sa décision à son père, qu’il accompagne chaque dimanche à ses séances de méditation zazen (méditation assise) au temple bouddhiste, l’enfant montre une détermination surprenante dans son choix. Turbulent à l’extérieur du temple, il est curieusement calme et concentré au temple, où il bénéficie de l’attention bienveillante de la supérieure, Gukai Tamaizumi. Celle-ci est « un personnage », dotée d’une vitalité étonnante pour ses soixante-dix ans, tantôt malicieuse, tantôt sévère, respectée dans la communauté dont elle a restauré le temple.

 

Le roman s’appuie ainsi sur des personnages sympathiques, parfois pittoresques, qui installent un ton de comédie. Il faut imaginer cette nonne dans la voiture du père de Ryôta, « installée sur le siège à côté du conducteur, et tout au long du trajet jusqu’au temple, pendant une heure et demie, elle roula cigarette sur cigarette, sans cesser de me parler [le récit est confié au père de Ryôta], remplissant le cendrier portable qu’elle avait posé sur ses genoux. Il faut dire que c’est une manie qu’elle a de parler sans discontinuer. Quant à moi, tout occupé à ouvrir et fermer la fenêtre pour tenter de chasser la fumée, je me contentais d’opiner. » Pourtant, la situation évoluant, le lecteur rit jaune, voire ne rit plus du tout. L’enfant, en effet, dont la supérieure veut faire son successeur à la tête du temple, et dont elle prend très au sérieux la formation, change son nom en Ryôkai-san (mêlant les syllabes de leurs deux noms, Ryôta et Gukai), organise une cérémonie de la tonsure au cours de laquelle l’enfant remercie ses parents de s’être occupé de lui jusqu’alors, adopte le garçon et lui octroie un « parrain », son nouveau père devant Bouddha. Les vrais parents, peu à peu, réalisent qu’ils ont perdu non seulement le droit de voir leur enfant mais même la liberté de lui parler, voire de s’enquérir de sa scolarité. Intraitable, la supérieure déclare que le futur bonze doit renoncer à tout attachement, en particulier celui qu’il ressent pour ses parents naturels.

 

Le parcours de Ryôkai s’efface ainsi peu à peu devant un autre parcours, difficile, exigeant et touchant, celui de sa famille, qui doit renoncer à lui. Sa petite sœur, Rie, âgée d’une dizaine d’années, qu’il taquinait constamment mais qui imitait religieusement tout ce qu’il faisait, doit apprendre à vivre sans lui, sans comprendre la nature et les enjeux de son choix. Le départ de Ryôta et la façon dont il est accaparé par la supérieure du temple, au nom de sa formation, engendre surtout de perpétuelles disputes au sein du couple formé par ses parents. Le père, qui est sincèrement investi dans sa propre pratique du zazen, donc sensible à la philosophie de la méditation, accompagne de bout en bout la décision de son fils, s’inclinant devant toutes les décisions de la nonne, qu’il vénère. Mais la mère, conciliante au début, souffre de plus en plus de la perte de son enfant et dissimule de moins en moins l’amertume qu’elle ressent, non seulement vis-à-vis du projet de vie de Ryôta, mais aussi vis-à-vis de son mariage. « Depuis que je suis avec toi, toutes mes joies disparaissent une à une », accuse-t-elle. « Mes rêves… J’en ai tant vu se briser… Sans cesse, depuis que nous sommes mariés ! » Le « rêve » de Ryôta ne serait-il pas plutôt celui de son père ? L’enfant a-t-il jamais eu la capacité de choisir réellement, ou a-t-il été poussé par un père qui voulait réaliser à travers lui un rêve d’accomplissement religieux, et par une nonne qui a vu en lui la pérennité de son temple ?

 

A travers ce conflit conjugal se dessinent les inévitables renoncements, les reproches, les malentendus de toute vie de couple. Mais aussi la distance entre une vie « normale », ordinaire, et l’exigence absolue du renoncement à cette vie au nom d’un idéal religieux. Il est difficile de ne pas être sensible à la douleur de la mère, de ne pas entendre ses doutes, de ne pas comprendre ses larmes et ses reproches, comme il est difficile de ne pas se révolter devant le renoncement total exigé des parents, et exprimé souvent de manière brutale, cruelle. Difficile, aussi, de ne pas se sentir touché par le renoncement exigé de l’enfant, dont la supérieure supervise désormais la moindre dépense, la moindre activité. Un épisode parmi d’autres : Rie et Ryôkai se disputent la possession d’une cassette qui appartenait à la petite fille mais qu’a conservée le garçon, qui y a enregistré une émission musicale ; la supérieure intervient avec sévérité et reproche à son apprenti son intérêt pour cet objet. « Depuis quand un moine a-t-il besoin de s’attacher à des choses pareilles ? La musique pour un bonze, c’est la récitation des sûtras. » Témoins de la scène, les parents sont douloureusement affectés. L’épisode montre en effet la nature du renoncement exigé de Ryôta : renoncement à son nom, à sa famille, à ses biens, aux activités et aux loisirs des enfants de son âge, à sa liberté…

 

Témoin des doutes et des disputes des parents, le lecteur ne voit pas plus qu’eux le quotidien de Ryôkai. Il est ainsi en position de ressentir la perte de l’enfant, et l’invraisemblance même de la situation. Invraisemblance qui trouve son explication, pourtant, dans la nature même de l’engagement religieux. L’attrait que peut donc posséder la philosophie bouddhiste pour un lecteur occidental se trouve de cette manière affronté brutalement à une réalité dont on ne parle guère. La réalité des conséquences pour soi et pour sa famille du choix de renoncer à la vie ordinaire pour « devenir moine zen ».

 

Si l’éditeur a choisi de voir dans le roman « une simplicité désarmante », « une allégresse et un humour dévastateurs » (texte de la quatrième de couverture de l’édition Picquier), force est de constater que cet humour n’est pas forcément l’élément le plus prégnant du roman. Au-delà de la douleur, cependant, c’est bien à considérer la vie d’une autre manière que sont invités les parents de Ryôta, autant que les lecteurs. Ils font l’expérience de la peine et de la révolte qui accompagnent le renoncement, et qui sont nécessaires pour accueillir une autre conception de l’existence.

 

Si, en tant que lecteur, on peut être tenté de prendre le parti de l’un ou l’autre des personnages, on remarque aussi que le roman semble appliquer une répartition des rôles qui, peut-être, prend davantage de sens aux yeux du lectorat japonais qu’à ceux d’un lecteur occidental. Le père est l’élément moteur de la décision du fils, parce qu’il est sensible à la philosophie zen. Cela ne l’exempte pas de doutes, mais lui permet d’accepter le renoncement et de toujours s’incliner devant la parole d’exigence de la nonne. La mère, en revanche, est la force de résistance à l’accomplissement religieux. Elle représente l’attachement à la vie « ordinaire », à l’amour qui représente justement le renoncement le plus difficile exigé du moine zen. C’est elle qui se révolte contre les sacrifices exigés de son enfant, qui met en doute les intentions de la supérieure, sinon son honnêteté. A plusieurs reprises, la supérieure stigmatise l’incapacité des femmes à pratiquer le zazen et à adhérer à la philosophie zen. Selon l’abbesse, « elles ne sont pas faites pour la pratique de l’austérité ». La mère, d’ailleurs, ne voit pas les choses autrement : « Le zen, la physique, tout ça, c’est des choses compliquées auxquelles je ne comprends rien.Je m’en moque éperdument. Que cet enfant devienne employé de bureau ou bonze, ça m’est égal. Ce qui m’intéresse, c’est qu’il puisse faire ce qu’il aime, sans causer de tort à personne, je n’en demande pas plus. » Le conflit conjugal n’est alors que la traduction individuelle du conflit inhérent à la formation de Ryôta. Les querelles du couple incarnent le combat spirituel qui se déroule dans l’esprit de l’enfant, et dont ni les parents ni le lecteur ne sont directement témoins.

 

Récit d’initiation à plusieurs degrés, Je veux devenir moine zen ! peut donc se lire à plusieurs niveaux. Ce peut être le récit d’une expérience particulière, comme invite à le lire son caractère « largement autobiographique ». Ce peut être aussi le récit « exemplaire » d’une lutte entre deux conceptions de l’existence, disons entre la jouissance et l’ascèse. Quoi qu’il en soit, c’est un récit qui invite à s’interroger sur le sens de la vie et le rapport entre individu et collectivité, que cette collectivité soit le cercle restreint de la famille ou celui, plus ample, de la société. Au terme du roman, le narrateur, le père du jeune moine zen, accoudé à la balustrade de son appartement au côté de sa femme, constate : « J’ai à nouveau l’impression que je suis seul. Mon fils, ma femme sont hors de ma portée, je me retrouve au temps où j’errais solitaire dans les rues, dans des villes étrangères. Mais peut-être est-ce tout simplement que depuis toujours, j’ai marché seul. » Certains peuvent y voir « une allégresse et un humour dévastateurs », j’y vois, aussi, un regard sur l’existence, l’expression d’une puissante mélancolie.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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