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23 janvier 2010 6 23 /01 /janvier /2010 14:41

INVICTUS, de Clint Eastwood
Warner / Malpaso, 2010

Un beau film... plan-plan

invictus 1Invictus est filmé avec le classicisme que l’on retrouve dans la plupart des films de Clint Eastwood, tant au niveau de la réalisation qu’à celui de l’histoire. Le film appartient au genre biopic mais Eastwood se désintéresse des complexités politiques pour restituer la personnalité de Nelson Mandela presque exclusivement à travers le thème du rugby, et l’audacieux pari du nouveau président de réconcilier la nation sud-africaine en soutenant l’équipe des Springboks dans la Coupe du Monde de rugby de 1995. Les nombreux voyages de Mandela pour trouver des financements et encourager les investissements étrangers en Afrique du Sud sont montrés, de même que certaines rencontres avec des représentants étrangers ; chômage, pauvreté, criminalité sont également soulignés, mais Eastwood choisit de montrer un Mandela impliqué dans son « pari », au point de présenter le rugby comme son obsession, lui faisant par exemple quitter une table de négociation juste pour se réjouir d’une victoire de « son » équipe. Le résultat est une vision forcément réductrice de Mandela, mais au service du propos du film, qui est la réconciliation de la nation.

Les gardes du corps du président jouent un rôle de premier plan dans l’illustration de ce propos. Ils constituent un micro-groupe qui donne le la de la démarche de Mandela et montre la progression de la réconciliation. En prenant ses fonctions, Mandela refuse de se séparer des fonctionnaires de son prédécesseur ; il tient à ceux-ci un discours d’unité en leur proposant un idéal commun, celui de travailler ensemble pour construire une nation unie. D’abord hostiles à l’idée de travailler avec leurs homologues blancs, qui hier les persécutaient, les gardes du corps noirs doivent se faire une raison. Eastwood utilise le motif du sourire comme l’une des illustrations de la réconciliation : c’est d’abord le sourire forcé, que Mandela demande à ses gardes du corps d’arborer en public – et l’on sourit lorsque le chef de l’équipe des gardes du corps prend son talkie walkie pour demander à l’un de ses hommes, blancs, de sourire pendant que le président s’adresse aux membres de l’ANC -, puis le sourire partagé, lorsque les gardes du corps se mettent à plaisanter et, ensuite, à jouer ensemble au rugby sur la pelouse de la résidence présidentielle. Cette évolution est à l’image de celle du pays : difficile, lente, mais filmée par Eastwood avec évidence. Les silhouettes des gardes du corps, leurs visages, sont filmés constamment, ils constituent l’un des leitmotiv du film : peu à peu, ce ne sont plus seulement les visages impassibles et tendus de professionnels de la sécurité contraints à une collaboration « contre nature », mais ceux d’hommes capables de complicité. Tout en s’ouvrant les uns aux autres, ils s’ouvrent aux enjeux dont ils sont les témoins, les plus fermés au rugby finissant par s’intéresser aux matches et par souhaiter la victoire.

invictus 4Il y a de la naïveté dans cette évolution. De fait, l’« évidence » avec laquelle Eastwood filme ces hommes, et que l’on retrouve dans les scènes de groupes filmées devant les téléviseurs pendant la retransmission des matches, est d’un optimisme qui tire le film vers la bluette. Eastwood n’a pas peur, après la victoire, de montrer des scènes de liesse où l’on voit, par exemple, des policiers blancs porter dans leurs bras un enfant noir. Mais il le fait avec humour, utilisant la scène comme une micro-illustration de réconciliation nationale : le « jeu de l’enfant et des policiers » se déroule ainsi en plusieurs petites scènes où le rapprochement est progressif. Les policiers écoutent le match à la radio de leur voiture ; l’enfant, qui n’a pas les moyens d’être dans le stade, s’approche timidement, feignant l’activité alors qu’il ne songe qu’à suivre lui aussi le match ; les policiers lui jettent des regards méfiants, hostiles ; puis on retrouve l’enfant assis sur le capot de la voiture, suivant le match avec les policiers ; et l’explosion de joie partagée qui suit la victoire, puis l’enfant dans les bras d’un policier. C’est la manière d’Eastwood de jouer non sur la surprise mais sur l’évidence, de filmer non le drame mais l’optimisme.

invictus 7La « manière » a cependant ses limites : le cours du film est si limpide, son propos si évident, qu’il en devient plan-plan. Morgan Freeman livre une composition très convaincante de Mandela – mais il s’y prépare depuis des années, depuis, en fait, que Mandela l’a cité comme acteur susceptible de l’incarner au mieux et que le comédien a commencé à rencontrer l’homme réel, à l’accompagner, à l’observer, à copier sa façon de parler et de bouger – autour de laquelle Eastwood construit son film ; Matt Damon, en revanche, n’habite pas vraiment le rôle de François Pienaar, le capitaine des Springboks, il assure une prestation plutôt mollassonne qui est finalement à l’image du film lui-même. Comme si Eastwood avait rempli son contrat de réalisateur – c’est Freeman qui lui a soumis le scénario, déjà écrit – en laissant ses comédiens se diriger eux-mêmes, et en alignant les scènes mécaniquement. Invictus, en définitive, et c’est tout de même ennuyeux pour un film sur l’inspiration – celle de Mandela dans son action politique, celle des joueurs sur le terrain -, manque d’âme. Il se présente comme un divertissement agréable, bien filmé, mais totalement dénué de surprise, voire d’enjeu dramatique. Du coup, deux scènes se détachent de l’ensemble comme deux faux micro-drames qui, loin de servir la dramatisation, insistent surtout sur la distance que le réalisateur affiche à l’égard de sa propre histoire : c’est, au début du film, la scène du camion qu’Eastwood filme comme une menace et qui se révèle un simple camion de livreur de journaux ; et, avant la finale contre les All Blacks, celle de l’avion fondant sur le stade. La « dramatisation » de ces deux moments est artificielle parce que détachée de véritable enjeu : le danger qui entoure le président Mandela n’est pas le propos du film et l’on a finalement le sentiment qu’Eastwood s’est simplement amusé à insérer ces deux scènes. On se dit que la même nonchalance – qui n’empêche pas un travail sérieux – caractérise la réalisation d’Eastwood et la performance de Freeman. Une impression de facilité qui affecte le rythme du film mais souligne également la prestation de Freeman, qui est Mandela.

invictus 5La même remarque vaut, me semble-t-il, pour les séquences sportives. Invictus est, aussi, un « film de sport », puisque la Coupe du Monde de rugby y occupe une place essentielle et que Eastwood filme plusieurs matches. Bénéficiant des conseils de professionnels, notamment Chester Williams, le seul joueur noir des Springboks à l’époque de l’histoire, les séquences de rugby sont évidemment réalistes et soignées. D’un match à l’autre, la manière de les filmer est plus complexe, pour culminer avec la rencontre Springboks – All Blacks, en finale. Mais on n’est pas dans un Rocky, et il ne s’agit pas pour Eastwood de filmer ces séquences en accentuant à outrance leur caractère dramatique. Tournées dans le cadre réel de leur déroulement, en Afrique du Sud, ces séquences imitent la réalité en reproduisant certaines des actions accomplies en 1995. Mais l’enjeu dramatique apparaît davantage en marge du terrain, dans l’attitude et le visage des gardes du corps, et dans ceux de Mandela lui-même, présent dans la tribune et sur le terrain. La tension est présente mais, la fin étant connue, il serait vain de la surjouer. Aussi Eastwood en fait-il un minimum, filmant souvent de la même façon, de match en match, le président et son entourage, mais accordant davantage de temps à la rencontre finale. Les séquences sportives s’inscrivent donc tout à fait dans le rythme tranquille de l’ensemble, ce que l’on pourra louer – ah ! la force tranquille du classicisme eastwoodien ! – ou déplorer – tout cela est un petit peu mou -, au choix.
Thierry LE PEUT

invictus 3

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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