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7 juillet 2014 1 07 /07 /juillet /2014 17:19

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UN CONTE NATURALISTE D'UNE PUISSANTE RESONANCE

Home. Chez soi. C’est une maison, mais aussi davantage qu’une maison. Dans ce court roman polyphonique dont les personnages sont des Noirs dans l’Amérique des années 1950, Toni Morrison parle de liberté et de malheur, et raconte comment plusieurs personnages arrivent à mieux se comprendre, eux-mêmes, et s’accepter, les uns les autres.

Tout commence par un poème et tout s’achève sur un poème. De l’un à l’autre alternent des chapitres où le narrateur suit les parcours de Frank, de sa sœur Cee, de Lily, de Lenore, la grand-mère (mais seulement par alliance) des deux premiers. Des parcours individuels mais qui se croisent pourtant, par un jeu qui fait connaître différents points de vue sur un même incident ou sur un long moment de vie. Ainsi Lénore, la « méchante grand-mère » évoquée dans le souvenir de Cee, paraît-elle moins méchante lorsque c’est elle-même qui revoit sa propre vie ; ainsi Lily, qui rejette Frank après avoir partagé un moment sa vie, reçoit-elle un éclairage nouveau lorsqu’elle prend possession d’un chapitre après avoir été seulement évoquée à travers le personnage de Frank. En voyageant ainsi d’un personnage à l’autre, Toni Morrison rend à chacun son individualité mais restitue aussi la complexité des rapports des uns avec les autres, en soulignant combien la perception que l’on a des gens dépend de ce que l’on attend soi-même, de la vie que l’on a vécue.

Les chapitres de Frank nous font entrer dans l’esprit peuplé de cauchemars du vétéran de Corée rentré au pays avec le souvenir des combats et surtout celui de la mort de ses deux amis Mike et Stuff, partis avec lui de la ville de Lotus, en Géorgie, où ils ont grandi ensemble ; vu par Lily, Frank est toujours cet homme, mais ce qui était d’abord montré de l’intérieur est maintenant décrit de l’extérieur, tandis que le point de vue de Lily s’empare du premier plan. Ce qui change, c’est ainsi la perception du personnage, mais aussi le bagage nouveau qu’apporte avec elle Lily. Deux parcours un temps croisés mais finalement incompatibles, car les troubles de Frank ne s’accordent pas avec ce que veut Lily, la façon dont elle décide de diriger sa vie, ses aspirations, sa détermination à poursuivre un but dont la souffrance de Frank, incompréhensible pour elle, hors de sa portée, ne peut la détourner. Il ne s’agit pas de choisir l’un ou l’autre mais de connaître chacun, de rappeler que les rapports entre les êtres ne sont pas qu’affaire de compassion ou d’amour, et que la distance qui sépare deux êtres est parfois infranchissable pour des raisons qui tiennent à chacun d’eux.

Lily et Lénore apparaissent comme deux femmes qui savent ce qu’elles veulent, qui ont appris que personne ne le leur apporterait sinon elles-mêmes. Leur volonté dirige leur vie mais les choses aussi peuvent leur échapper, au moins un temps, lorsqu’elles se retrouvent « envahies » par des présences indésirables (Lily accueille Frank dans sa vie puis le bien-être d’abord ressenti s’efface et devient pesanteur ; Lénore ordonne son existence à sa convenance mais voit un jour s’installer chez elle la famille de son nouveau mari, introduisant le désordre dans le quotidien qu’elle contrôlait jusqu’alors). Accepter ces présences serait un choix possible, mais garder le contrôle, ne pas renoncer à leur rêve ou à leur confort, leur paraît plus important. Si Lily est encore jeune, Lénore, parvenue à la fin de sa vie, paye le prix du rejet et du mépris des autres qu’elle a toujours professés, car devenue impotente elle dépend désormais de la charité de ses voisines et de son époux.

La vie n’est pas toujours telle qu’on l’a désirée ou prévue. Les illusions, les épreuves, la maturité scandent l’existence de Frank et de sa jeune sœur Cee. Tous deux ont voulu fuir Lotus, une petite ville sans rêve, sans avenir : c’est pourtant à Lotus qu’ils trouveront finalement une forme de quiétude, d’acceptation. Pour Frank, la fuite aura pris la forme de l’enrôlement et de la guerre. Pour Cee, celle du mariage avec un séducteur intéressé qui l’aura abandonnée au volant de la Ford familiale. Livrée à elle-même, inexpérimentée et encore innocente malgré la trahison, Cee fait l’expérience de l’amitié et du malheur, de la confiance et de la cruauté. La forme du roman rend son parcours indissociable de celui de son frère Frank : car, depuis son évasion d’une clinique où la police l’a conduit sans qu’il en connaisse lui-même la raison, jusqu’à son intrusion dans la maison du docteur blanc où sa sœur est malade, peut-être mourante, Frank n’a qu’une idée en tête, qui lui fait traverser le pays en dépit des rêves de mort et de sang qui le hantent, en dépit des épreuves dressées sur sa route, c’est de retrouver sa sœur et de la protéger, comme il l’a toujours fait avant son départ de Lotus. Cette idée fixe, c’est la raison même de son existence, à laquelle la fuite, la guerre, les aventures sentimentales n’auront rien changé. Sa sœur malade, il la retrouve et la sauve, comme il se l’est promis, et la ramène à Lotus. Là, ce sont les femmes qui s’occupent d’elle, qui la soignent, à l’aide des remèdes que la vie leur a enseignés, par un amour exigeant. Et la Cee que retrouve enfin Frank n’est plus l’enfant qui a besoin de protection, c’est une femme, capable désormais de faire ses propres choix, de voir la méchanceté du monde telle qu’elle est vraiment, mais aussi sa beauté.

C’est de ces deux personnages que Home raconte le parcours. La maison, c’est la bâtisse où vivent finalement Frank et sa sœur réunis, restée vide après la mort de leurs parents. Mais c’est aussi la petite ville de Lotus, hier décrite comme un monde insupportablement vide et fermé, aujourd’hui habillée des couleurs d’une vie possible. La réconciliation avec le lieu est possible lorsque Frank et Cee se sont trouvés eux-mêmes, chacun de son côté, au travers des épreuves, par l’expérience de la souffrance et de l’abandon. La maison, c’est donc aussi l’assurance que confère la compréhension du monde et de soi, la quiétude relative qui accompagne la sentiment de la dignité, lorsque l’on a enfin trouvé sa place. 

Aussi Home est-il un conte autant qu’un roman réaliste, voire naturaliste. A la fin du conte, une « morale ». Son déroulement, une suite d’épreuves signifiantes. La violence décrite par Toni Morrison est la violence réelle d’une Amérique raciste et ségrégationniste, mais elle est décrite avec une évidence qui en fait une sorte de toile de fond, rendue quasiment onirique par le fait que Frank la traverse dans un état de trouble dû aux cauchemars qui le hantent. Les incidents qui émaillent son voyage ne suscitent pas de révolte, alors même qu’ils sont révoltants ; ils arrivent, c’est tout, parce que c’est ainsi que les choses se passent dans la réalité où se déroule le roman. Un noir peut traverser le pays en comptant sur le secours d’hommes de Dieu ou d’autres noirs, mais il lui est interdit de baisser la garde, d’oublier ce qu’il est ; la négligence entraîne un inévitable rappel à l’ordre des choses.

Une fable dans la fable éclaire le roman d’une lumière à la fois terriblement noire et terriblement crue. C’est l’histoire de Crawford, un noir qui a refusé d’abandonner sa maison après un ultimatum lancé par les blancs. Alors que ses voisins passaient par le désarroi et la colère avant de plier bagages, lui restait sur la galerie qui entourait sa maison. A l’aube, au terme de l’ultimatum, il fut battu à mort et ligoté au plus vieux magnolia du comté, que sa grand-mère, disait-il, avait planté, et qu’il aimait. « Au cœur de la nuit, certains de ses voisins qui s’étaient enfuis revinrent en douce le détacher et l’enterrer au pied de son bien-aimé magnolia. L’un des fossoyeurs dit à qui voulait l’entendre que M. Crawford avait eu les yeux arrachés. »

Le sort de Crawford est le sort de celui qui ne veut pas voir la réalité du monde qui l’entoure. Ce qui ressort de cette parabole est bien sûr l’intolérable cruauté des bourreaux ; mais ce n’est pas elle que le conteur place au premier plan ; c’est cette forme de bon sens qui conduit les voisins à s’en aller en dépit de l’injustice dont ils sont victimes, qui les fait revenir, ensuite, pour enterrer Crawford de façon décente. Frank, à la fin du roman, se livre à un acte similaire, signe qu’il a compris le sens de cet incident arrivé durant son enfance. Il a surmonté l’erreur de Crawford – même si cette « erreur » était une réponse obstinée à l’injustice. Il a compris, aussi, qu’il peut être utile de protéger quelqu’un, mais tout aussi utile de laisser l’autre faire seul l’expérience de la réalité.

La dimension de parabole est renforcée par la structure du roman. Outre les deux poèmes, qui sont une question liminaire et sa réponse renvoyée au terme du récit, celui-ci est encadré par un épisode de l’enfance, une réminiscence parée des attributs du rêve, qui trouve son éclaircissement et sa conclusion à la fin du roman. Cet épisode est le premier d’une suite de chapitres en italique, où le narrateur donne la parole à Frank, et qui s’insèrent entre les autres chapitres du roman. Dans ces apartés, qui scandent en vérité le parcours intérieur de Frank, ce dernier s’adresse au narrateur. « Puisque vous tenez absolument à raconter mon histoire… », lui dit-il ; et par la suite il arrive au personnage de corriger le récit : « Avant, vous avez écrit… [suit le rappel de ce que le narrateur a rapporté quelques chapitres plus tôt] Faux. Je n’ai rien pensé de tel. Ce que j’ai pensé, c’est… » et de juger le narrateur : « Je ne crois pas que vous en sachiez long sur l’amour. Ni sur moi. » Ce dialogue en décalé à la fois donne de l’épaisseur au personnage, en fait un homme « réel », existant en tout cas dans la même « réalité » que le narrateur, et accentue le caractère onirique de l’ensemble du récit.

      Home est un conte naturaliste d’un classicisme maîtrisé qui lui donne une résonance puissante. L’apparente simplicité du récit lui confère une force d’évidence qui permet à la violence crue de cohabiter avec l’espérance sans qu’aucune partie ne vienne rompre l’impression d’harmonie qui habite l’ensemble. 

Thierry LE PEUT

 

HOME de Toni Morrison

2012 - Christian Bourgois, 2012

traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Christine Laferrière


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Published by Bloggieman - dans US littérature
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