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6 janvier 2010 3 06 /01 /janvier /2010 12:43
ULZANA'S RAID (FUREUR APACHE), de Robert Aldrich
Universal, 1972

Passage de relais

fureur 12A sa sortie, en 1972, Fureur apache suscita une polémique en raison de sa violence et de son « racisme » anti-indien. Aujourd’hui, cette polémique paraît bien dérisoire. Car le film n’est nullement anti-indien et la violence qu’il montre est toute relative. Certes, il y est question de tortures effroyables, dont les résultats, et parfois l’accomplissement, sont effectivement montrés à l’écran : fermiers ligotés au-dessus des cendres qui attestent le feu qui les a lentement léchés, ou les feux, dans le cas du fermier Rukeyser dont les deux pieds ont été consumés tandis qu’une queue de chien est enfoncée dans sa bouche. « Les Apaches ont un humour différent du nôtre », commente (en substance) le chef scout McIntosh, habitué à ces tortures, au contraire du jeune officier inexpérimenté DeBruin. « Ils ont des lubies. »

Dire qu’Aldrich traite la torture avec cynisme serait hors de propos. En fait, les scènes de violence revêtent un caractère quasiment documentaire, par le jeu essentiellement de la présence de McIntosh, qui n’y voit rien que d’habituel. Mais l’horreur qu’elles inspirent n’est pas congédié pour autant : dans une scène, McIntosh dit au jeune officier qu’il est aussi absurde, à ses yeux, de s’indigner de la violence des Apaches que de s’emporter contre le désert sous prétexte qu’on n’y trouve pas d’eau. Et il ajoute, cependant, qu’il en a une peur bleue, et que c’est précisément cette peur qui lui a permis de rester en vie si longtemps. Autant que le récit d’une poursuite, celle des rebelles chiricahuas par les soldats, Fureur apache affronte deux personnalités, celle de McIntosh et celle de DeBruin. L’expérience contre l’inexpérience, la retenue contre l’indignation, l’acceptation contre la révolte. McIntosh a cessé de s’indigner et n’est resté en vie que parce qu’il a su s’adapter ; DeBruin, au contraire, découvre des atrocités qui questionnent sa vision de l’homme, dans un rapport constant avec les valeurs chrétiennes, que lui a enseignées son père pasteur dont il reste très proche par l’esprit puisqu’il ne cesse de faire référence à lui. Tout le film est ponctué de dialogues opposant ces deux visions de l’homme et du monde, mais McIntosh n’est pas le seul interlocuteur du jeune officier : plusieurs scènes montrent ce dernier discutant avec le sergent (Richard Jaeckel), un soldat chevronné qui a vu les atrocités commises par les Apaches et en a conçu pour eux une haine irrévocable, et avec Ke-Ni-Tay, l’éclaireur apache qui conduit le détachement à travers les plaines d’Arizona, sur les traces du rebelle Ulzana et de ses hommes.

fureur 1Le rythme du récit contredit l’accusation de violence « déchaînée » - que le titre français met en exergue, au contraire du titre original, plus « factuel », Ulzana’s Raid. La poursuite en effet n’a rien d’échevelée, McIntosh contenant la fougue du jeune DeBruin en le convainquant de l’inutilité de pousser les chevaux et les hommes, la fatigue en résultant pouvant servir les desseins d’Ulzana et les mettre à sa merci. Le détachement avance donc lentement et toutes les tentatives de DeBruin pour hâter les choses se heurtent à la tempérance de McIntosh ou connaissent des issues négatives : lorsqu’il insiste pour envoyer deux hommes à la poursuite d’un rebelle blessé, un seul en revient, bredouille ; quand, à la toute fin du film, il fait donner le clairon pour annoncer son arrivée, voulant avertir les soldats assaillis par les rebelles que les secours sont en chemin, cela ne l’empêche pas d’arriver après la bataille mais prévient en revanche Ulzana, qui s’enfuit. En outre, Aldrich et son scénariste Alan Sharp ponctuent le parcours de leurs personnages de scènes de repos, repoussant au dénouement la confrontation avec les Apaches rebelles, montrant le résultat du passage des Indiens et de leurs tortures mais pas la torture elle-même, et filmant ses protagonistes autour du feu, à confronter leurs points de vue et envisager l’attitude à adopter. Lorsqu’il montre une attaque des Indiens, le comportement de ceux-ci est tout le contraire de la sauvagerie déchaînée : Ulzana, placé en surplomb de l’action, utilise des jumelles volées à un soldat pour observer le champ de la bataille et dirige ses hommes par des signes qui évoquent ceux de soldats en « opération commando ». Aldrich prend ainsi le contrepied d’une violence primaire, contredisant par ce choix les accusations de « sauvagerie » portées contre les Indiens. Enfin, la culture indienne, et spécialement l’importance de la torture, par laquelle Ulzana procure de la force à lui-même et à ses guerriers, est commentée sans caricature par le personnage de Ke-Ni-Tay. Ce dernier, soupçonné de traîtrise à cause de ses origines, démontre finalement qu’un Apache peut assumer le rôle d’un soldat et se plier au code militaire sans pour autant perdre sa nature indienne ; il traque avec succès un rebelle et c’est lui qui ramène in fine Ulzana en utilisant la science indienne du « pistage » et en combattant comme un Apache. A DeBruin l’interrogeant sur la cruauté d’Ulzana il répond qu’il serait capable lui-même de tuer comme Ulzana, précisément parce qu’il croit en la finalité de cette « cruauté » : s’emparer de la force de l’ennemi. « Vous ne connaissez rien à la force », dit-il au jeune officier. Pour autant, il se soumet à l’autorité de ce dernier, rappelant qu’il a « signé un papier » par lequel il s’est mis au service de l’armée.

fureur 2Le propos du film est limpide sur le point de la cruauté. Elle n’est nullement l’apanage des Indiens. Ceux-ci déchirent au couteau la poitrine d’un soldat qui s’est suicidé plutôt que de tomber entre leurs mains, et jouent à se lancer son cœur ? Il ne faudra que quelques jours de piste et la présence sous leurs mains d’un cadavre d’Indien pour que les hommes de DeBruin se mettent à leur tour en tête de le dépecer, par vengeance. L’attitude de DeBruin et celle de McIntosh tirent la leçon de cette scène : alors que DeBruin ordonne à ses hommes d’enterrer la dépouille de l’Indien, McIntosh comprend que ce qui le met en fureur est de constater que ses propres hommes sont capables de la même cruauté que les Apaches rebelles. Aldrich prend soin de mettre son propos en perspective : les rebelles se sont enfuis de la réserve où ils dépérissaient, parqués par les hommes blancs dont ils dépendaient pour leur subsistance ; le passage de McIntosh à la réserve, au début du film, s’accompagnait d’une remarque sur la quantité de viande distribuée aux Indiens, inférieure à ce que stipulaient les traités. L’insistance sur la stratégie « militaire » d’Ulzana ne fait ainsi que souligner que ce dernier est « en guerre », exactement comme les soldats qui le poursuivent. Le récit de cette poursuite est une campagne militaire mettant en présence deux adversaires de même nature, même si les soldats blancs ne le reconnaissent pas. L’attitude d’Ulzana après la défaite est une nouvelle fois en contradiction avec l’accusation de sauvagerie : sa confrontation avec Ke-Ni-Tay est digne et Aldrich en évacue de nouveau toute violence visuelle.

fureur 3Fureur apache apparaît donc en contradiction avec l’idée que véhicule son titre français : point de déchaînement de violence ici, même si le film comporte plusieurs scènes d’action, celle-ci culminant dans la fusillade finale. Le film est empreint de dignité. Les premières scènes sont celles du base-ball auquel se livrent les soldats en compagnie d’un tout jeune officier, ici en chemise, avant que n’arrive la nouvelle de l’évasion d’Ulzana et de quelques rebelles chiricahuas de la réserve. Les scènes qui se déroulent ensuite au fort Lowell montrent des officiers supérieurs plus préoccupés de leur tranquillité et de leur carrière que d’aller guerroyer avec les Indiens dans l’« enfer » de l’Arizona – le commandant cite le général Sheridan qui aurait déclaré que s’il possédait à la fois l’enfer et l’Arizona il louerait ce dernier et irait vivre en enfer, à quoi le jeune DeBruin lui répond que Sheridan parlait en fait du Texas, pour s’entendre rétorquer par le commandant vexé : « Eh bien, c’est à l’Arizona qu’il pensait ! » Tout cela installe l’atmosphère d’une nation « policée », qui pense avoir résolu le « problème indien » en parquant les dernières tribus dans des réserves. Le souvenir des guerres indiennes est encore vif chez les soldats qui les ont connues, comme le sergent ; mais en haut lieu on préfère visiblement en parler au passé et considérer la recherche et la capture d’Ulzana comme une simple opération militaire imposée par le règlement, bonne pour les soldats mais sans intérêt pour les officiers supérieurs chevronnés : le capitaine Gates, en attente d’une promotion promise par son oncle au Ministère, s’en décharge en recommandant au Major Cartwright le tout jeune DeBruin. Ce dernier apparaît bien vite comme le personnage central du film, même si la présence de Burt Lancaster impose McIntosh comme figure dominante. La campagne qu’il dirige contre Ulzana est son initiation, et le fait que son aîné, Gates, s’en décharge sur lui montre combien la rudesse du « terrain » n’est plus désormais un champ d’action intéressant dans une nation civilisée. Les guerres sont du passé ; l’avenir se joue à Washington, il est politique et non guerrier. Passée cette introduction, Aldrich se préoccupe de filmer avec dignité ses personnages. DeBruin, McIntosh, le sergent, Ke-Ni-Tay ont des points de vue et des personnalités différents mais tous sont dignes, de même qu’Ulzana, dont la figure n’est pas sans rappeler le fougueux rebelle apache qu’incarnait Lancaster dans Bronco Apache, du même Aldrich, en 1954. En jouant McIntosh, Lancaster accomplit d’ailleurs un retournement intéressant, puisque ce rôle le rapproche de Sieber, joué par John McIntire, qui dans Bronco Apache était le chef scout menant la troupe à la poursuite du rebelle Massaï. Raisons pour lesquelles on a souvent rapproché les deux films.

La comparaison souligne aussi la différence de ton. Dans la lenteur, disons plutôt la tempérance, de Fureur apache se lit un désenchantement assez caractéristique des années 1970. Le regard de McIntosh est celui d’un homme qui ne peut plus être surpris par ce qu’il voit ; il répète, tout au long du film, qu’il ne dit que ce qu’il a à dire. Le reste est bavardage, fioriture, incontinence même, à voir la façon dont le personnage revient à ce leitmotiv, comme pour se reprocher d’avoir trop parlé. McIntosh n’est pas un personnage qui dirige ; « c’est vous qui donnez les ordres, moi je ne donne que mon opinion », dit-il au jeune DeBruin. McIntosh a passé le relais. La présence de Lancaster impose le parallèle avec Massaï, le rebelle de Bronco Apache, et, ce faisant, imprime dans le film le passage du temps. Nous ne sommes plus dans les années 1950, lorsque le cinéma, avec Daves ou Mann, prenait la défense des Indiens et entreprenait de gommer l’image manichéenne du « méchant indien » contre le « bon homme blanc ». Mais nous ne sommes pas, non plus, dans l’excès inverse consistant à placer le Mal du côté de l’homme blanc en faisant de l’Indien une victime. En plaçant les deux cultures sur le même plan, Aldrich montre le monde tel qu’il est : les uns et les autres font leur travail, se forment au contact de la réalité, mais le réalisateur n’entend juger personne. La morale du film, c’est, précisément, la dignité de cette position. Aldrich se défie ainsi du lyrisme avec lequel il filmait Lancaster dans la nature pour souligner, dans Bronco Apache, le rapport intime que l’Indien entretenait avec son environnement. Le pragmatisme, d’une certaine manière, a succédé au lyrisme : les rebelles d’Ulzana se fondent dans le décor pour mieux surprendre leurs ennemis, non par communion avec le Grand Tout.

La scène finale du film est l’expression de ce détachement. D’une certaine façon, McIntosh est un homme aussi désenchanté que les officiers supérieurs du fort Lowell : eux songent à leur carrière, lui continue d’affronter le danger mais n’en fait pas une affaire de courage ; il fait ce pour quoi on l’a engagé, ce dans quoi il excelle, en toute modestie au demeurant : il a parfaitement conscience d’être un moins bon pisteur que l’Indien Ke-Ni-Tay, et le dit à DeBruin. McIntosh a conscience de sa place, il accepte le monde tel qu’il est, et sait reconnaître le moment de tirer sa révérence. La fin du film retrouve ainsi le propos du début : McIntosh, comme les guerres indiennes, appartient désormais au passé, le temps n’est plus au western lyrique, bondissant et moral qu’Aldrich filmait en 1954.
Thierry LE PEUT

 

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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commentaires

Tietie007 07/02/2010 11:21


La violence des indiens, leur cruauté, n'est qu'une modalité de leur rapport à la mort ...La mort et l'individu ne sont rien, pour les Apaches, un peu comme les nippons, et leur violence contre les
hommes, insoutenable pour un occidental, n'est qu'une expression de leur culture guerrière qui dénie à l'individu un droit quelconque.


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