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1 août 2012 3 01 /08 /août /2012 11:16

FOURMIS d'Itzhak Orpaz

1968 par Itzhak Orpaz, 1988 chez Liana Levi

traduit de l'hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech

 

 

ORPAZ - FourmisDes fourmis et des hommes

Le héros de Fourmis est maçon. Il vit avec sa femme Rachel dans une petite maison blanche. Le jour où le couple décide de divorcer, le maçon décide de construire une nouvelle maison : « Qui change de lieu, change de destin », a dit le rabbin. Mais voilà qu’une fourmi apparaît dans leur petite maison ; après elle, c’est toute une armée de fourmis qui entreprend, avec méthode, de grignoter la maison du couple. Et le maçon et sa femme d’imaginer des moyens de vaincre ces fourmis. Finalement, le maçon abandonne son travail et se met à construire des murs de soutien qui doublent les murs dévorés de sa maison, réduisant inexorablement l’espace intérieur. Mais l’assaut des fourmis continue. Il y a dans Fourmis une autre histoire ; c’est celle du couple lui-même. Car Rachel est une femme désirable mais qui se refuse à son mari. L’aimer physiquement, c’est à la fois la violenter et la souiller, ce à quoi le maçon se refuse. Au fur et à mesure que se développe le combat contre les fourmis, l’attitude de Rachel intrigue le maçon, qui est aussi le narrateur de l’histoire. De quel côté est-elle ? Du sien, ou de celui des fourmis ?

L’intrigue du roman le situe d’emblée dans ce domaine de la littérature qui résiste au réel pour entraîner le lecteur dans un monde alternatif où l’absurde devient la règle. On est donc tenté de chercher le sens de cette allégorie. D’autant que le roman a été écrit en 1968, juste après la guerre de 1967, en Israël. Et la maison assiégée de devenir la métaphore d’un pays en proie à la peur de ses voisins, au sentiment de persécution. La construction de murs, évidemment, interpelle. Ce n’est pas à l’extérieur, pour s’agrandir et protéger ses « colonies », que le maçon érige des murs, c’est à l’intérieur, pour se protéger de l’assaillant, pour éviter l’effondrement de sa maison. Mais le parallèle n’en est pas moins tentant. Tout comme il est tentant de se demander ce que représente Rachel, cette femme à la pureté virginale qui se refuse à son mari. Elle ressemble à une « fille d’Israël » que le narrateur contemple sur une photo de calendrier ; serait-elle la terre d’Israël, que le narrateur rêve de posséder mais qui résiste à cette possession et toujours lui échappe ? Mais Rachel ressemble aussi au « jeune légionnaire romain » qui figure également sur le calendrier ; pourquoi ? pourquoi ressemble-t-elle à la fois à la terre et à l’envahisseur, objet du désir et reflet de l’envahisseur tout à la fois ? Et le bélier dont se sert l’armée romaine sur ce même calendrier, à quoi ressemble-t-il sinon, bien sûr, à une énorme fourmi utilisée pour faire des trous dans les murs assiégés ?

Le roman invite à ces questions mais résiste dans le même temps à l’interprétation. Une « Note de l’auteur sur l’auteur », en préambule, invite par ailleurs à un autre parallèle entre la fiction et la réalité. Rachel, cette épouse distante, qui semble vivre dans un rêve et refuser la soumission à la chair, est aussi un reflet de la mère de l’auteur, dont il dit qu’elle vivait elle-même dans un rêve, atteinte d’une maladie mentale dont il n’a jamais connu le nom. Images personnelles et métaphores historiques se disputent ainsi l’interprétation de ce roman si implacablement logique qui a paru, à un critique de Télérama, « baroque, érotique, kafkaïen » (Jean-Luc Douin, cité en quatrième de couverture).

Plutôt que d’essayer à toute force de « comprendre » Fourmis, on s’abandonne finalement à sa logique, d’autant plus facilement qu’il est narré à la première personne. On désire avec le maçon cette femme si belle et troublante qui se refuse ; on adhère à son obsession qui, au nom de la défense de sa maison assiégée, le conduit à négliger son travail, puis à l’abandonner complètement, pour mener aux fourmis une guerre totale. Ces fourmis, finalement, qui dévorent implacablement la maison blanche, ne sont-elles pas aussi une image du désir qui étreint le maçon ? Car tout commence par la jouissance de sa femme, jouissance qu’il n’a jamais pu, lui, provoquer, et qui un jour est provoquée, sous ses yeux, dans le lit conjugal, par… une fourmi ! En défendant sa maison, le maçon défend aussi son épouse, et le droit de la posséder.

L’essentiel du roman est l’histoire de cette lutte, contée en courts chapitres par le narrateur en un huis clos que pénètrent, parfois, quelques personnages venus de l’extérieur. Les dialogues sont dans ce récit halluciné comme des ouvertures sur l’étrangeté, particulièrement les paroles qu’échangent le maçon et sa femme. Ce sont des propos suspendus, décalés et répétitifs, d’où émane une curieuse poésie, comme des moments de rêve. Le rêve d’une autre vie, dans la nouvelle maison que le maçon a promise à sa femme mais que, pour défendre l’ancienne, il a renoncé à construire. Fourmis est aussi, tout simplement, une histoire d’amour ; l’histoire d’un homme qui renonce à la vie et se coupe du monde extérieur pour se calfeutrer avec la femme qu’il aime dans un espace de plus en plus restreint, lentement grignoté de l’extérieur.

Un curieux renversement se produit au fil du roman. Les fourmis s’humanisent tandis que les humains imaginent de nouvelles tortures pour les exterminer. Un chapitre suit ainsi l’expédition d’une fourmi séparée du groupe, qui gravit un minuscule monticule de sable puis s’attaque à l’ascension d’un cactus à l’intérieur d’un évier. Puis l’on assiste au démantèlement méthodique de la malheureuse par ses congénères, comme pour nier finalement, en déconstruisant l’animal, le sentiment d’humanisation des pages précédentes. En observant et en décrivant ce spectacle, le narrateur se livre au fond au même exercice que le lecteur : il essaie de donner un sens à ce qui lui échappe, comme rêvant de créer un lien de compréhension entre les fourmis et lui. De même qu’il voudrait mieux comprendre sa femme, pénétrer son univers. Car ce que font les fourmis a un sens ; elles procèdent avec méthode, semblent suivre un plan, et parfois le narrateur se demande si sa femme ne pressent pas ce plan, si elle n’a pas, elle, ce lien avec les fourmis qui lui échappe à lui.

A mesure que le roman se rapproche de sa fin, cette idée de compréhension impossible s’exprime à travers le récit mais aussi les « intermèdes » qui l’entrecoupent. Après l’invitation à l’interprétation, le roman invite à un élargissement : plus le maçon et sa femme réduisent l’espace dans lequel ils survivent, plus les réflexions du narrateur invitent à lier leur aventure à la condition humaine, au rapport à Dieu. L’enfermement progressif du maçon et de sa femme devient un aveu d’échec devant le monde, incompréhensible et donc menaçant. A quoi bon tenter de résister à cet échec ? Ne vaut-il pas mieux s’abandonner, renoncer ? Fourmis est le récit d’une guerre de résistance dont chaque victoire est contredite par la faculté d’adaptation de l’ennemi. C’est l’histoire d’un travail sans fin, harassant et inutile, qui consume les jours aussi sûrement que les fourmis consomment la maison, et l’image de la fourmi dépecée après l’accomplissement d’un travail herculéen n’est rien d’autre que le pressentiment du destin de l’homme, l’assimilation par le grand tout après une vie de labeur incessant. Comme les hommes, les fourmis ont leurs légendes, leurs récits des origines : « Quand Dieu créa les fourmis, il les dota de longues ailes. Elles volaient ainsi près du soleil et jouissaient de la beauté et de la splendeur de la création. Mais comme elles en jouissaient jusqu’à satiété et que tout leur était offert, elles finirent par sombrer dans un désoeuvrement aigu et un terrible ennui. Alors, la reine des fourmis coupa ses ailes de ses propres dents, n’en laissant qu’un tiers pour le vol nuptial. Voyant cela, les autres fourmis firent de même ; depuis, c’est du moins ce que pensent les sages qui connaissent le langage animal, les mots ‘désoeuvrement’ et ‘ennui’ n’ont pas d’équivalent dans la langue des fourmis. » (pages 97-98 de l’édition Liana Levi piccolo) Le maçon et sa femme sont-ils, finalement, autre chose que des fourmis engagés dans un travail impossible ?

Etrange, captivant, riche de ses interprétations mais pourvu de sa propre logique, Fourmis est un livre qui invite à réfléchir et c’est un livre qui se dévore, chapitre après chapitre, méthodiquement.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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commentaires

princesse-papillon 16/08/2012 18:38

Bonsoir Bloggieman, ce livre a l'air captivant et on a envie de le découvrir...Etrange rapport de force entre le désir (coupable ?) du mari et la soumission au désir d'une fourmi...Cela m'a fait
pensé à un film de Roman Polansky, très dérangeant, où Isabelle Adjani se laisse "posséder" charnellement par une étrange bête tentaculaire...

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