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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 14:12

 

DELERM - écrire est une enfance  DELERM - écrire est une enfance 3 

 

« Le livre que je termine aujourd’hui est un peu particulier. J’ai tenté de dire en quoi j’étais un écrivain durant les vingt-cinq premières années de ma vie, quand je n’étais pas écrivain. C’est une gageure, mais en même temps il y a des pistes, des secrets qu’on est le seul à pouvoir défricher. Pour les vingt ans qui ont suivi, c’est un peu plus clair. J’ai peaufiné une écriture, une vision du monde presque parfaitement solitaires. » (Points, p. 140)

 

« Et puis il y a une expression, à mi-chemin entre l’humilité et l’orgueil, comme souvent chez moi, qui correspond tout pile à mon rêve avoué. J’’aimerais bien être ce qu’on appelle en peinture un ‘petit maître’. » (p. 108)

 

Ce livre, c’est Ecrire est une enfance. Et ce rêve avoué est au fond déjà réalisé, car Philippe Delerm est en littérature ce « petit maître » qu’il ambitionne d’être, un écrivain que l’on hésite toujours à ranger sur les rayonnages si l’on a la vaine prétention de vouloir distinguer « les littératures » entre elles, ou les auteurs au sein de la littérature. De « petit livre » en « petit livre », il réalise ce qui, Ecrire est une enfance le rappelle sans ambiguïté, est le projet d’écriture de toute une vie, la fixation d’instants arrêtés entre un passé mélancolique et un avenir incertain… « ce qui demeure, bien davantage que celle du bonheur, la problématique qui me fait écrire : comment exercer l’arrêt du temps et donner paradoxalement à cet arrêt l’intensité du passé et l’angoisse du temps à venir ? » (p. 107) Ailleurs : « Dans la mélancolie, on préserve davantage l’enfance, l’adolescence surtout, on est plus intensément soi. » (p. 141)

Dans ce petit livre-ci, Philippe Delerm revisite son enfance et rassemble les moments, les atmosphères, les lectures qui ont formé le futur écrivain. Mais il retrouve aussi l’adulte qu’il est devenu ensuite et le suit dans les préférences et les expériences qui l’ont amené à écrire puis à poursuivre un projet qui s’est révélé peu à peu, de livre en livre. Il évoque les auteurs, les films, les chansons aussi qui ont accompagné et construit son écriture. Le prix de ce livre, qui est comme la perle au creux de l’huître (je ne suis pas écrivain, on me pardonnera la banalité de l’image), est d’offrir ce voyage comme une méditation sincère et dénuée d’ostentation, un regard modeste mais assuré sur son passé et sur son écriture.

Le titre met assez en lumière l’importance de l’enfance dans ce regard, et dans l’écriture qui en est le corollaire. Présente ici comme un moment de la vie, l’enfance l’est aussi comme une exigence et une nostalgie qui nourrit l’œuvre, et une ombre mélancolique baigne l’ensemble de l’évocation, qui pourra en étonner certains, victimes de l’association de Philippe Delerm au bonheur que procurent ces petits plaisirs décrits à loisir – et savoureusement – dans La première gorgée de bière, le livre qui lança la carrière de l’écrivain. Derrière cette association au bonheur, que revendique au demeurant l’écrivain lui-même, se dévoile pourtant un rapport douloureux à l’écriture, comme peut-être à l’existence. Un rapport solitaire, incompris d’abord, avant que le succès n’y ajoute une part d’incompréhension – et de bonheur en même temps. Delerm s’est épanoui, dirait-on, en écrivant non pas ce qu’on lui intimait d’écrire mais ce qu’il voulait écrire, ce qui, en lui, répondait à ce besoin et à cette exigence d’enfance qui n’est pas revendication d’immaturité (encore qu’on ne sente pas ici de condamnation de cette dernière, qui n’est pas le propos) mais préservation d’un rapport au monde, d’un regard, d’une manière de percevoir et de sentir.

C’est ce qui ressort des différents chapitres d’Ecrire est une enfance. Ce rapport à l’enfance est d’abord un rapport à l’intime ; et Delerm d’évoquer les travaux d’écriture que, enseignant, il proposait à ses collégiens, délaissant les grandes idées pour les inviter à écrire sur de petites choses, à se tourner vers l’intime, tandis que lui-même découvrait, ce faisant, qu’il souhaitait aussi écrire d’une façon « intimiste » : « Qu’est-ce qui pouvait donner aux écrits de mes élèves une vraie personnalité ? L’abandon des grands thèmes, des grandes idées, des grands sentiments au profit de petites sensations, de micro-atmosphères dont nous sommes tous dépositaires, mais souvent sans savoir qu’il est normal, qu’il est utile de les nommer, de tenter de les formuler. » (p. 54) En se tournant ainsi vers l’intérieur de soi, que cherche-t-on à retrouver sinon cette part de soi qui est souvent négligée, délaissée, oubliée dans l’exercice de la vie ? Cette part de soi qu’il s’agit de réentendre, que l’écriture est à même de retrouver et d’exprimer, est-ce autre chose que « l’enfance » ? Si le titre affirme qu’Ecrire est une enfance, l’auteur écrit aussi que « l’écriture est une enfance à regagner » (p. 68) et « regagner » signifie autant « retourner à » que « reprendre de force », en se mesurant à soi et à tout ce qui tend à faire disparaître cette enfance.

Mélancolie aussi, pourtant. Car se retourner vers soi c’est peut-être aussi se réfugier en soi, et cette nécessité ne serait peut-être pas si forte si le monde offrait à l’écrivain ce qu’il recherche. En parcourant son enfance et sa vie adulte, Delerm redessine l’enfant d’instituteurs qu’il fut, son rapport particulier à l’école comme lieu et comme état d’esprit, mais il ne s’agit pas ici d’idéaliser un décor ou une situation. L’enfant Delerm dans l’école était un enfant souvent solitaire, qui avait accès aisément aux livres mais passait aussi des heures dans la salle de classe à simplement rêver, ou attendre. Dans l’enfance s’affirme le goût de la solitude et le goût du regard ; le goût, aussi, d’une certaine paresse. « Sisyphe arrête sa pierre sur la pente, s’assoit dessus et regarde le spectacle », écrit Delerm (p. 145) : que ce soit Sisyphe qui vienne à la plume de l’écrivain n’est sans doute pas anodin. Comme il n’est pas anodin que l’auteur exprime son besoin, en tant qu’enseignant, de sortir des sentiers balisés par l’Education Nationale pour chercher, en lui comme en ses élèves, autre chose que ce que les instructions officielles exigent de l’enseignant et des élèves. Parlant du bonheur, Delerm parle aussi de « luxe douloureux » (p. 144).

Ce n’est pas l’écriture qui est associée à la mélancolie, c’est l’existence, c’est le regard porté sur le monde. Si l’écriture permet de retrouver et dans le même temps de préserver la pureté de ce regard, elle implique aussi une mélancolie qui résonne comme la dénonciation d’un monde qui, lui, s’oppose à ce désir. Et Delerm d’évoquer la parole d’un journaliste sur un « plateau » de radio, commentant en quelque sorte Delerm en lui appliquant cette formule : « C’est un enfant. » (p. 59) La phrase retentit dans l’esprit de l’écrivain et résonne encore dans sa mémoire. Que veut-elle dire ? En y réfléchissant, l’écrivain précise son rapport à l’écriture, et notamment son rapport à ces « instants » qui caractérisent tout un pan de ses écrits : « L’instant pour l’instant ne m’intéresse pas. L’instant ne me touche et ne devient mon sujet que quand il est fragile, menacé, enrichi de tous les instants plus forts qui l’ont précédé. » (p. 67-68) Dans cette fragilité et cette menace, c’est encore la mélancolie qui point le bout de son sombre nez.

On ne résumera pas ici tout ce que contiennent les pages de ce livre. Chacun en retiendra ce qu’il souhaite. Mais ce rapport singulier à l’écriture et à la mélancolie est sans doute ce qui, pour ma part, m’a retenu, et séduit, dans l’évocation de Philippe Delerm. Le sentiment de passer un moment avec un écrivain qui se confie sans fausse pudeur et porte sur sa vie et sur son écriture un regard lucide, le regard de quelqu’un qui a compris un certain nombre de choses mais qui, au fond, s’interroge encore, et cherche encore à approcher sa « vérité ». Un regard qui se projette dans ce qu’il évoque tout en le considérant avec la distance que procurent et le temps et la réflexion. Les écrits d’écrivains sur leur pratique d’écriture sont nombreux ; l’intérêt particulier de celui-ci est qu’il ne propose pas d’art poétique, il ne théorise pas l’écriture, il cherche simplement à retrouver, et expliquer, ce qui dans cet être singulier qu’est Philippe Delerm motive l’écriture et ce que celle-ci met en jeu. Ecrire est une enfance, et lire ce livre est une manière d’entrer en résonance avec l’écrivain.

Thierry LE PEUT

 

ECRIRE EST UNE ENFANCE de Philippe Delerm

Albin Michel, 2011 – Points, P2976

 

 

 

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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