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4 mars 2015 3 04 /03 /mars /2015 10:50

 

MARTINEZ - Du domaine des Murmures

MARTINEZ - Du domaine des Murmures 2  MARTINEZ - Du domaine des Murmures 3

 

UN MURMURE FASCINANT 

Du domaine des Murmures fait partie de ces livres qui ont une « voix », comme les romans de Laurent Gaudé ou ceux d’Adalbert Stifter. Ils se lisent d’une traite, leur style s’écoulant comme une évidence, dans un univers de conte où la cruauté côtoie le merveilleux mystique, « à la lisière du songe » comme le dit la quatrième de couverture de l’édition Folio (n°5552).

1187. Esclarmonde est une jeune fille de dix-sept ans, fille du châtelain des Murmures, un domaine dans lequel on entre comme un visiteur dans le premier chapitre, et que l’on ne quittera plus de tout le roman. Bien que n’en sortant pas, pourtant, on visitera les abords du château, la rivière de la Loue, les fermes alentours, d’autres châteaux et jusqu’à Saint Jean d’Acre dans les pas sanglants des Croisés. C’est que l’héroïne, qui elle non plus ne peut quitter le château, ne s’en transporte pas moins dans tous ces lieux par une sorte de conscience globale du monde, parfois par la voie du songe sur laquelle la jette le simple contact de son petit enfant.

Esclarmonde, promise au jeune Lothaire connu pour ses rudes manières et sa propension à trousser sans façon les fermières des environs, refuse ce destin que lui a tracé son père, lequel a pourtant eu bien du mal à se résoudre à la donner à un autre. Le jour de cette union, au moment de prononcer les vœux, elle dit non et déclare donner sa vie au Christ. Pour convaincre l’assemblée de sa détermination, elle se coupe une oreille. Un instant après, un agneau pénètre dans la chapelle et vient à sa rencontre. Un signe du Ciel. Esclarmonde est touchée par le doigt du Seigneur.

Elle demande à être emmurée vivante dans un local ménagé au sein d’une chapelle dont elle ordonne la construction dans le château des Murmures. C’est là désormais qu’elle vivra, avec pour seule fenêtre sur le monde une ouverture pourvue de barreaux et pour litière une fosse garnie de paille. Elle recevra les pèlerins venus confier leurs secrets et leurs douleurs à « la sainte » et dévouera sa vie au Christ. Malgré la peine et les difficultés à s’accoutumer à cette situation qu’elle a choisie dans l’élan mystique de la jeunesse, elle s’habituera vite à cette existence.

La nuit précédant son emprisonnement, cependant, alors qu’elle goûtait une dernière fois sa liberté à l’orée du château, Esclarmonde a été assaillie par un forcené qui, s’étant jeté sur elle et l’ayant forcée, a ensuite disparu dans les broussailles. De cet assaut demeuré secret naît, quelques mois plus tard, un enfant, qu’elle baptise Elzéar. Elle le confie à son père, qui ne lui a plus parlé depuis le jour de sa réclusion, en lui demandant d’en prendre soin. Il le lui ramène très vite, après lui avoir percé les mains. La naissance de l’enfant aux stigmates est bientôt connue de tout le pays et l’archevêque Thierry consacre le miracle en le bénissant.

Tout cela nous est conté par la voix d’Esclarmonde, et c’est pour cela que le récit s’écoule avec évidence. Cette vie, elle l’a choisie elle-même. Sa foi en éclaire toutes les étapes – ses doutes, aussi. Esclarmonde ne se voit pas comme une sainte, mais accepte le rôle qu’on lui prête, d’autant que depuis sa réclusion la mort semble avoir déserté le pays. Les paysans peu à peu s’habituent à sa présence, se persuadent de sa sainteté, confirmée par le miracle de l’enfant né d’une vierge. Elle seule connaît son secret – ainsi que le père de l’enfant. Elle ne ment pas – personne, simplement, ne la questionne sur ce père. Elle sait que la vérité demeure, tapie comme une menace, et elle accepte cela comme elle accepte tout ce qui se produit. Les jours s’écoulent dans son réduit et elle assiste, par sa fenestrelle, à la vie qui s’égaie à l’extérieur, comme bénie par son influence. Chacun s’habitue, aussi, à l’absence de la mort ; les récoltes sont soudain meilleures, le pays vit en paix et heureux ; même Lothaire a été métamorphosé par la décision d’Esclarmonde, il compose des chansons qu’il vient lui chanter devant sa prison, vouant sa vie à l’amour qu’il a pour elle.

Seul le père d’Esclarmonde reste imperméable à cette joie. Un tourment le dévore. Il a interdit à quiconque de seulement prononcer le nom de cette fille chérie qui est morte le jour où l’on a fermé le réduit auquel elle s’est elle-même condamnée. Il a pris une nouvelle épouse, Douce, qui bientôt lui donnera un fils. Mais la folie pose sur lui sa main de douleur et de sang, et un jour il cloue lui-même l’une de ses mains au montant du lit conjugal ; Douce refuse de lui prêter assistance dans sa démence, et bien qu’ayant d’abord refusé l’avis d’Esclarmonde elle accepte finalement ses conseils. Le père doit partir aux Croisades, ce n’est qu’ainsi qu’il apaisera le tourment qui le ronge.

L’enfant aux stigmates, lui, grandit avec sa mère. Le jour, il se glisse entre les barreaux et vit l’existence d’un enfant ordinaire. La nuit, il dort avec sa mère, sur la paille, et le contact de ses mains sur sa peau lui procure des visions pleines de boue et de sang. Elle suit par le songe le parcours des Croisés en terre sainte, elle ressent leurs peines et éprouve leur détresse dans son âme et dans sa chair. C’est dans ces pages hallucinées qu’est le plus sensible, peut-être, ce que Carole Martinez partage avec Laurent Gaudé, cet onirisme de la cruauté, le talent de l’évocation habitée, qui imprime dans l’imagination du lecteur de véritables tableaux portés par une puissance d’écriture. L’armée peu à peu décimée des Croisés finit par ressembler à une armée de morts conduits par des spectres jusque sous les murs de Saint Jean d’Acre. Le récit emprunte la voie de la vision empreinte de merveilleux chrétien, tout en conservant cette sorte d’évidence que lui confère la voix d’Esclarmonde, qui reçoit ces images dans l’isolement de sa cage de pierre, réceptacle condamné à ne jamais agir autrement que par la parole.

Les lecteurs du Trône de fer verront ici que Carole Martinez est capable de scènes aussi cruelles et sanglantes que George R. R. Martin, car le finale du roman déroule un chapelet de malheurs qui conclut de manière brutale et toujours hallucinée l’étrange destin d’Esclarmonde. Sans pour autant faire taire sa voix, qui conte son histoire par delà les siècles, comme un murmure habitant encore les ruines du château des Murmures, où l’on peut l’entendre pour peu qu’on lui prête l’oreille. Car le château des Murmures dresse encore ses pierres abandonnées au cœur d’une nature habitée par les présences surnaturelles de tous les âges, et c’est l’une de ces voix à jamais inscrites dans les pierres que fait entendre Carole Martinez dans une prose hypnotique qui continue de murmurer à l’esprit après que l’on a tourné la dernière page du roman.

Thierry LE PEUT

 

DU DOMAINE DES MURMURES de Carole Martinez

Gallimard, 2011

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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