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30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 10:27

DJAMILIA de Tchinghiz Aïtmatov

T. Aïtmatov, 1957 - Messidor, 1959 - Denoël, 1996 - Folio, 2003

 

Aitmatov - djamiliaUn chant d'amour dans les steppes kirghizes

De Djamilia Louis Aragon a écrit que c’était « la plus belle histoire d’amourdu monde ». Il était bien placé pour en parler puisqu’il a traduit le roman en 1959. Maintenant, l’avis de Louis Aragon, aussi éclairé soit-il, reste un avis. Et éclairé, il l’est assurément puisque l’écrivain français s’est approché au plus près du texte en le traduisant, il en a déconstruit puis reconstruit le contenu, il a pesé chaque mot, lu et relu chaque ligne, s’est imprégné du moindre incident raconté par l’auteur kirghize Tchinghiz Aïtmatov. Et l’édition Folio contient encore la préface écrite par Aragon en 1959, dans laquelle il explique comment et pourquoi ce roman est remarquable.

L’un des charmes de Djamilia est le dépaysement. On est peu habitué à la littérature kirghize. Lorsque Tchinghiz Aïtmatov écrit le roman, en 1958, il n’y a d’ailleurs que peu d’années que son peuple dispose d’un alphabet. C’est donc une littérature naissante, et le roman lui-même a quelque chose de cette fraîcheur, de cette naïveté. Histoire d’amour, Djamilia l’est, assurément. Mais pas uniquement comme l’on s’y attend. Il est question en effet d’une histoire d’amour entre un homme et une femme, mais également entre un enfant et cette même femme, et, surtout, il y est question d’amour pour la terre, pour le monde. En même temps que l’histoire d’amour entre Djamilia et Danïiar, le narrateur de Djamilia a la révélation de son propre amour pour la terre qui le nourrit, sur laquelle il travaille. Cet amour-là s’exprime à travers l’art et c’est une forme d’amour qui compte autant dans le roman que l’attirance réciproque d’un homme et d’une femme. Djamilia est donc l’histoire d’une révélation, et il n’est pas anodin que l’artiste qui naît dans cette histoire en soit aussi le narrateur.

Seït est encore un enfant lorsque se déroulent les événements qu’il relate plus tard, alors qu’il est devenu un artiste et qu’il envoie ses œuvres à des expositions. « C’était au temps de ma prime jeunesse », dit-il en commençant, non sans avoir d’abord regardé et décrit un tableau dont le sens sera clair à la fin du roman. Il nous décrit d’abord sa famille, et l’endroit où il vit. La Petite Maison et la Grande Maison, dans lesquelles se répartit sa famille. « On était dans la troisième année de la guerre » : la Grande Guerre, celle de 1940. Le Kirghizstan, où vivent Seït et sa famille, fait partie de la grande Russie. L’organisation dans laquelle s’inscrivent Seït et sa famille est celle du kolkhoze et l’on voit les paysans transporter le grain envoyé aux soldats sur le front. Les hommes sont absents ; restent les femmes, les enfants et les anciens. « Là où le peuple partait pour la guerre, demeuraient des sentiers amers… » racontera le narrateur plus tard, en disant le départ des hommes et la douleur des mères et des femmes restées derrière. Formule poétique où l’on sent que la douleur des hommes est aussi celle de la terre. Toute l’histoire que raconte Seït est inscrite dans cette terre qui constitue le seul univers qu’a jamais connu l’enfant. Pourtant, il faudra une rencontre, et une histoire d’amour, pour qu’il prenne conscience de son intimité avec cette terre et de l’amour qu’il lui porte. De cette révélation naîtra le besoin de traduire cet amour en images, avec des couleurs. Et les couleurs des tableaux de Seït seront celles de cette terre, bien sûr, celles dont le récit est déjà plein. Car Djamilia fait une large part aux descriptions des lieux et des heures, aux variations de couleurs, aux odeurs, à l’activité des hommes et des animaux. C’est un récit tout plein de la nature. Un chant d’amour.

Les hommes sont partis. Les femmes demeurent. Le « petit frère » est là pour veiller sur ses aînées, et notamment sur la femme de l’un de ses frères. Djamilia. Belle et provocante Djamilia. Libre Djamilia, qui rit à gorge déployée, s’ébat dans la rivière et semble parfois absorbée dans des pensées que les autres ne comprennent pas. Un jour, Djamilia et Seït doivent travailler avec Danïiar. Danïiar est un orphelin. Il a vécu au village, jadis, puis il est parti, n’ayant plus de parents au village. De ce qu’il a fait durant ses années d’absence, où il est allé, nul ne sait rien. Mais il est revenu, un jour. Taciturne, timide, solitaire. Or, dans cet univers de travailleurs où l’on agit plus qu’on ne pense, « si un homme ne se fait remarquer par rien, alors peu à peu on l’oublie ». On ne fait donc pas grand cas de Danïiar, même on se moque de lui, de ses silences, de ses rêveries, de cette sorte de mélancolie qui l’habite et qu’on ne cherche pas vraiment à comprendre. Seït et Djamilia eux aussi se moquent. Un jour, d’ailleurs, pour se moquer, ils mettent sur son chariot un sac de grain si gros qu’un homme seul ne peut le porter. Et Danïiar est blessé, il a vécu la guerre, dont il est revenu. Et Danïiar blessé charge le sac sur son dos, et marche, et marche, et refuse de jeter le sac, même quand tout le monde lui crie de le faire. La honte envahit Seït et Djamilia, et ce jour-là nul ne se moque. Cet épisode change la vision que l’on a de Danïiar. Elle change la façon dont le voient Seït et Djamilia.

Puis Danïiar chante. Il chante avec timidité d’abord, poussé par Djamilia. Puis sa voix prend de l’assurance et s’élève, avant d’envelopper le monde entier. Danïiar se révèle alors en moderne Orphée, ensorcelant les hommes, les bêtes et les plantes tandis qu’il chante la terre, dans ce qui est sans doute l’épisode le plus bouleversant du roman. Car il n’est plus question de rire, alors. L’émotion qui se dégage des chansons de Danïiar bouleverse Seït comme elle bouleverse Djamilia ; c’est comme si un autre Danïiar brusquement venait de naître, et avec lui un autre rapport au monde. « Lorsque j’écoutais Danïiar, j’avais envie de me jeter sur la terre et de l’étreindre à la façon d’un fils, rien que pour ce fait qu’un être humain pût autant l’aimer. » D’où Danïiar tire-t-il cet amour ? Qu’a-t-il donc vécu durant ses années loin du village, pour être plein d’un tel amour ? « Et soudain tout me devint compréhensible », écrit le narrateur. « C’était un homme profondément amoureux. Et amoureux, il l’était, je le sentais bien, pas seulement d’un autre être humain : il s’agissait là de je ne sais quel amour tout autre, d’un énorme amour, de la vie, de la terre. » Et la nature tout entière réagit au chant de Danïiar : « Quand, semblait-il, le dernier écho de la chanson s’éteignait, le nouvel élan palpitant qu’elle prenait semblait réveiller la steppe somnolente. Et celle-ci écoutait avec gratitude le chanteur qui la couvrait des caresses d’un chant familier. Dans un ample courant de rêverie, les blés mûrs, bleus, ondulaient dans l’attente de la moisson, et des taches de lumière d’avant l’aube traversaient les champs en courant. La puissante foule de vieux saules au moulin faisait un frou-frou de feuilles, au-delà du ruisseau achevaient de brûler les feux d’un camp champêtre, et je ne sais qui, comme une ombre, sans bruit gambadait au-dessus de la rive, du côté de l’aïl (le village), tantôt disparaissant dans les jardins, tantôt resurgissant. Le vent apportait de là-bas la senteur des pommes, les miels chauds du maïs en fleur comme un lait qu’on vient de traire, et le souffle tiède des fumiers séchés. » (pages 84-85)

Djamilia et Danïiar bien sûr vont s’aimer, et Seït en prend conscience non sans jalousie, car il se rend compte qu’il aime lui aussi Djamilia. « Oui, cela avait été mon premier amour, encore enfant. » Djamilia est l’histoire de ce premier amour, et d’un amour plus grand. C’est l’histoire de la façon dont Seït s’est séparé de son enfance, dont il est devenu artiste, par amour de la terre qui l’a vu naître. Oui, Djamilia est « la plus belle histoire d’amour du monde », comme l’écrit Aragon, parce qu’elle n’est pas « seulement » l’histoire d’un amour mais l’histoire de ce qu’est l’amour. C’est l’histoire de la naissance d’un artiste, racontée par un poète. Pour devenir cet artiste, ou simplement pour devenir adulte et se détacher de l’enfance, Seït doit d’une certaine manière trahir ceux qu’il aime, et qu’il continue pourtant d’aimer, les trahir au nom de l’amour même, et accepter que sa trahison ne soit pas comprise, comme ne l’est pas la trahison de Djamilia, qui a choisi d’aimer un autre homme que son mari, et de quitter la famille qui l’avait accueillie.

Ce que l’on retient de Djamilia, c’est sa simplicité. Tout coule dans ce roman avec une évidence naïve, comme primitive, et la douleur de la trahison elle-même s’épuise dans le mouvement naturel du récit, dans une impression d’apaisement. 

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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