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26 février 2014 3 26 /02 /février /2014 13:13

LA CHRONIQUE D'UN AMOUR EN FORME D'ESQUIVE

Mezescazes - 2 garçons

« Dans ce récit au jour le jour d’un premier amour, Philippe Mezescaze évoque avec beaucoup de sincérité la passion naissante entre deux adolescents qui ne doutent jamais de leurs désirs. » Telle est l’accroche de la quatrième de couverture – et là où le bât blesse chez Mercure de France. Car, après lecture, cette présentation du livre me semble fautive. Elle oriente le lecteur vers quelque chose que le roman, au contraire, s’emploie à lui retirer.

Deux garçons semble construit sur la figure d’un vide. Comme souvent dans les livres, c’est au centre même que se présente cette figure. En l’occurrence, lorsque les deux garçons – Philippe Mezescaze, l’auteur, et Hervé Guibert, journaliste-écrivain décédé du sida en 1991, âgés respectivement de 17 et 14 ans au moment du roman – couchent ensemble et que le narrateur découvre le « vide » dans le corps de son partenaire. La scène est étrange, comme s’il ne fallait pas identifier ce « vide », qui sera explicité plus loin. Mais c’est bien ce vide qui me paraît caractériser le mieux la relation que raconte ce livre. Un amour non pas aussi limpide que le laisse entendre l’accroche de la 4e de couverture – redoublée d’ailleurs par les deux portraits d’adolescents qui se partagent le bandeau de la première de couverture, en soi une ode à l’adolescence, à sa beauté « innocente » et « rebelle » (l’innocence serait chez Guibert, la révolte chez Mezescaze), innocence parfaitement démentie ensuite par le roman – mais au contraire fait de fuites et d’esquives, et reposant dès sa naissance sur ce motif.

La première rencontre – objet littéraire en soi – est d’autant plus attendue que le roman se présente d’emblée comme le récit de cet amour. Or, Mezescaze esquive cette scène de la première rencontre, en ceci qu’il en esquive la part la plus belle, la plus « innocente » justement, la naissance du sentiment. D’entrée de jeu – la rencontre a lieu dans un théâtre, au sein d’une troupe dont Mezescaze fait partie et que rejoint le jeune Guibert -, la rencontre est fascination du regard, puis violence d’un rapport de force à peine détourné par le prétexte d’une mise en scène de Caligula. C’est le trouble désordonné, l’impulsivité de l’adolescence que peint l’écrivain, plus que le charme ambigu d’une première rencontre. D’emblée l’aîné se jette sur son cadet, le bouscule, lui fait violence en empruntant le rôle de Caligula se jetant sur Scipion. Et l’innocence disparaît, jetée à bas, expulsée du récit.

On peut certes reconnaître aux deux protagonistes la certitude de leur désir. Mais, là encore, l’écrivain gomme la découverte des corps pour lui préférer un passage à l’acte assez confus, emporté par la subjectivité du narrateur. Comme si tout se faisait dans une sorte de désordre, de déconstruction du sentiment, une confusion des actes qui serait peut-être le reflet de celle des sentiments. Toujours est-il que le récit de cet amour, annoncé comme un amour vrai, un amour partagé, sans ombre de doute, une histoire peut-être pleine de bruit et de fureur adolescents, se révèle au contraire parcouru de fulgurances violentes, d’une brutalité constante qui se joue entre les deux garçons eux-mêmes, en forme d’esquives, justement, puisqu’ils se désirent, s’aiment, et se repoussent en même temps, aidés en cela par des adultes qui regardent avec hostilité leur amour tapi dans les ombres du théâtre. Le doute, loin d’être absent du roman, est présent très vite, sous cette forme d’ambiguïté qui caractérise (peut-être) l’adolescence : les deux garçons sont attirés mais également effrayés par leur amour, et la jalousie, voire l’hostilité, prend l’excuse du jeu obscur des adultes pour se décliner en tension : tension des sentiments, bien sûr, mais tension temporelle aussi. Au fond, très vite, cet amour se dis-tend, les amoureux s’éloignent après être quasiment entrés en collision.

Comme dans Les mauvais anges d’Eric Jourdan, l’ambiguïté des adultes est une ambiguïté sexuellement lourde. L’attitude du père de Guibert est décrite par le narrateur comme une hostilité qui ne s’assume pas, presque une protection agressive, une interdiction qui ne se dit pas et s’observe à petite distance : le père refuse de laisser son fils sortir seul en compagnie de celui en qui il (le père) devine un amant, mais au lieu d’interdire il accompagne, et s’assoit à quelque distance, voire au-dessus, pendant que dans le noir d’un théâtre ou d’un cinéma les deux garçons se livrent aux plaisirs clandestins en se jouant et finalement s’affranchissant avec bravade du sur-moi paternel. Ensuite le père dépose chez l’amant les missives enflammées du fils – comme s’il ne devinait pas ce qui s’y joue et s’y écrit ouvertement. Pourtant la séparation se fait effectivement, avec la complicité de la directrice de la troupe, qui, elle aussi, devine, voit, fustige mais n’interdit pas. Et l’on voit, curieusement, les deux jeunes amants passer de la clandestinité à une tendresse affichée, sans que l’on ait saisi le moment où « les autres » admettaient ce passage. Sans qu’on l’ait saisi soi-même, au fond.

C’est ce caractère déconstruit, haché, « éclaté » du récit qui étonne, et qui prend un sens littéraire, symbolique, avec le « vide », physique, réel, que porte en lui le corps d’Hervé. La nuit partagée en dépit, et en définitive avec l’assentiment, de l’entourage figure dans le récit le moment où cet amour déjà étrange bascule dans le désamour et se résout dans l’hostilité – on songe à la scène, elle-même comme irréelle, où Hervé surgit d’une haie pour surprendre et toiser la grand-mère de Philippe en pleine rue, trahissant la violence du désir, du dépit et de la jalousie autour de laquelle se joue dès lors l’amour des deux garçons -, jusqu’à disparaître sans crise, sans rupture effective, n’ayant été en définitive qu’une crise en lui-même.

De ce récit d’amour puisant certes aux sources des amours particulières mais rompant avec la trompeuse « pureté » des amours adolescentes, on retient l’image d’un Hervé Guibert déjà, adolescent, ambigu et d’une violence dissimulée. On oublie difficilement, par exemple, l’ultime apparition du « personnage », dans une scène d’hystérie puérile presque effarante, qui se joint à celle du jeune Hervé toisant la grand-mère de son amant pour suggérer – souligner, même – une personnalité profondément troublée, narcissique jusqu’à la brutalité et l’hystérie.

Est-ce bien la volonté de Philippe Mezescaze ? Ou n’est-ce qu’une lecture parmi d’autres, dont je serais seul responsable ? Toujours est-il que Deux garçons est d’abord le témoignage d’un narrateur qui, outre sa relation tumultueuse avec Hervé Guibert, décrit ici sa propre adolescence troublée, et notamment une relation ambiguë, mais plus touchante finalement que l’histoire d’amour, avec la grand-mère chez qui il vit, n’ayant plus sa place auprès de ses parents. Au contraire, justement, d’un Mauvais anges où la violence était reine aussi mais se doublait d’un absolu revendiqué dans les sentiments comme dans le style, Deux garçons refuse à la fois la soumission au poncif littéraire des amours particulières et l’abandon franc et complet au lyrisme de la violence comme à celui des sentiments. C’est la chronique plus que le récit d’une aventure en quelque sorte avortée, inachevée, que l’écrivain refuse de transformer en simple motif littéraire. Le désordre que l’on y trouve est ainsi, sans doute, proche de celui de la vie, où tout n’est pas subordonné à une « forme » parfaite, où une suite d’instants ne forme pas toujours un ensemble cohérent.  

Thierry LE PEUT

 

DEUX GARCONS de Philippe Mezescaze

 

Mercure de France, 2014

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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commentaires

Bloggieman 07/07/2014 10:35

Un grand merci pour votre commentaire, qui est lui-même précis et impliqué, ce qui est d'une grande valeur pour moi. Je suis d'accord avec votre perception de ce roman, qui se lit comme un
témoignage sincère sur une expérience particulière. Si ce blog vous donne envie de lire certains des livres qui y sont évoqués, il n'aura pas été inutile ! Bonnes lectures, d'ici ou d'ailleurs.
(Tant et tant de livres nous attendent...)

p_ 06/07/2014 11:05

Merci pour votre belle approche du roman. J'aime beaucoup votre analyse que je trouve précise et juste sur le sentiment de vide confronté à l'irruption violente des sentiments, nouveaux à ce moment
de l'adolescence. Oui, le livre est vendu sur le nom de Guibert et de cette rencontre mais bien plus juste est votre description d'une adolescence où la grand mère a une place essentielle. J'ai lu
ce récit comme celui d'un ado qui n'a de place nulle part et se retrouve face à un autre garçon, plus âgé, qui le met soudain sur un piedestal puis le défait. La rencontre avec Guibert apparait
comme un moment d'accélération mais c'est la description du quotidien de l'auteur, dans sa ville, avec une sorte de torpeur bousculée par l'activité du théâtre (et l'impétuosité de Guibert) qui
constitue l'essentiel du livre. Il est en effet peu enclin aux envolées romantiques et aux clichés. Cela rend la lecture poignante. Il ne s'y passe, croit-on, presque rien, sinon une lente
déchirure de grandir en prenant conscience de l'éphémère, des corps et des passions.
Je découvre votre blog et vous remercie de prendre soin d'écrire avec une réelle implication et reflexion, cela me donne envie de lire beaucoup d'autres livres que vous recensez et que je ne
connais pas.

Bloggieman 13/06/2014 11:15

Merci de votre lecture (j'ai corrigé les deux références erronées à la mère) et de votre commentaire, qui passe sous silence les imperfections de ce compte rendu de lecture. Et merci d'écrire, ce
qui permet aux lecteurs d'entrer dans des univers infinis !

Philippe Mezescaze 12/06/2014 20:19

Je découvre votre analyse de Deux garçons.Je vous remercie. Je souscris à ce que vous écrivez, qui est au plus près de ce que j'ai voulu inscrire dans ce récit. Je me permets d'apporter une
correction à votre texte; vous parlez à deux reprises de la mère du narrateur, alors qu'il s'agit de sa grand-mère.

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