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2 janvier 2010 6 02 /01 /janvier /2010 20:21

un-tueur-sous-la-pluieUn tueur sous la pluie (Killer in the Rain, Janvier 1935, Black Mask)

Bay City Blues (Bay City Blues, Juin 1938, Dime Detective)

Déniche la fille (Try the Girl, Janvier 1937, Black Mask)

 

Trois nouvelles de Raymond Chandler initialement publiés dans Black Mask et Dime Detective, réunies ici dans une traduction de Henri Robillot. Trois histoires de privé qui, dixit la quatrième de couverture, renferment « tout l’univers du célébrissime Chandler ».

 
Affaires privées
A première vue, le privé de chacune des trois nouvelles pourrait être le même. Il s’exprime bien sûr à la première personne, fait preuve du même esprit de dérision et du même humour, destinés l’un et l’autre à rendre plus tolérable l’ordinaire de son activité quotidienne. Dans les deux premiers titres apparaît le même flic travaillant au bureau du shérif de Los Angeles, Violets M’Gee – ainsi surnommé à cause de son habitude de suçoter des pastilles à la violette, ce qui invite à reconnaître dans le privé un personnage unique, bien que son nom ne soit pas cité dans la première nouvelle. La deuxième, en revanche, le mentionne plusieurs fois : Johnny Dalmas, privé de L.A. Dans la troisième, toutefois, le héros a pour nom Carmody, mais il conduit la même voiture que Dalmas (un roadster Chrysler). Le changement de nom n’empêche pas les deux privés d’illustrer la même veine de héros chandlerien : courageux sans être tête brûlée, d’un naturel prudent mais pas assez pour se tenir à l’écart d’un traquenard, suffisamment astucieux toutefois pour se tirer d’affaire même quand on veut faire de lui un bouc émissaire idéal, intéressé (il faut bien vivre) mais pas vénal. Un brave type, en somme, qui travaille en marge de la police officielle, parfois contre elle, parfois pour elle – Violets M’Gee apporte des clients à Dalmas –, et qui se fie d’abord à son propre code de conduite. A la fin de « Try the Girl », il rosse une fille pour rendre vraisemblable une fausse déposition à la police, parce qu’il trouve cela plus juste.

 

Les intrigues sont bâties aussi sur le même principe, celui du mouvement. Dans « Try the Girl », Carmody est littéralement happé par une action qui ne le concerne pas, simplement pour avoir glissé son nez où il ne fallait pas, et ne s’arrête d’agir qu’une fois résolue l’affaire dans laquelle il s’est ainsi trouvé embarqué par hasard. Dans les deux autres titres, une action en entraîne une autre et cet enchaînement serré ne laisse guère de place à la digression. Le récit étant à la première personne, le lecteur n’a d’autre choix que de suivre le héros là où le mènent son enquête et les rebondissements inopinés, à la rencontre des personnages dont chaque histoire s’emploie à révéler les caractères.

 

Ce sont donc les personnages « secondaires » - pas tant que ça, évidemment – qui donnent chair aux histoires. Des personnages dotés d’une histoire mais croqués en quelques situations, emportés eux aussi par les événements : soit c’est le privé qui les entraîne dans le mouvement, soit il croise leur trajectoire déjà entamée. Dans tous les cas, la résolution de l’intrigue s’inscrit dans le mouvement des personnages et coïncide avec l’aboutissement de leur trajectoire. Une figure se distingue dans chacune des nouvelles : celle de Dravec dans « Killer in the Rain », celle de Steve Skalla dans « Try the Girl », celle du flic Al De Spain dans « Bay City Blues ». Toutes sont liées à la femme, qu’il s’agit de protéger dans un fol espoir de possession (Dravec), de retrouver (Skalla) ou de tuer par dépit (De Spain). Chacun de ces trois hommes est à sa manière une « force de la nature » dont la trajectoire illustre l’irréversible décadence liée à leurs femmes désirées ou honnies. A chaque fois, la trajectoire de cette figure-maîtresse provoque des dégâts « collatéraux » dont le détective est tantôt le simple spectateur tantôt le responsable plus ou moins volontaire. Chacune de ces figures-maîtresses affiche en outre une distance à l’égard de son propre destin, qu’elle s’exprime de manière pathétique (Dravec), cynique (De Spain) ou quasiment amusée (Skalla) : c’est à la fois la marque du genre (le détective non plus ne s’en laisse pas conter, et même si les événements et les personnages l’étonnent parfois, au fond rien ne le surprend) et une façon de les inscrire dans un destin d’autant plus implacable qu’il paraît assumé d’avance. On sent ainsi dans le Dravec des premières pages de « Killer in the Rain » ce qu’il advient du personnage dans les dernières, et la conclusion de la trajectoire de Skalla dans « Try the Girl » n’étonne pas davantage. Quant à De Spain, si la place qu’il occupe finalement dans l’intrigue peut, elle, surprendre, la façon dont il réagit in fine révèle aussi l’empreinte d’un destin. Ce sont trois personnages entiers, auxquels doit correspondre une trajectoire absolue, sans demi-mesure.

 

Autour des figures-maîtresses, les autres personnages portent aussi, souvent, la marque du désespoir. Le détective les surprend dans une déchéance amorcée de longue date, ou donne lui-même le coup de pouce qui fait bondir les uns et tomber les autres. Chaque nouvelle se présente ainsi non comme un mouvement unique – celui qui entraîne le détective vers la résolution de l’intrigue – mais comme le choc de plusieurs trajectoires qui se croisent et s’influencent l’une l’autre. En recherchant une femme dans « Try the Girl », le détective en pousse une autre à devenir une meurtrière ; en réveillant une vieille affaire, dans « Bay City Blues », il agite un microcosme où une tension non résolue ne demande qu’à pousser à leur conclusion dramatique des relations en sommeil ; et dans « Killer in the Rain » un imbroglio de désirs et de jalousies bien antérieurs au début de la nouvelle se démêle à la faveur d’un crime qui joue le rôle de catalyseur.

 

Tout cela n’a bien entendu rien de nouveau : c’est le matériau dont est fait le genre policier. C’est la forme brève qui donne à ces trois nouvelles de Chandler leur caractère dynamique, à la fois dans le rythme du récit et dans les portraits qui l’émaillent. L’écrivain croque ses personnages en traits vifs : psychologie, vêtements, environnement, tout a son importance et doit tenir en quelques lignes, voire quelques mots. Quelques scènes, parfois une seule, doivent suffire à les caractériser, à leur donner « chair », à faire sentir l’émotion tapie sous la surface ; les personnages, même secondaires, ne sont ainsi jamais traités avec légèreté, comme des instruments du récit, mais toujours comme des personnes, avec ce que cela suppose de sentiments non avoués, d’épaisseur. Ainsi, le brutal Moss Lorenz dans « Bay City Blues », peu propice à la sympathie et finalement pathétique alors même qu’il ne prononce que peu de mots, ou la veuve de Shamey dans « Try the Girl », alcoolique qui ne se contente pas d’être pathétique mais dont la hargne transparait dans l’attitude contradictoire, ratée aussi bien que maître-chanteur. Dans ce monde en demi-teinte, il s’agit souvent de saisir la balle au bond sans trop se soucier de morale, le but étant d’exister ou au moins de survivre.

 

Cette densité a pour corollaire l’exclusion des éléments contingents : le détective peut ainsi se faire enlever en pleine rue et en plein jour sans que cela paraisse anormal, parce que l’important n’est pas dans le « réalisme » de l’action mais dans la nécessité de garder les personnages en mouvement. Si tout se joue entre le détective et son ravisseur, inutile de faire intervenir des figurants : « Des voitures étaient garées des deux côtés de l’avenue. Il aurait dû y avoir une bonne demi-douzaine de personnes en vue. Il n’y en avait pas une, mis à part le grand type avec son pétard et moi. » (« Try the Girl ») Ce qui ne veut pas dire pour autant que l’écrivain joue la carte de l’indice forcément signifiant, à la manière d’un Sherlock Holmes : il existe des « signes » qui ne trouvent pas de sens (« Elle tenait à la main un petit gant enveloppé autour de la crosse d’un automatique. J’ignore pourquoi. Jamais je n’ai élucidé ce mystère. », note le narrateur-détective de « Try the Girl »), et d’autres dont le sens n’est pas celui attendu (comme l’explication de la mort du chauffeur Carl Owen dans « Killer in the Rain »). Chandler s’accommode fort bien des entorses à l’artifice de la perfection, car la vérité est rarement aussi parfaite qu’un récit policier. Ainsi, après le dénouement de « Bay City Blues », met-il dans la bouche d’un personnage des paroles qui soulignent le caractère non nécessaire de la conclusion : « Il n’aurait pas dû vous tirer dessus, dit-il. Vous n’auriez rien pu prouver du tout. Nous ne vous aurions pas laissé faire. » Si l’action ne répondait qu’à des impératifs logiques, elle serait, précisément, moins « juste », moins « vraie ».
Thierry LE PEUT

Sur les personnages de Chandler, Mallory, Carmody, Dalmas : voir cette mise au point de Jim Doherty

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Published by Bloggieman - dans US littérature
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