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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 19:26

Hammett - le sac de couffignalLE SAC DE COUFFIGNAL

Folio n° 1932 (mars 1988)

 

Le sac de Couffignal

 

Le détective de l’agence Continental a été engagé pour veiller sur les cadeaux de mariage de la petite-fille Hendrixson, sur l’île de Couffignal, dont les riches résidents ont bâti une communauté les mettant à l’abri du reste du monde. Sauf que, cette nuit-là, tout Couffignal est réveillé par des tirs de mitrailleuses : celles qu’une bande de truands a montées sur une voiture et un bateau pour arroser la communauté afin de dissuader quiconque de se mettre en travers de son chemin. La banque, puis les résidences, sont attaquées. Le détective s’efforce alors de neutraliser les truands et découvre finalement que le renard se cachait parmi les poules.

 

On retiendra la conclusion de la nouvelle, où la belle fatale échoue à séduire le détective : « Je me demande où ces femmes-là vont chercher leurs idées », déclare le narrateur, avant d’expliquer à la femme : « Vous vous figurez que je suis un homme et que vous êtes une femme. C’est faux. Je suis un chasseur et vous le gibier en fuite devant moi. Il n’y a rien d’humain dans tout ça. »

Deuxième erreur de la femme : croire que le détective ne tirera pas sur elle à moins qu’elle ne le menace. Il s’en défend, elle le brave, il tire. « Ma voix résonna, âpre et sauvage, comme celle d’un étranger, à mes propres oreilles. » Tandis qu’il lui dit : « Vous auriez dû le savoir, que je le ferais ! Est-ce que je n’ai pas volé sa béquille à un infirme ? » (En effet, il a pris la béquille d’un infirme, mais non pas volée : empruntée.)

Un moment plus tôt, toutefois, le détective a démontré son désintérêt pour l’argent, affirmant dans une longue tirade qu’il faisait ce travail parce qu’il lui plaisait, et que la perspective de le faire encore vingt ans avait plus de prix à ses yeux que celle de s’enrichir en acceptant une part du butin proposé par la belle.

 

La fille de papa

 

La fille de Harvey Gatewood a disparu. Gatewood est un self made man, un colosse de hargne et d’égoïsme. Le détective a pour mission de retrouver la fille chérie… et découvre qu’elle n’est pas si innocente que cela et qu’elle a elle-même conçu l’enlèvement pour soutirer assez d’argent à papa pour mener sa propre existence, loin du tyran. Le dénouement est intéressant : papa retrouve sa fille qui, loin d’éprouver de la culpabilité, le menace de faire des révélations sur ses affaires à la justice s’il ne se plie pas à ses conditions. Les chiens ne font pas des chats.

 

Où l’on voit le détective faire preuve de compassion, même à l’égard de Gatewood : « Je ne l’aimais ni personnellement ni de réputation mais, ce matin-là, il me faisait pitié. » Et papa et fifille rentrer chez eux « suant de haine réciproque par tous les pores » : une belle histoire de famille donc, qui engage à laisser entre eux ces spécimens d’humanité que l’argent ne fait pas meilleurs que les autres.

 

Tulip

 

Sous ce titre, non pas une nouvelle mais un roman inachevé. La dernière tentative de Hammett pour écrire un roman, vers la fin de sa vie.

 

Tulip est un texte insolite, qui n’appartient pas au genre policier. Le narrateur est un homme qui touche à la soixantaine et qui, dans sa retraite (une maison appartenant à des amis, en pleine nature), reçoit la visite d’un autre homme qu’il a déjà rencontré plusieurs fois. Les deux hommes sont liés par leurs précédentes rencontres et par la connaissance (imparfaite, sporadique) qu’ils ont l’un de l’autre. Connaissance d’autant plus improbable que les deux hommes, surtout le visiteur, semblent portés à inventer tout ou partie de leur passé.

 

Le cœur du texte, ce sont les récits que font les deux hommes, et le dialogue qui véhicule tant ces récits que le point de vue de l’un sur l’autre. Le narrateur est un écrivain – mais qui semble n’avoir rien écrit depuis longtemps. L’autre, Tulip, est un homme qui semble croire que sa vie est assez intéressante pour faire un livre, et dont les différentes rencontres avec le narrateur sont tournées vers ce but : le convaincre d’écrire sa vie.

 

Or, le narrateur ne croit pas à la véracité de ce que lui conte Tulip, et quand bien même, ne croit pas que l’existence fournisse la matière de l’écriture. Sa propre existence, dit-il, ne lui a fourni la matière que d’une nouvelle, qu’il juge plutôt sévèrement.

 

L’échange entre les deux hommes, auquel participent discrètement quelques enfants – ceux des amis du narrateur -, se révèle vite une réflexion sur l’écriture et la vie. D’une part, l’écrivain considère que les faits de la vie ne constituent pas le matériau de l’œuvre ; d’autre part, Tulip invente sa propre vie en puisant dans celle des autres la matière de son invention : ainsi son premier récit, qui se substitue brutalement à celui que fait le narrateur, s’y enchâssant pour n’être jamais terminé, s’appuie-t-il sur les paroles mêmes du narrateur et sur le décor dans lequel Tulip l’a retrouvé.

 

On ne comprend pas tout de suite qui sont les deux hommes l’un pour l’autre – Tulip appelle l’autre « papa », mais il n’est pas son fils. Et l’on se demande ensuite si Tulip est bien réel ou s’il est une projection du narrateur, comme pourraient l’être finalement les enfants qui se joignent à l’histoire et sont les témoins, plus que les acteurs, du dialogue qui se joue. (« La première fois que je le rencontrai aussi imbibé d’alcool que je l’étais, je songeai avec quelque appréhension qu’il représentait peut-être un aspect de moi-même », dira le narrateur de Tulip.)

 

L’ensemble est un texte qui tient plus de la pièce de théâtre que du roman, même s’il est ancré dans un cadre naturel que parcourent les personnages.

 

Citations :

 

Le narrateur à Tulip :

 

« Et, bon sang, où as-tu été pêcher l’idée que les écrivains sont comme ça en quête de sujets à traiter ? Le problème consiste à organiser les matériaux, pas les recueillir. La plupart des écrivains que je connais ont dix fois trop de sujets en tête, ils sont submergés d’idées dont ils n’arrivent jamais à se dépêtrer. »

« Le gros ennui avec des gens comme toi, ce n’est pas que leurs pensées soient tellement puériles, mais c’est qu’ils empêchent les autres de penser autour d’eux. »

 

Dialogue :

 

« (Tulip) Je n’ajoute pas de touche personnelle. Je te répète seulement ce que m’a dit ce type.

(Le narrateur) - J’ai rarement entendu une déclaration aussi sujette à caution, mais admettons. »

 

Le conteur et son auditoire :

 

(Les enfants viennent de se joindre aux hommes.) « Un meilleur conteur aurait continué sans doute comme auparavant, sans tenir compte de leur présence nouvelle, mais il me fallait trouver, ou du moins je le pensais, un moyen quelconque de les incorporer à mon histoire. »

 

Dialogue (bis) :

 

« Je ne sais pas toujours de quoi tu parles, Papa, dit Tulip, mais tu ne pourrais pas écrire la chose comme elle arrive et laisser ton lecteur en retirer ce qui lui chante ?

- D’accord, c’est une façon d’écrire, et si tu veilles bien à ne pas t’engager toi-même, tu peux arriver à persuader différents lecteurs de trouver toutes sortes de significations différentes à ce que tu as écrit, au bout du compte, presque de prendre le symbole de quelque chose d’autre et j’ai d’ailleurs lu quantité de textes de ce genre qui m’ont plu, mais ce n’est pas là ma façon d’écrire et il est inutile que j’essaie de faire semblant. »

 

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans US littérature
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