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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 16:05

COUPS DE FEU DANS LA NUIT, L'intégrale des nouvelles de Dashiell Hammett

2011, Omnibus

 

Ces notes ayant pour but de servir de futurs travaux, leur but n’est pas de maintenir le secret sur le contenu des nouvelles. Elles contiennent donc des révélations qu’un lecteur de Dashiell Hammett ne souhaite peut-être pas lire avant d’avoir exploré lui-même ces nouvelles. Qu’il soit ici prévenu.

 

Les citations proviennent de l’édition Omnibus, janvier 2011.

 

Hammett - nouvelles OmnibusLe barbier et sa femme (The Barber and his Wife, 1922)

Histoire en cinq actes sans contenu policier (même si le triangle amoureux qu’il met en scène est typique d’un récit policier).

L’histoire : Louis Stemler est l’heureux propriétaire d’un salon de coiffure. Il s’astreint à une hygiène de vie saine (exercices dans la fraîcheur glaciale de sa chambre dont la fenêtre est ouverte, bain froid, musculation, viande rouge, et il fume sans avaler la fumée) et vit une vie ordonnée avec sa femme Pearl. Celle-ci ne supporte pas les habitudes de son mari mais il n’en a cure et s’amuse à lui imposer ses habitudes quotidiennement. Sa femme lui appartient au même titre que son salon, il est un homme à la vie réglée et cela suffit à son bonheur. Mais un jour… Le frère de Louis, Ben (dont l’hygiène de vie n’est pas aussi saine), lui apprend qu’il a vu sa femme avec un autre homme, au cinéma, un soir où Louis assistait à un match de boxe. Ben ayant reconnu l’homme, Louis se rend au bureau de ce dernier et règle l’affaire prestement, de la seule manière digne d’un homme : il frappe l’importun. C’est pour réagir à ce type de situation qu’il s’astreint à rester en forme. L’autre, en revanche, est un jeune employé aux jambes de flanelle, incapable de tenir la distance. D’ailleurs, c’est ce qui intéresse Pearl : « Il ne veut pas de viande à tous les repas. Il ne prend pas des bains froids. Il apprécie autre chose que les choses brutales. Il ne voue pas un culte à son corps. » Et puis aussi : « Il lit autre chose que les pages de sport. Il ne va pas aux combats de boxe. Il aime le cinéma. Il n’aime pas les comédies burlesques. Il avale la fumée des cigarettes. Il ne pense pas que les muscles sont tout ce que les hommes doivent avoir. » (p. 13) Ayant promptement réglé l’affaire et averti M. Becker qu’il reviendrait finir le travail s’il manquait encore de respect à sa femme, Louis Stemler rentre chez lui, non sans avoir terminé sa journée de travail et s’être rendu au spectacle seul pour laisser à Pearl le temps de remettre ses idées au clair. Dernier acte : Louis Stemler rentre chez lui et trouve sa maison déserte. Pearl a laissé un message : « Je ne veux plus jamais te revoir. Tu es une brute. […] Je suis partie avec lui. »

 

La nouvelle est simple, épurée, efficace comme une démonstration. Hammett emprunte le point de vue de Louis, dont le numéro matinal quotidien pour exaspérer son épouse, la satisfaction au travail et la manière de régler son différend avec l’importun sont évidemment justifiés. Louis Stemler est un homme heureux : il possède une affaire prospère, il a une femme qui prépare chaque jour ses repas et tient la maison, il a la force nécessaire pour régler lui-même ses affaires comme doit le faire un homme. La « chute » provient justement de l’inadéquation de la réaction de sa femme et de sa vision satisfaite du monde. La nouvelle est ainsi le portrait d’un égocentrique qui, jusqu’au bout, est incapable de comprendre un autre point de vue que le sien. L’ironie est constante puisque tout est affirmé avec la solide confiance de Louis, les faits nus livrant au lecteur les éléments de son propre jugement. Conclusion livrée par la brute égocentrique : « Autant n’être qu’une petite nature ! » (p. 15)

 

Retour au pays (The Road Home, 1922)

L’histoire : Quelque part en Asie, deux hommes se font face sur un bateau : l’un, Hagedorn, a traqué l’autre, Barnes, durant deux ans avant de lui mettre enfin la main dessus. Hagedorn est bien décidé à ne pas se laisser adoucir par les supplications et les propositions de Barnes, qu’il compte ramener à New York, aux gens qui l’emploient. Barnes a commis un vol et tué un homme. Mais c’était il y a deux ans, il prétend avoir changé et se demande pourquoi on vient le rechercher au bout du monde, alors même que la compagnie de transport qu’il a attaquée a récupéré l’argent. Hagedorn se montre intraitable ; question de principe. Deux ans de traque, deux ans d’obstination, ça ne se balaie pas d’un revers de main, même en échange d’une fortune. Barnes se jette finalement à l’eau – au mépris des crocodiles – et s’enfuit dans la jungle. Hagedorn doit choisir s’il le poursuit ou s’il renonce. Il ne renonce pas. Le bateau repart sans lui.

 

L’histoire est de nouveau très simple, elle se résume au face à face de ces deux hommes, durant quelques minutes. Elle repose sur un choix : celui du renoncement ou de la détermination. Celle-ci est soulignée par l’évocation de la vie de famille qui attend Hagedorn à son retour au pays (sa fille doit avoir quinze ans, il ne l’a pas vue grandir depuis deux ans) et par la « prévision », faite par le capitaine du bateau, qui pense qu’il peut retrouver Barnes en une semaine, un mois… ou cinq ans, tant la jungle est dense.

 

Le salaire du crime (The Sardonic Star of Tom Doody [Wages of Crime], 1923)

L’histoire (en quatre actes) : Tom Doody est arrêté par la police pour le vol de soixante-cinq mille dollars à la National Marine Bank. Il purge une peine de prison. Une journaliste écrit un article sur lui, qui paraît au moment où un autre détenu libéré sur parole meurt sous un camion en sauvant une fillette. Tom Doody bénéficie de la libération conditionnelle et signe un contrat pour une série de conférences sur sa vie de larcins, dont le point culminant est le vol de la National Marine Bank. Alors qu’il s’apprête à tenir sa première conférence, un homme confesse sur son lit de mort le crime pour lequel on a incarcéré Tom Doody. Toute l’existence criminelle de ce dernier n’était en fait qu’un mensonge, dont il tirait gloire et bientôt profit. L’homme qui l’a engagé pour les conférences lui réclame maintenant l’avance versée, et menace de le faire arrêter pour escroquerie et extorsion de fonds s’il ne rembourse pas !

 

Tout l’art de la nouvelle concentré en un récit de nouveau épuré, découpé en actes courts. C’est le fonctionnement de la société que Hammett peint ici avec une ironie sarcastique. L’intérêt des journalistes pour les criminels, le profit que ceux-ci peuvent en tirer, le caractère arbitraire des décisions de justice aussi : Doody est arrêté et inculpé à tort, puis bénéficie de la libération conditionnelle en raison de circonstances purement conjoncturelles : l’article de presse, un fait divers alimentant le débat sur la liberté conditionnelle, et, juste avant la décision de la commission d’Etat des mises en liberté conditionnelle, la victoire d’une équipe de football de l’université « dont trois membres de la commission étaient d’ardents anciens élèves » (p. 25) !

 

A la morgue (The Dimple, 1923)

L’histoire : Walter Dowe est désespéré en apprenant que le théâtre où s’est rendue sa femme vient d’être ravagé par un incendie. Il réveille le préfet de police Murray Bornis pour que celui-ci lui permette de voir les blessés transportés dans les hôpitaux, et finalement les corps emmenés à la morgue. Là, Bornis reconnaît dans un corps en bouillie, méconnaissable, la femme de Walter : il en est sûr, il a reconnu la fossette à son genou…

 

Evidemment, il faut lire la nouvelle elle-même pour apprécier la nature cocasse de la chute. En allant réveiller le préfet Bornis, Walter Dowe pense aux sentiments d’aversion que professait sa femme à l’encontre de ce monsieur. Sentiments bientôt contredits lorsque le sieur Bornis est capable d’identifier le corps défiguré de la femme grâce à un détail de son intimité. Hammett transcrit les faits, sans aucun commentaire. Ils se suffisent-, en effet.

 

Le chapeau noir dans la pièce obscure (It [The Black Hat That Wasn’t There], 1923)

Première enquête « classique » à la première personne narrée par un détective privé – ni son nom ni l’Agence pour laquelle il travaille ne sont mentionnés mais il précise lui-même : « Je n’ai pas précisément la taille fine » (p. 42), ce qui correspond au futur « agent de la Continentale ». Le détective fournit les faits et détaille les différentes étapes de son enquête et de ses raisonnements. Il possède des complicités dans la police, faisant appel à « [Frank] Bennett, de la police d’Oakland » (p. 39 - l’histoire se déroule à San Francisco) pour retenir un suspect pendant qu’il s’occupe de fouiller sa maison (dans laquelle il entre par effraction, en précisant : « Cette effraction ne correspondait pas tout à fait aux règles de la profession, mais, d’un autre côté, Zumwalt était encore mon employeur pour quelques heures, et je ne donnais donc pas vraiment dans l’illégalité. » (p. 40) C’est un point de vue. Question point de vue et raisonnement, le détective précise ailleurs, s’adressant à une personne qu’il interroge : « Je ne prends aucune hypothèse. Je chasse des renseignements… » (p. 35)

 

Autre précision : « Je n’étais pas armé, n’ayant pas pour habitude de me munir d’un pistolet, sauf lorsque je sais que je vais en avoir besoin. » Suivie par une remarque sur la chance : « Et mes poches auraient pu être bourrées d’une douzaine de flingues, ça n’aurait pas changé grand-chose. Je ne déteste pas tenter la chance, mais elle n’existe pas lorsqu’on fait face au mufle d’un automatique qu’un homme décidé braque sur vous. » (p. 41)

 

Sur la presse, à laquelle le détective communique lui-même des informations choisies : « L’actualité était en berne et, le lendemain, Rathbone occupait la une des quotidiens. Il y avait des photos, des descriptions, des hypothèses risquées et des indices qui l’étaient encore plus, mystérieusement apparus entre le moment où l’information était tombée et celui où l’on avait lancé les rotatives. » (p. 37)

 

Le déroulement de l’enquête se voulant réaliste, il suit la démarche d’investigation sans y ajouter d’action superflue, d’où ce commentaire, au moment de l’ultime séquence : « Commença alors un jeu dans lequel l’intensité compensait largement le manque d’action. » (p. 41) Le « jeu » consiste pour le détective à rester couché sur la terre battue dans le noir, après qu’il a brisé de sa main l’unique ampoule éclairant la cave où il se trouve avec l’escroc meurtrier, dans l’espoir que le tireur ne le trouve pas et qu’il s’approche suffisamment près de lui pour être neutralisé à mains nues. C’est dans cette situation que le détective se prend à regretter d’avoir un ventre proéminent qui livre une cible plus aisée au tireur.

 

La nouvelle se termine par le compte rendu des faits une fois ceux-ci éclaircis et ordonnés lors du procès, et l’énoncé du verdict.

 

L’histoire : l’un des deux associés d’une société de courtage, Zumwalt, engage le détective privé pour retrouver son associé Daniel Rathbone qu’il soupçonne de s’être enfui avec un paquet d’actions appartenant à un client. En fait, Zumwalt avait volé ces titres le premier, prenant Rathbone au dépourvu lorsqu’il se décida lui-même à les voler pour s’enfuir en Amérique centrale avec sa maîtresse. Les deux hommes se sont battus et Zumwalt a tué Rathbone, dont il a enterré le cadavre dans sa cave. Il a engagé le détective privé pour rectifier les éventuelles erreurs et maladresses avant de mettre la police dans la confidence.

 

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans US littérature
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commentaires

Bloggieman 14/08/2012 10:10

Lui en tout cas se sent heureux. Le lecteur se fait sa propre opinion.

Clovis Simard 12/08/2012 03:19

Blog(fermaton.over-blog.com),No-9. THÉORÈME CARTER. - Un homme heureux ?

princesse-papillon 03/05/2012 22:29

Bonsoir Bloggieman ! Comme le faisait remarquer votre ami Harry il y a qq jours, "exaspérer" et non "exacerber" ; j'avais rectifié intuitivement. On aurait envie de lire (il faut prendre le temps
!) ces nouvelles grâce à votre belle chronique ; tranches de vie surprenantes de réalité, la fiction se nourrit de nos expériences réelles...Même si on ne peut remettre en doute le talent créatif
de l'auteur...Je crois me reconnaître en "ex-femme" de barbier...

Bloggieman 29/04/2012 21:11

Pas d'objection du tout. L'équilibre budgétaire est une qualité célébrée, par les temps qui courent. Salutations bloggiemaniaques !

Frisco Police Department 29/04/2012 19:40

Cher M. Bloggieman,

Callanhan en lieu et place de Callahan ? C'est curieux, oui : vous avez raison. Défaut d'articulation ? Peut-être aussi parce que M. Callahan tape sur son clavier avec un magnum 44 dans les mains
?

Par ailleurs, voyez-vous un inconvénient à ce que nous ne communiquions pas votre question orthographique à Dirty Harry ? La dernière fois, les réparations ont grevé un budget à l'équilibre souvent
fragile.

Bien à vous,

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