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27 août 2011 6 27 /08 /août /2011 14:29

DANS LA NEIGE, de Stefan Zweig

1900 – Belfond, 1992 – Livre de Poche, « La Pochothèque », 1995

 

Un diptyque pathétique de la peur et de la soumission

En 1900, Stefan Zweig n’a pas encore vingt ans. Ses premiers textes publiés ont été des poèmes. Quelques récits, pourtant, connaissent aussi la publication dans des revues. Dans la neige est l’un de ceux-là. Il s'agit d'une courte nouvelle, de quelques pages. Laurent Seksik l’évoque dans son roman Les derniers jours de Stefan Zweig, pour illustrer la cohérence de l’inspiration de Zweig et sa constante préoccupation du « thème juif ».

 

Nous sommes au Moyen Age, dans une petite ville allemande tout près de la frontière polonaise. C’est l’hiver. La neige a recouvert la nature et les maisons de cette petite ville. La nouvelle de Zweig est construite en deux tableaux dont le premier commence par la description de cette ville endormie sous la neige. Soudain, un bruit… Un cheval. Un homme. L’étranger connaît la ville, il semble animé d’une inquiétude qui le pousse, à pas rapides, vers un quartier de la ville. Là sont terrées des maisons plus pauvres que les autres, que la joie semble n’avoir jamais atteintes. « A l’écart, pareilles à des enfants effarouchés qui ont peur des autres, elles se blottissent ensemble dans la concentration du ghetto. » C’est le quartier juif.

 

L’étranger arrive au moment de la célébration de Hanouka. Zweig crée ainsi un contraste puissant entre l’apparence du ghetto, apeuré, et le souvenir d’une force d’autrefois, d’une époque où les Juifs avaient la puissance de Maccabée. La prière donne aux juifs effrayés la force de vivre des jours d’où la joie est bannie. Mais l’étranger apporte une terrible nouvelle, qui chasse l’espoir et ravive la peur. Sa parole fait taire la prière et le chant, et entrer le froid de la mort : « disparu le radieux royaume des juifs qu’ils avaient devant les yeux ; ils sont redevenus de pauvres juifs frissonnants et impuissants. La réalité est de nouveau là. »

 

Le ton de la nouvelle est pathétique. Le jeune auteur dessine un tableau saisissant d’une plume déterminée. Comme l’étranger qui s’avance résolument dans la ville, Zweig peint avec fermeté le pathétique de ces juifs terrés dans leur ghetto, étrangers dans la ville qui les a accueillis, mais dont ils savent qu’ils ne recevront aucune compassion, aucun secours. Les flagellants arrivent : « ces sauvages fanatiques qui se lacéraient le corps à coups de fouet dans des déchaînements de joie et d’extase, ces hordes d’ivrognes et de fous furieux qui avaient massacré et torturé des milliers de juifs, et voulaient leur arracher par la force leur palladium le plus sacré : l’antique foi de leurs ancêtres. » Ils ont déjà exterminé les juifs de la ville dont vient l’étranger, et dans laquelle vivaient des parents, des amis. Ils seront là bientôt. Point d’espoir dans la nuit glacée : demander de l’aide ? A qui ? Pourquoi les aiderait-on ? Quant à lutter, ils n’y songent même pas. « Un juif, lutter ou se défendre ? C’est à leurs yeux quelque chose de ridicule, d’impensable ». Une seule réponse s’impose à eux : fuir, comme le peuple juif l’a toujours fait, fuir en espérant préserver la vie.

 

Laurent Seksik faisait voir à Zweig dans ce récit une prémonition des persécutions survenues après l’avènement de l’Allemagne nazie. Mais, en 1900, le jeune écrivain compose plutôt un récit épuré illustrant un motif récurrent de l’histoire juive. Les persécutions, renouvelées par l’Allemagne nazie et poussées à un degré extrême de « rationalité » et de cruauté, sont un motif dans lequel s’enracine l’histoire du peuple juif, l’histoire de la diaspora. L’artiste s’en saisit et s’en sert pour composer un diptyque.

 

Après le pathétique de cette soirée où la peur balaie l’espoir, où la faiblesse réelle remplace la force célébrée par les chants religieux, vient le second tableau du diptyque. La fuite dans la neige. Aucun mot sur les autres habitants de la ville ; le destin des juifs se joue dans l’indifférence de leurs voisins. On abandonne ou monnaye ce que l’on possède, on charge le tout dans des chariots et on prend, dans la neige, la route de la Pologne. Le froid, le vent, la tempête se jouent de la détresse de ces errants blottis les uns contre les autres dans les chariots, gèlent les doigts des conducteurs, s’acharnent sur les véhicules : « Telles des mains avides tendues en direction des victimes, il [le vent] s’en prend aux bâches qu’il secoue sans relâche et que les doigts gourds ne parviennent plus à fixer qu’à grand-peine. » La nature, implacable, est indifférente elle aussi au sort des fugitifs : « La tempête chante, joyeuse, et se rit avec sauvagerie de ce drame tellement banal. » C’est évidemment un motif, là encore, qui renforce le pathétique de la scène.

 

Récit de peur et de soumission, Dans la neige met en scène, dans un épisode concentré sur un temps très court, l’éternelle malédiction du peuple juif. La persécution, la résignation, la mort. Comment, en effet, ne pas voir, après coup, dans ce récit une prémonition des horreurs déchaînées par la Seconde Guerre mondiale ? De tels récits de voyages dans la neige, la littérature en portera plus tard, terribles car cette fois contemporains, écrits par des survivants, Simone Weil, Primo Levi… Pour tous, cependant, la mort n’en sera pas la conclusion obligée. Et la fin de la nouvelle de Stefan Zweig semble balayer cette tragédie en chantant le retour du printemps : la « banalité » de ce destin de mort est le résultat du mouvement de la vie, qui jamais ne s’arrête. Mais les scènes terribles dessinées par les mots du jeune écrivain s’impriment dans l’esprit du lecteur avec d’autant plus de force que l’histoire ne cesse de se répéter, là-bas, ailleurs, et peut-être ici.

Thierry LE PEUT

 

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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