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1 juillet 2014 2 01 /07 /juillet /2014 12:38

HARRISON - Dalva 5 HARRISON - Dalva 3 HARRISON - Dalva 2 

 

SEULE LA TERRE PERDURE

HARRISON - Dalva 1 bisDalva est l’un des romans les plus connus de Jim Harrison. Il date de 1987. Légendes d’automne, qui a « révélé » l’écrivain au public américain, remonte à 1979. Plusieurs fois Harrison a déclaré qu’il était tombé amoureux de Dalva, et qu’il lui avait été pénible de la quitter.

Dalva est une femme de quarante-cinq ans. Elle travaille dans l’action sociale (au moins au début du roman, puis un nouveau travail se dessine à la fin, mais le temps du roman correspond à une parenthèse dans sa vie professionnelle) mais pourrait s’en passer, car Dalva n’a pas de soucis d’argent. Elle est l’héritière d’une famille qui tire sa richesse des terres que l’arrière-grand-père a commencé d’acheter à la fin du XIXe siècle, tandis que le gouvernement américain favorisait la réduction des Indiens et la spoliation de leurs terres. Dalva est le roman de cette filiation. S’y croisent les voix de Dalva, celle de son aïeul et celle d’un professeur d’université dont la carrière – voire la santé mentale et la santé tout court – dépend de la lecture des journaux laissés par l’aïeul, auxquels nul en dehors de la famille n’a encore eu accès. Le roman s’enracine dans l’histoire de l’expansion américaine vers l’ouest, donc celle des Indiens, et dans le mystère que recèle le passé de la famille, mystère dont les journaux sont les gardiens, mais qui est celé également dans les profondeurs du ranch familial.

Harrison combine différents journaux pour faire entendre les voix des personnages (celle de Dalva, celle de son arrière-grand-père, celle du professeur d’université qui est aussi l’amant de Dalva). Il inscrit aussi son roman dans un lieu, le ranch, même si de nombreux autres lieux sont évoqués ; le ranch est le lieu central, celui où tout revient, où tous se croisent, où tout se résout. Ses origines plongent leurs racines dans l’histoire américaine et il devient le réceptacle non seulement des émotions violentes liées à cette histoire mais de celles, actuelles, des différents personnages qui y séjournent. Le parcours présent s’entremêle aux pages du journal de l’aïeul autant qu’aux souvenirs de Dalva et de sa famille qui forment un trait d’union entre les deux époques. La grande Histoire, qui voit passer plusieurs guerres dont celles de Corée et du Viêtnam, s’entremêle aux destinées individuelles, auxquelles le procédé du journal assure le premier plan.

      Le roman est composé de trois parties : la première et la troisième suivent le journal de Dalva, la seconde le « carnet de travail » de Michael, l’universitaire. Un mois sépare les deux premières parties, quelques jours les deux dernières. D’où une trame narrative continue, même si elle se partage entre deux points de vue (trois si l’on compte le journal de l’aïeul). Le journal de l’ancêtre apparaît dans la deuxième partie et se poursuit dans la troisième, à mesure que l’on approche le « secret » du ranch – et de la famille. 


      Dalva et Michael, l’héritière et l’universitaire

 

Le point commun de ces personnages est une incertitude quant à leur existence, le sens, la motivation. Dalva est hantée par l’amour qu’elle a éprouvé très jeune pour un Indien, Duane, qui a disparu en la laissant enceinte d’un bébé qu’elle n’a pas gardé ; un Indien plus lié à elle qu’elle ne l’imaginait, et un fils aujourd’hui adulte qu’elle aimerait retrouver. Elle est donc tournée à la fois vers le passé et vers son fils, dans une volonté de rendre sa cohérence à son être, de retrouver ce qui a été perdu, du moins ce qui peut l’être encore. Michael, lui, est rongé par un désir de reconnaissance qui s’exprime dans une vie intime désordonnée et vaguement suicidaire (un mariage raté, le refuge de l’alcool, la volonté d’échec) autant que dans sa vie professionnelle, qu’il espère sauver grâce au travail qu’il envisage sur le journal de l’arrière-grand-père de Dalva. Ce document, dont l’existence est connue mais qui n’a jamais été étudié, est dépositaire d’un mystère dont l’examen pourrait lancer la carrière de Michael. Dalva et Michael se rejoignent dans leurs incertitudes, même si elles sont de natures différentes ; ils s’opposent, aussi, dans leur manière d’être au monde, et leur relation orageuse semble elle-même incertaine, si ce n’est vouée à l’échec. Chacun transporte ses démons intérieurs ; leurs moments d’intimité semblent le résultat d’un malentendu constant marqué par la honte, dans un mouvement d’attraction-répulsion qui fait alterner la solitude et une promiscuité consentie mais problématique. La juxtaposition de leurs journaux rend sensible l’incompatibilité de leurs humeurs et de leur perception du monde.

Dalva paraît consciente de cette incompatibilité, car elle connaît la force du secret qui l’habite et la faiblesse opportuniste de la relation qui l’unit à l’universitaire ; il est un amant passager qui ne détourne pas le cœur de Dalva de l’amour perdu et du fils qu’elle aspire à connaître. Michael, en revanche, fait l’expérience de cette incompatibilité dans un mélange d’enthousiasme candide et de rancœur absconse. Ainsi Dalva fait-elle figure de force (relativement) sereine tandis que Michael est en proie à des démons qui l’aiguillonnent, le poussent à la faute, vers l’alcool et le sexe. Il est un grand enfant qui n’a pas encore pris conscience de son être, tiraillé entre des exigences contradictoires ; issu d’un milieu social modeste, il est l’amant d’une héritière et aspire à faire sa place dans un monde universitaire qui ne l’acceptera que s’il apporte un travail inédit, l’étude du Graal que constitue le journal de John Wesley, l’aïeul de Dalva. De là à penser que sa relation avec Dalva n’est qu’un moyen de réaliser son ambition professionnelle, il n’y a évidemment qu’un pas.

 

Deux êtres souffrants

 

Le recours aux journaux fait entrer le lecteur dans l’intimité de ces personnages. Dalva, c’est une femme en quête d’une certaine forme de repos. (« J’ai beau avoir quarante-cinq ans, j’abrite encore en moi une jeune fille en larmes. », p. 427) C’est une femme souffrante, qui a perdu deux pères (son vrai père, John Wesley Northridge, mort en Corée, et son grand-père, le précédent John Wesley, qui l’a élevée), un amant (Duane), un fils, et qui s’interroge sur un monde capable de lui enlever ainsi tous les hommes de sa vie ; d’où, peut-être, une forme d’anesthésie du sentiment, qui lui fait considérer froidement sa relation présente avec Michael, un mauvais amant mais une véritable bibliothèque ambulante, un cerveau, dont elle aime la compagnie. La souffrance intérieure de Dalva dépasse toutefois sa singularité : car en elle pleurent d’autres esprits, comme si son être singulier était dépositaire de souffrances antérieures à la sienne. (« Tous ces pleurs étrangers quelque part près de mon cœur. Qui pleure en moi ? », p. 421 ; « je commençais de comprendre qu’elle était d’une certaine façon l’héritière spirituelle de toutes ces âmes blessées », Michael, p. 199) Au fil du roman, des souvenirs, c’est cette mémoire que Dalva interroge : les retrouvailles avec le fils perdu seront une manière de réconcilier toutes les douleurs intérieures, de réparer en quelque sorte les erreurs du passé. Ce qui a été perdu, et dont la perte est une douleur profonde, doit être retrouvé pour qu’une paix soit possible.

C’est aussi le sens du travail de Michael. Il s’agit de percer le mystère des Northridge, un mystère caché dans le journal encore secret de l’aïeul, et qui n’est pas seulement le récit des origines de la fortune des Northridge mais surtout celui d’un acte fondateur, toujours occulté par un pesant secret. Que ce secret trouve une expression concrète dans une pièce souterraine du ranch des Northridge, restée inexplorée depuis des générations, n’est que la traduction géologique de l’odyssée intérieure nécessaire pour exhumer et assumer l’intime corrélation entre une famille américaine et un passé douloureux, honteux. Le passé d’une nation, enraciné dans le cœur de l’Amérique où se déroule l’essentiel du roman, le Middle West sur lequel écrit Harrison, et où il vit.

Michael fait figure d’outsider dans cette problématique. Il n’appartient ni à ce milieu géographique ni au milieu social dans lequel il enquête. Tout chez Dalva lui est étranger. Il est le représentant d’une Amérique contemporaine que son sang ne rattache pas au passé qu’il étudie. Ses démons sont autres mais ils sont également identitaires. Le malheur de Michael semble être son absence d’attaches. C’est un homme qui ne sait pas qui il est, et qui pour cette raison est incapable de trouver sa place. Il se montre agressif et hostile envers Dalva, capricieux et faible dans ses rapports avec les autres, d’une immaturité qui contraste avec son intelligence – mentionnée surtout par Dalva – et ses prétentions universitaires. C’est un alcoolique, un presque-raté, un velléitaire incapable de maîtriser sa libido, laquelle s’attarde sur le corps de la mère de Dalva aussi bien que sur celui d’une adolescente. Un homme qui a bien dix kilos de trop (Dalva dixit), ce qui traduit dans sa silhouette l’absence de volonté et de maîtrise de soi. Même la carrière universitaire, dans laquelle il ambitionne de s’élever, apparaît dans son « carnet de travail » comme une situation opportuniste, qui n’exclut pas l’escroquerie intellectuelle. Le paraître y importe plus que l’être. Cette carence d’être, ce sentiment d’être étranger à son environnement, d’être un enfant dans un monde dont il ne maîtrise pas les règles, provient en partie de la contradiction entre ses origines modestes et les milieux qu’il fréquente désormais, et elle se révèle dans son inadéquation au milieu rural où il se voit plongé pendant son séjour dans le ranch des Northridge où il a l’autorisation d’examiner le journal de l’aïeul. Dès sa première journée sur place, il s’égare dans la nature et devient une célébrité locale, la démonstration par l’exemple de la distance entre l’intellectuel et l’homme américain du Middle West. C’est un grand enfant, incapable de gérer ses propres émotions : plusieurs fois, il écrit lui-même, et Dalva lui fait écho, qu’il préfère ne pas s’attarder sur ses émotions car cela met en branle une « mécanique » qu’il ne maîtrise pas, qui le submerge. (« Je dois éviter la littérature et le cinéma, car ils mettent ce mécanisme en branle », Michael, p. 202 ; « J’ai renoncé à lire Melville à cause de la pendaison de Billy Bud, sans parler de la blancheur de la baleine, sujets qui m’auraient envoyé en hôpital psychiatrique jusqu’à la fin de mes jours. », Michael, p. 247-248 ; « l’image qu’il avait de lui-même requérait un nombre invraisemblable de protections. Quand je lui parlais d’un roman ou d’un film qui m’avait plu, il refusait d’en discuter car cela risquait de ‘mettre en branle son mécanisme’. », Dalva, p. 328 ; conclusion de Dalva sur l’immaturité de Michael : « il était un peu lassant de voir un homme de trente-neuf ans découvrir une souffrance humaine autre que la sienne », p. 362)

Comme Dalva, Michael est un être souffrant. Il leur manque à tous deux quelque chose, qu’ils essaient peut-être de trouver dans l’autre mais en sachant que cette tentative est vouée à l’échec. Ils sont, l’un pour l’autre, une manière de tromper la solitude en mêlant leurs douleurs, ou du moins leurs corps, à défaut de se comprendre et de s’aimer réellement. L’un comme l’autre semblent, pour l’heure, incapables d’aimer. Mais le séjour au ranch contribue à ouvrir les yeux de l’universitaire habitué à s’apitoyer sur lui-même, en le mettant au contact d’un environnement brusquement sans limite et de personnes que sa supériorité d’intellectuel l’encourageait à mépriser.

 

L’inadéquation

 

L’expérience de l’arrière-grand-père, le premier John Wesley Northridge, est aussi une expérience douloureuse d’inadéquation. Missionnaire dans l’ouest, John Wesley est au contact des Indiens comme des colons. Il est le témoin de la déchéance des premiers et de la brutalité des seconds, une brutalité qui provient elle-même d’une inadéquation au territoire et qui trouve sa source dans la cupidité des affairistes de l’est. Là-bas se font les lois qui privent peu à peu les Indiens de leurs terres, là-bas se joue l’hypocrisie qui produit des traités systématiquement reniés et qui construit le mythe de l’ouest responsable du malheur des colons comme de celui des populations autochtones. La « mission » de John Wesley sur place est un échec car il est incapable de convertir des populations qui n’ont pas besoin d’être converties ; ses tentatives pour agir sur le milieu politique, où tout se décide, sont également un échec. Marié d’abord à une fille de colon qui meurt bientôt, emportée par la tuberculose, il épouse ensuite une Indienne, qui lui donne un fils. Il se replie dans son ranch, où il n’est pourtant pas à l’abri de l’immoralité extérieure. L’expérience de cet ancêtre, son évolution, sont autant le sujet de Dalva que Dalva et Michael. Ils mettent en jeu un rapport à la terre, un rapport au passé, autant qu’un rapport à l’éthique d’un pays qui s’est bâti sur la spoliation et l’exploitation capitaliste.

Dans Le Nouvel Observateur, Bernard Géniès écrivait que Dalva est « le grand roman de l’Amérique éternelle, l’Amérique de la prairie et des forêts, écrit avec verve, passion, ironie. » Un roman qui replonge « dans les racines d’une terre dont toute l’histoire n’a pas encore été dite. » (Cité sur la quatrième de couverture de l’édition 10/18, retirage de décembre 2000) L’Amérique éternelle est bien là, dans le cadre géographique, dans le lien intime entre les Northridge et la terre, dans les descriptions et les évocations que fait Harrison de ces territoires qui nourrissent toujours le mythe de cette Amérique-là, bien réelle, et Dalva est bien une fable des racines. Mais il ne s’agit pas pour Harrison de composer une ode à la terre, de célébrer le mythe de manière inconditionnelle ; avec Dalva, Jim Harrison chante une terre déchirée et indifférente à la fois, le cadre à la fois puissant et froid d’une odyssée humaine poignante et mesquine, le drame d’une Amérique moderne en inadéquation avec son environnement et incapable d’assumer sa propre histoire. Une Amérique de guerres, qui au lendemain de la guerre civile n’aurait conçu l’expansion vers l’ouest que sur le mode guerrier, plongeant ensuite dans les deux guerres mondiales mais aussi dans celles de Cuba, de Corée, du Viêtnam et d’autres encore, la liste s’étant prolongée depuis l’écriture du roman. Aussi Dalva n’est-il pas seulement le roman de « l’Amérique éternelle », celle « de la prairie et des forêts », mais également le roman de l’Amérique moderne, celle qui s’est bâtie sur et contre l’Amérique du mythe, celle qui doit assumer son histoire en affrontant sa honte. Ces deux visages sont inséparables, car l’Amérique du mythe porte en elle les cicatrices de l’Histoire, même s’il faut les exhumer, les mettre au jour, pour que chacun puisse les voir.

« Quand on voit le désert pour la première fois – et je crois que c’est vrai de n’importe quelle région sauvage -, ça n’est qu’un désert, la somme de toutes les bribes d’information que l’on a entendues sur le désert. Puis on se met à l’étudier, à marcher, à camper dans le désert pendant des années, ce que nous avons fait tous les deux ; alors, comme tu l’as dit, il devient insondable, mystérieux, stupéfiant, plein de fantômes et de mirages, au point que l’on entend les voix de ceux qui y ont vécu quand on examine le moindre dessin ou un fragment de poterie. » (Paul, l’oncle de Dalva, p. 347 de l’édition 10/18)

« On ne peut pas demander au désert d’incarner une liberté qu’on n’a pas d’abord organisée soi-même dans sa chambre à coucher ou dans son salon. » (ibidem)

Le fils de Dalva est le fruit de cette histoire. Il croise les deux « races » antagonistes, au sein d’une même famille. Mais le parcours de Michael est tout aussi « américain » : son incapacité à être un homme, un homme tranquille, entier, nous est racontée en même temps que sa découverte du « territoire » et du passé douloureux déposé dans le journal de l’ancêtre. La terre, l’histoire, l’identité sont intimement liés. Le cynisme de Michael, sur sa vie, sur le monde, sur son métier – il ne se fait aucune illusion sur la vanité des universitaires -, est l’expression de la culpabilité profonde qui l’habite, même s’il n’en a qu’une conscience partielle. Sous la plume de Dalva Harrison place une remarque qui traduit aussi bien la situation de Michael : « L’étude de toutes les permutations de la chimie du cerveau et de leurs conséquences sur le comportement ne vous dispense pas d’être une victime, même si vous souffrez en sachant de quoi il retourne. » (p. 369 de l’édition 10/18) La conscience intellectuelle n’empêche pas la souffrance, elle ne rend pas forcément maître de soi, de son destin. Dalva, comme Michael, comprennent beaucoup de choses ; pourtant ils sont marqués par cette souffrance qui insinue en eux une mélancolie irréductible, que chacun essaie de surmonter à sa manière.

 

***

 

Dalva est beaucoup de choses. Outre le roman de l’Amérique et celui des individualités qui s’y confient par le truchement de leurs journaux, outre le roman de la filiation, un dialogue entre les vivants et les morts, c’est, aussi, un roman de la permanence et de l’infini, un roman de l’opposition entre culture et nature. L’Amérique éternelle, oui : c’est le décor dans lequel se succèdent des générations d’êtres vivants, animaux, plantes et hommes, et cela produit un vertige. « Tout cela dépassait l’entendement ; nous n’étions d’ailleurs pas censés le comprendre, seulement deviner l’immensité du mystère comme si nous étions des particules de notre propre univers, chacun de nous un fragment d’une constellation plus intime. La distance qui séparait la véranda de trois corbeaux qui dormaient dans un peuplier mort au bord de la route était infinie. De même le père, la mère, le fils et la fille, l’amant, le cheval et le chien. J’étais sur cette véranda par ce brûlant après-midi de juin, et avant moi pendant des centaines d’après-midi de juin des jeunes filles sioux avaient cherché ici des œufs d’oiseau, des bisons avaient mis bas, des loups de prairie avaient erré, et longtemps avant – dans la préhistoire, paraît-il – des condors de dix mètres d’envergure avaient plané sur les courants d’air ascendants au-dessus des collines qui bordent la Niobrara. » (Dalva, p. 410)

La problématique indienne n’est ainsi qu’un « épisode » dans un plus grand dess(e)in : « Elle me dit que contrairement à moi elle ne considère pas le sort des Sioux comme une fatalité, car il y a de nombreux siècles, quand les Sioux ont été chassés des forêts vers les plaines par les Chippewas, ils ont survécu à cette épreuve, au point même de devenir le plus fort de tous les peuples jusqu’à l’arrivée de l’homme blanc. Comment les Sioux pourront-ils redevenir forts si je refuse de devenir père ? Et si mon propre père avait refusé d’être père ? » (l’arrière-grand-père, p. 443) Episodes dans la longue histoire de la génération, de la préhistoire jusqu’à nos jours. L’Amérique en tant que territoire n’est que le décor, les peuples ne sont qu’un moment de l’histoire, qui se poursuit à travers chaque fils, dans l’éternité. Le comprendre, c’est l’accepter. « Je me surprenais sans cesse à contempler un passé auquel je souhaitais désespérément échapper – je n’avais compris que très récemment qu’il était possible d’en émerger sans l’oublier, et que le souvenir n’est pas forcément synonyme de suffocation. » (Dalva, p. 447) Et plus loin : « à quarante-cinq ans j’acceptais enfin ma vie, un objectif que vu ma prétendue intelligence j’aurais pu atteindre plus tôt, mais que je n’avais jamais réalisé. » (Dalva, p. 452)

« Sois courageux, seule la terre perdure. » (le grand-père, p. 395)

Thierry LE PEUT

 

Citations :

 

Journal de Dalva :

 

Ce qui me peine, c’est l’amertume terrifiante et irréductible de l’existence (…) (p. 17)

 

Je n’ai jamais rencontré de personne normale, et toi non plus. (p. 24)

 

L’enfance est un Eden souvent violent […]. Notre histoire se résume-t-elle toujours aux efforts que nous faisons pour durer comme si nous avions autrefois vécu au jardin d’Eden ? L’Eden est l’enfance qui s’attarde au jardin, ou du moins ce fragment d’enfance que nous essayons d’y maintenir. Peut-être l’enfance nous sert-elle de mythe de survie. (p. 27)

 

Un sage a dit que les adultes ne sont que des enfants qui ont mal tourné. (p. 373)

 

C’était cette époque de la vie où l’on veut être comme tout le monde, même si l’on commence à comprendre que ce tout le monde n’existe pas et n’a jamais existé. (p. 49)

 

Nous ne sommes plus ce peuple qui aurait pu prendre des décisions cruciales. Nous sommes devenus un peuple complètement différent, un autre pays. Ce que tu appelles l’Histoire évite tout réel souci des gens. Le fond du problème, c’est cette mythologie qui nous a permis de conquérir les populations autochtones – en fait plus d’une centaine de petites civilisations – et puis de leur forger un destin d’humiliation, de honte et de défaite quotidiennes ; par-dessus le marché nous pouvons avoir la conscience tranquille, car n’est-ce pas, ce sont tous des poivrots d’Indiens. (Dalva à Michael, p. 61)

 

Au diable ton école. C’est rien qu’une bouse de vache où enseignent les mouches. (Paul à Dalva, p. 89)

 

Il est difficile d’aider quelqu’un qui se sent rejeté. On finit par se considérer comme un rebut, on devient la proie consentante de tous ceux qui cherchent à victimiser sexuellement, puis émotionnellement. (p. 99)

 

[…] que chacun doit accepter son lot de solitude inévitable, et que nous ne devons pas nous laisser détruire par le désir d’échapper à cette solitude. (p. 109)

 

Je suppose que je suis une romantique, car le spectacle de tel oiseau ou de tel arbre me rappelle les autres occasions où j’ai vu cet oiseau ou cet arbre, et malgré mes connaissances dans ce domaine je n’ai pas le désir de filer chercher son nom dans un livre. (p. 148)

 

Les noms sont aujourd’hui un fardeau pour les gens (…) (p. 18)

 

      Hélas, peu de femmes font carrière, mais la plupart des hommes n’aiment pas leur boulot. (p. 366)

 

Carnet de travail de Michael :

 

Nous autres universitaires croyons volontiers que nous irradions la logique et la raison pure dans tout le pays, alors qu’il suffit de s’arrêter à une station-service ou d’ouvrir le journal pour s’apercevoir du contraire. L’éducation n’a jamais réussi à éliminer la loufoquerie fondamentale de l’esprit américain. Ce n’est pas que nous croupissons dans les chiottes de la génétique, mais la culture, le système éducatif égratignent à peine la surface de la conscience populaire. (p. 207)

 

Nous autres universitaires avons la réputation de créer de toutes pièces des problèmes auxquels nous apportons des réponses artificielles, assurant ainsi la pérennité de notre emploi. (p. 217)

 

En guise de coup de semonce, je leur ai déclaré de but en blanc qu’entre la guerre civile et le tournant du siècle tout le mouvement vers l’ouest avait été manigancé en structure pyramidale par les nababs escrocs des chemins de fer et un Congrès pourri jusqu’à la moelle. Mon public a alors tendu l’oreille, ce qui m’encourage d’habitude à enfoncer le clou. Si la guerre civile a été si atroce, c’est que la frontière n’existait plus, et que tous les culs-terreux, bourrés d’adrénaline jusqu’aux yeux, piaffaient d’impatience à l’idée de se battre. Murmures dans l’assistance. Les colons sont arrivés pour voler toutes leurs terres aux Indiens, malgré les traités signés mais avec la bénédiction d’un gouvernement ivre de pouvoir, d’argent et de gnôle. Quand les colons ont eu besoin de justifier leur cupidité, ils se sont rabattus sur le christianisme, et cet argument que les Indiens n’exploitaient pas leurs terres. Si votre voisin laisse sa terre en friche, alors piquez-la-lui. (p. 297-298)

 

Comment pouvais-je espérer comprendre le passé, quand je ne comprenais même pas les oies ? (p. 308)

 

[…] Petit Oiseau, ou Oiseau Timide – son nom sioux évoque un oiseau qui reste volontairement posé sur une branche et considère toutes les activités humaines avec méfiance et amusement. (p. 304)


 

DALVA, de Jim Harrison

1987 - Christian Bourgois éditeur, 1989 - 10/18, 1991

Un site intéressant : http://jimharrison.free.fr/Dalva.htm

Dalva a été adapté par la TV américaine : 

HARRISON - Dalva Movie



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