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2 juillet 2011 6 02 /07 /juillet /2011 18:07

CRIS, par Laurent Gaudé

Actes Sud, 2001 - Le Livre de Poche, 2005

 

 

Gaudé - crisL'absurde surdité des hommes

« C’est une vague immense que rien ne peut endiguer. » Ainsi la voix de Jules, à la fin du roman, décrit-elle les voix qui le hantent et qu’il ne parvient à apaiser qu’en construisant à chacune d’elles une statue de boue, sorte de mémorial façonné à l’orée des villages indifférents par le soldat déserteur que la guerre a rendu sourd et qui marche, poursuivi par les voix qui crient à l’intérieur de lui. Durant tout le roman, Jules marche ; il est celui qui a quitté le front des combats, le permissionnaire qui, ne parvenant pas à « reprendre » une vie normale au milieu d’une société indifférente à la guerre, sourde comme lui, mais de n’entendre pas, finit par se jeter d’un train comme on se jette hors de l’Histoire. Pour s’arracher au cours de sa propre vie. S’arracher au flux des événements, seul moyen d’essayer enfin de faire entendre les voix des morts, que tous préfèrent ignorer.

 

Cris est le roman de ces voix. Tandis qu’elles résonnent dans la tête de Jules, elles s’élèvent aussi des pages du roman, où Gaudé ne délègue qu’à elles le soin de raconter la guerre. Point de narrateur : Gaudé fait entendre les voix des soldats prisonniers des tranchées, avançant et reculant au rythme des conquêtes et des retraites, dans un mouvement incontrôlable et implacable de marée. Les personnages de Cris ne contrôlent rien en effet. Ils sont livrés à l’horreur de la guerre, déjà à moitié disparus dans la terre sillonnée de tranchées qui finira par les ensevelir. Inexorable est la marée, montante et descendante, qui emporte et malmène ces hommes abandonnés à l’absurdité des combats. Parfois une voix s’éteint, au milieu d’une phrase : celui qui parlait vient d’être fauché par la mort. Les autres alors continuent l’histoire, d’autres voix prennent le relais. L’une d’elles, celle du médecin, semble s’efforcer de donner un semblant de cohérence à l’absurde boucherie qui sectionne les corps et torture la terre.

 

Le cri immense que porte la plume de Gaudé est aussi celui de la terre, qui hurle sa douleur d’être ainsi creusée, remuée, violentée. Et les cris des hommes comme celui de la terre expriment le mouvement d’une Histoire abandonnée à la folie meurtrière, une Histoire en train elle-même de changer de « peau ». Un siècle s’achève, un monde meurt, un autre commence, dans la douleur. Celui qui s’ouvre sera un siècle de mort, le siècle de la boucherie réitérée devenue expression même de la civilisation en marche. Un siècle de barbarie, comme on l’a souvent écrit depuis.

 

Gaudé compose ainsi, à travers ces voix qui s’entrecroisent, s’opposent, se répondent, une symphonie terrible et pathétique dont le symbole devient un « homme-cochon », auteur du cri primaire qui déchire le silence assourdissant du champ de bataille. Un « homme-cochon » insaisissable qui parcourt la terre éventrée en hurlant sur les cadavres des hommes, dont lui-même semble ne plus faire partie. Son cri insinue la terreur dans l’esprit des soldats tapis dans les tranchées, à donner et attendre la mort. On le poursuit, on croit le saisir, mais il hurle à nouveau, inlassablement. C’est le cri de la guerre, celui de la terre, celui de la folie tout ensemble mélangées.

 

On pourrait redouter un roman cacophonique ; au contraire, Gaudé tisse une œuvre parfaitement maîtrisée, dont on ne souhaite retirer aucun mot. Les voix et les événements qu'elles portent épousent la forme du flux et du reflux, de cette répétition inlassable d'une existence vouée à mourir et à crier. Loin du champ de bataille, la destinée de Jules, première et dernière voix du roman, cherche à donner sens à l’indicible, en offrant à ces voix inaudibles un symbole digne d’elles. Le mythe du Golem s’empare ainsi des dernières pages, statues de boue façonnées par le déserteur que l’on fait fuir des places de villages à coups de pierres, car les voix qui le hantent, nul ne veut les entendre. Alors il faut ces statues de boue pour imposer aux hommes, malgré eux, l’horreur qu’ils cautionnent. Gaudé achève ainsi son grand cri sur une note d’espoir, de victoire, alors même que sa symphonie baroque impose au lecteur l’image d’une humanité indifférente à sa propre cruauté.

Thierry LE PEUT

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Published by Bloggieman - dans FRANCE littérature
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commentaires

anonyme 28/11/2016 18:32

y a pas des descriptions des personnages svp

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