Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 10:36

BATTLE FOR HADITHA, de Nick Broomfield

Film4, Channel 4 Film, HanWay Films, Lafayette Films, 2007

 

Tuons les innocents

haditha 6Le 19 novembre 2005, un Marine américain est tué dans l’explosion d’une bombe lors du passage d’un convoi. Les autres Marines réagissent en exécutant vingt-quatre civils dans les alentours immédiats de l’explosion. L’incident se déroule à Haditha, un village d’Irak.

Nick Broomfield, documentariste, met en scène dans Bataille pour Haditha les vingt-quatre heures qui ont mené à l’incident. Il choisit un triple point de vue : celui des Marines, celui des terroristes poseurs de la bombe et celui des civils de Haditha. Il s’efforce de ne pas fournir d’explications ni de jugement, suivant chaque entité en alternance. Les explications sont celles que fournissent les personnages eux-mêmes dans leurs dialogues souvent banals : ainsi les deux poseurs de bombe, Ahmad et Jafar, parlent-ils des « fous » d’Al Qaida et plaisantent-ils après avoir franchi un check point américain qui n’a pas mis au jour la bombe cachée dans leur camion ; les soldats, eux, sont filmés dans leur vie quotidienne, souvent comme des gamins lourdement armés lâchés en plein désert, livrés à eux-mêmes sous le commandement du très jeune caporal Ramirez ; quant aux civils, dont on sait bien en les voyant qu’une partie d’entre eux est condamnée, ils sont saisis en pleine liesse familiale, lors d’une cérémonie de circoncision, et dans l’intimité de leurs maisons. Chaque trajectoire suit son propre mouvement, la bombe opérant comme le point d’ancrage de ce triangle narratif.

S’il évite de formuler un jugement, le film possède tout de même un fort caractère démonstratif. Les images liminaires du caporal Ramirez s’adressant à la caméra, comme filmé pour un documentaire, et expliquant que pour lui Haditha est comme un trou du cul où les Marines représentent l’étron et les insurgés des petites crottes collées autour du trou, prêtes à tirer, mettent en exergue la peur et l’incompréhension qui caractérisent le quotidien du soldat. Il s’attend à être pris pour cible à tout moment, sans bien comprendre pourquoi il est là ni pourquoi il est l’objet d’une haine meurtrière ; sans le comprendre, mais le comprenant pourtant, car il sait qu’il représente l’envahisseur, même si sa mission est de maintenir l’ordre. Plus qu’une incompréhension, c’est là une simple difficulté à assumer le double rôle que l’on doit jouer, et pour l’exercice duquel on cherche à se convaincre qu’on est du « bon » côté, le corollaire étant que « l’autre » représente forcément le « méchant », et qu’en le tuant on ne fait que répondre à son agression, d’autant plus révoltante qu’on est là « pour l’aider ».

haditha 2Démonstration aussi dans la distribution des rôles du côté irakien. Si le jeune Jafar ne semble pas avoir grand chose à dire, peut-être parce qu’il ne théorise pas son action, Ahmad, ancien soldat de Saddam, est plus bavard. Il n’admire pas les jihadistes, il les sait capables de tout, capables surtout de tuer n’importe quel innocent du côté irakien, comme ce professeur d’anglais qu’il a vu baignant dans son sang avant de se rendre au rendez-vous des terroristes. « Le jihad est bon pour les musulmans », répètent les jihadistes en rappelant à Ahmad et Jafar comment les bons musulmans doivent se comporter dans la vie quotidienne, tout en chargeant la bombe artisanale à l’arrière du camion qui transportera Ahmad et Jafar jusqu’à Haditha. Son salaire en poche, Ahmad accomplit sa mission sans état d’âme, semble-t-il, mais tandis qu’il attend, des heures durant, avec Jafar, le passage du convoi américain, le portable à portée de main pour provoquer l’explosion en « appelant » l’autre portable fixé à la bombe, Ahmad évoque le passé. Son devoir de policier accompli non pour Saddam mais pour son pays ; l’insulte que représenta pour tous les policiers leur renvoi à la vie civile assorti d’un misérable salaire « de compensation » par les Américains. Après l’explosion, les deux insurgés quittent les lieux en tirant au hasard, non sur les soldats, mais sur rien, puis retrouvent leur vie de civils ordinaires. Ahmad serre sa petite fille dans ses bras et Jafar retourne au magasin où, avec son oncle, il vend aux Américains ce qu’ils demandent.

Le cheik représente la jonction entre ces insurgés et les civils innocents promis à la mort. C’est à ses côtés qu’Ahmad et Jafar, avant de quitter les lieux de l’attentat, filment les représailles des Américains pour ensuite les utiliser à des fins de propagande anti-occidentale. Et tandis qu’Ahmad se sent coupable des morts innocentes, arguant qu’il pensait que les Américains allaient tirer en l’air et non sur les gens, le cheik le sermonne, l’exhorte à être fier de ce qu’il a fait, car ces gens ne sont pas des victimes mais des martyrs, morts pour la cause juste du jihad. C’est le cheik lui-même qui, plus tard, commentera les images devant les fidèles pour les exhorter à l’insurrection. Mais c’est aussi au cheik que les civils, avant l’explosion, demandent conseil. Voyant les insurgés enterrer la bombe au bord de la route où passent chaque jour les convois américains, ils s’émeuvent, s’inquiètent, consultent le cheik. Les voilà pris entre les deux feux. Dénonçant les insurgés, ils risquent la mort. Ne disant rien, comme les y exhorte le cheik, ils savent qu’ils risquent d’être emmenés par les Américains. S’enfuir est inutile, le même choix leur sera donné partout. Un choix qui se réduit à une totale impuissance. Les civils sont les véritables victimes de la guerre ; n’étant d’aucun côté, ils essuient les coups portés par les uns et par les autres. Parmi eux, plusieurs enfants, une jeune femme enceinte, Hiba, et son mari, leurs parents âgés. Autant de victimes désignées, qui pour les spectateurs attendent la mort.

  

haditha 4

 

L’incident lui-même n’occupe que quelques minutes du film. De longues minutes, au cours desquelles les Marines sous le choc ripostent sans réfléchir. C’est la colère générée par l’impuissance et l’état de choc qui les pousse à exécuter froidement cinq hommes innocents dont le seul tort est d’être passés en voiture au moment de l’explosion. Stoppés, alignés sur le bord de la route, ils sont abattus. Un membre de leur famille, témoin de la scène, fait feu depuis sa maison sur les soldats, qui ripostent. Convaincus d’être pris pour cibles par les assiégés, alors que ceux-ci ont déjà quitté les alentours de l’attentat, ils contactent leur état-major, reçoivent l’ordre de fouiller les maisons, enfoncent les portes, lancent des grenades, ouvrent le feu sans prendre le temps de distinguer leurs cibles. Vieillards, femmes, enfants sont tués sans distinction. Le mari d’Hiba, dont les parents ont été tués, court désespéré à la recherche de son épouse ; pris pour un fugitif, il est abattu par un soldat. Rires, congratulations. Hiba, le découvrant, pleure. Et le caporal Ramirez, s’approchant d’elle, réalise, soudain, alors que la pression commence à retomber, l’ampleur de ce qui vient d’arriver. Alors qu’elle vient de le frapper, en larmes, il lui tend la main…

haditha 7Les événements que reconstitue Broomfield sont le reflet, dans leur crudité, d’une réalité que font connaître par ailleurs livres, journaux et documentaires. Le film ne révèle rien qu’on ne sache déjà, qui n’ait été montré au sujet de la guerre d’Irak, de celle d’Afghanistan mais aussi du Viêtrnam. Recommandé pour une médaille de bronze pour sa gestion exemplaire de l’incident et ses capacités de commandement, le caporal Ramirez sera ensuite jugé pour meurtres. Broomfield le fait alors convoquer et accuser par l’officier même qui, dans le confort de son état-major, a approuvé son action au moment des faits. Comme la figure du cheik, comme celles des insurgés, la figure de cet officier rappelle que Bataille pour Haditha est une fiction re-créant l’événement, non un documentaire. Broomfield montre, mais aussi démontre. S’il n’énonce pas de jugement, la mise en scène est évidemment un parti pris éthique.

De la fin du film on retient aussi les larmes du caporal Ramirez. Après l’incident, il accuse le choc. Il a conscience de ce qu’il a commis, conscience aussi de la responsabilité des officiers, des « décideurs », de tous ceux qui ne tuent pas directement mais qui l’envoient, lui, accomplir la besogne dont ils se lavent les mains ensuite. La scène se passe d’ailleurs au-dessus des lavabos. Dans la pièce à côté, un autre soldat se refait une beauté. Il n’a pas les états d’âme de Ramirez. Et les larmes de ce dernier émeuvent d’autant plus, peut-être, quand on sait que le comédien Elliot Ruiz est lui-même un « vétéran » de cette guerre ; que, peut-être, il puise dans ses propres souvenirs pour donner corps à la détresse de son personnage. Ainsi l’a voulu Nick Broomfield, par souci de « réalisme », en engageant plusieurs anciens Marines.

haditha 9S’il s’agissait de dénoncer l’absurdité de la guerre, Bataille pour Haditha n’apporterait rien qui n’ait déjà été dit. Le film agit plutôt comme un rappel de ce qu’est réellement la guerre, du prix qu’elle exige en vies humaines, des dégâts qu’elle fait bien au-delà des « pertes humaines ». On ne dira pas, comme un journaliste du Financial Times, qu’« Il n’y aura jamais de meilleur film de guerre », mais on ne peut lui dénier son efficacité et son intérêt. Dans toute guerre, à défaut d’attraper les criminels, on tue les innocents.

Thierry LE PEUT

 

 

 

 

haditha 3

Partager cet article

Repost 0
Published by Bloggieman - dans MONDE cinémas
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le Blog de Bloggieman
  • : Livres, films, séries, société : Bloggieman vous livre ses impressions.
  • Contact

Rechercher

Pages