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1 août 2012 3 01 /08 /août /2012 09:36

AU ZENITH de Duong Thu Huong

2009, Sabine Wespieser Editeur

traduit du vietnamien par Phuong Dang Tran

 

Duong Thu Huong Au-zenithDuong Thu Huong Au-zenith 2

 

L'édition de Sabine Wespieser Editeur et l'édition du Grand Livre du Mois

 

La misérable tragédie des hommes

Au Zénith suit les derniers jours (ou semaines ?) de deux hommes. L’un est le président du Viêtnam, l’autre un haut personnage, membre du Parti communiste. Du premier, on ne donne pas le nom : il est le « grand frère », le Père de la Patrie, un Dieu vivant que l’on « protège » en le tenant enfermé, sous la garde de soldats et d’un médecin, dans une pagode de la vallée de Lan Vu dont on a chassé les religieux, à l’exception de la vieille « vénérable » et d’une bonzesse. Le second, nous dit l’auteur dans un avertissement, est inspiré d’une personne réelle mais transformée pour les besoins de la fiction. Les deux hommes ont jadis fait la Révolution côte à côte, dans la guerre anti-colonialiste contre les Français. Ils voient aujourd’hui avec horreur leurs « frères », devenus membres du gouvernement issu de la Révolution, mener une nouvelle guerre, cette fois contre l’Amérique, alors que le peuple meurt de faim. C’est l’impuissance de ces deux hommes qui est au cœur du livre : leur impuissance passée à empêcher ce qui se produit aujourd’hui, les révolutionnaires d’hier devenus profiteurs qui s’entretuent et écrasent le peuple pour nourrir leur soif de pouvoir.

Au Zénith fait le bilan d’une Révolution. La perte des idéaux remplacés par l’ambition personnelle. La formation d’une dictature érigeant le leader d’hier en icône à destination du peuple, malgré lui : car le président n’a plus aucune liberté sinon celle de penser, à l’intérieur de sa prison dorée, à ses erreurs passées, à la lâcheté qui l’a conduit là, à la trahison de ses frères. C’est un vieil homme qui, à plus de soixante-dix ans, se souvient de sa jeunesse, de son engagement pour le peuple, de l’unique amour de sa vie, assassiné par ses « frères ». Un vieil homme qui se reproche ses renoncements, son manque de clairvoyance, sa lâcheté, disputant avec son propre reflet accusateur et avec des fantômes surgis de son esprit. Parmi eux, le président Man, leader de la révolution culturelle en Chine, derrière lequel, bien sûr, on reconnaît Mao. Ces pensées, ces disputes se font réflexion sur le pouvoir et la façon de le conserver. En contemplant les amis d’hier devenus les ennemis d’aujourd’hui, le président fait le constat de la soif de pouvoir qui transforme les gens et dont le peuple paie le prix. Ce peuple dont il a finalement été séparé durant la plus grande partie de sa vie, même s’il s’est battu pour lui. C’est l’image des idéaux trahis par l’égoïsme qui dirige le monde et le pressure, impitoyablement, au profit de quelques-uns. L’histoire qui se dessine peu à peu est une tragédie et la figure du président en proie à ses démons et aux fantômes de son esprit rejoint celle des rois shakespeariens dans l’imaginaire de la littérature.

Les mêmes constats et les mêmes pensées tourmentent Vu. Lui, cependant, n’est pas prisonnier. Mais il n’en examine pas moins sa vie passée avec douleur. Il est « l’ami » du premier ministre Sau, le chef du gouvernement, qui a orchestré la prise de pouvoir en isolant ses alliés et en faisant disparaître ses opposants. Son propre frère est mort opportunément dans un accident de chasse après s’être dressé contre lui. Toujours vêtu d’une chemise noire, avide et malin, Sau a isolé le président en intimidant son entourage, non pas forcément par la coercition mais simplement en misant sur la lâcheté de la plupart. On verra ainsi à la fin du roman le vice-premier secrétaire du Parti, Thuân, en pyjama bleu à rayures blanches au milieu de ses roses délicates, incapable de reconnaître sa lâcheté mais affectant de se la reprocher tout en restant préoccupé de ses fleurs. Lui aussi a conscience d’être enfermé dans une prison dorée, mais il en fait le choix, plus facile que la fidélité aux idéaux bafoués.

Mais la souffrance de Vu provient aussi de sa propre famille. L’échec de son mariage, le déchirant spectacle de son propre fils devenant un monstre d’égoïsme et de gourmandise, la douleur de voir rejeté le garçon qu’il a adopté et qui n’est autre que le fils du président, accueilli chez lui pour le soustraire à la vindicte de Sau après l’assassinat de sa mère. Si le président s’est vu interdire une famille, incompatible avec son statut de dieu vivant qui permettait à ses frères de s’enrichir et de conquérir le pouvoir, Vu, lui, en a créé une mais n’en retire que tristesse et dépit.

Au Zénith est donc à la fois un roman politique et un roman psychologique. Une véritable fresque, en vérité, qui évoque la Révolution dès 1946, l’amour du président alors âgé d’une soixantaine d’années pour une jeune paysanne de quarante ans sa cadette, en 1953, puis la guerre contre les Américains, à la fin des années 1960. A l’amplitude temporelle s’ajoute la multiplicité des points de vue : les réflexions du président et de Vu, qui alternent durant tout le roman, s’effacent à deux reprises pour laisser se développer deux épisodes qui paraissent autonomes mais s’inscrivent en fait dans la même trame d’événements, à laquelle elles apportent un éclairage complémentaire. C’est d’abord l’histoire d’un chef de famille dans un village de bûcherons, qui doit lutter pour imposer à sa propre famille son amour pour une jeune femme de quarante ans sa cadette ; au début du roman, le président assiste à la veillée funèbre de ce vieux bûcheron et pressent le drame familial de son existence en voyant ses enfants réunis autour de lui. L’épisode du bûcheron s’empare ensuite du roman et déroule la vie de l’homme, dont se dégage une réflexion sur la famille, la filiation, l’ingratitude d’un fils envers son père, l’égoïsme et la rancœur, l’amour aussi, conquis de haute lutte. Tous thèmes qui sont aussi ceux qui structurent les pensées du président et de Vu. Le deuxième épisode qui se développe de façon apparemment autonome est celui du compatriote inconnu ; un homme nommé An, dont on apprend bientôt qu’il est intimement lié à l’histoire du président. Ce que ces épisodes apportent au roman, c’est la conscience de toute une société, en entremêlant aux destinées des « grands » celles des « petits », soldats ou hommes du peuple.

Roman politique, roman psychologique, fresque historique et sociale, Au Zénith est une réflexion sur le pouvoir et sur l’amour qui évite le mélodrame et oscille entre tragédie et poésie. Entremêlant constamment le passé et le présent, ainsi que les vies des différents personnages, Duong Thu Huong donne à sa fresque une complexité à l’image de la vie, dont elle saisit aussi les moments de beauté, ceux des paysages comme ceux des sentiments. C’est un roman de désillusion et de douleur et pourtant une fresque touchante et simple. Les personnages y sont souvent immobiles, contemplant leurs vies et le monde qui les entoure, pourtant le roman est d’une grande mobilité. Bien qu’ancré dans une période historique précise, il délivre comme toute grande littérature une réflexion qui dépasse ce cadre strict ; réflexion sur l’homme, sur la guerre, sur l’irréductible soumission des peuples à l’égoïsme avide de ses dirigeants. « Nous faisons la révolution pour libérer les hommes », observe Vu, « mais en fin de compte, toute la société est devenue une misérable tragédie où l’honnête homme et l’homme réel n’ont plus le droit d’exister. Ne restent que les truands et les traîtres. » Ce n’est pourtant pas d’eux que Duong Thu Huong fait le cœur de son roman, mais d’hommes qui, au contraire, puisent dans leur bonté la force de voir le monde tel qu’il est, même s’ils en souffrent, même s’ils sont impuissants à empêcher la tragédie de se réaliser. Leurs voix forment un chœur capable, au milieu de la déréliction, de s’émouvoir du chant des oiseaux et de la générosité sincère de quelques personnes rencontrées par hasard, preuves que le monde n’est pas mauvais en soi. Le salut n’est pas dans la politique ni dans le fracas de l’Histoire, mais dans ces moments volés au tumulte des hommes.

Thierry LE PEUT

 

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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