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10 juillet 2009 5 10 /07 /juillet /2009 18:32

LA MEMOIRE DANS LA PEAU, de Doug Liman (2002)
LA MORT DANS LA PEAU, de Paul Greengrass (2004)
LA VENGEANCE DANS LA PEAU, de Paul Greengrass (2007)
Universal - Kennedy/Marshall Company - Ludlum Entertainment

Retour dans le passé

En 1988, la télévision américaine diffuse une mini-série en deux parties titrée The Bourne Identity (en français : La Mémoire dans la peau), mettant en vedette Richard Chamberlain et Jaclyn Smith. Chamberlain, l’homme des mini-séries, révélé par Shogun en 1980 et mondialement starifié par Les Oiseaux se cachent pour mourir en 1983, prête ses traits à Jason Bourne, assassin de la CIA devenu amnésique et traquant son identité autant qu’il est traqué par ses anciens employeurs. Le personnage n’est pas une création originale : il est adapté d’un best seller de Robert Ludlum, auteur de nombreuses fois adapté au cinéma, notamment par Sam Peckinpah réalisateur d’Osterman Weekend.

 

La publication de The Bourne Identity date de 1980. Six ans plus tard paraît The Bourne Supremacy, puis en 1990 The Bourne Ultimatum met fin à la trilogie. Mais la mort de Ludlum en 2001 ne marque pas pour autant la fin d’une franchise désormais lucrative, au contraire : en 2004 paraît The Bourne Legacy (en France : La peur dans la peau), écrit par Eric Van Lustbader, qui signe à nouveau The Bourne Betrayal en 2007, The Bourne Sanction l’année suivante et The Bourne Deception en 2009. Le nom de Ludlum apparaît désormais en couverture en tant que franchise dûment enregistrée et le succès de la trilogie cinéma, confirmé par The Untitled Jason Bourne Project annoncé pour 2011, semble promettre encore de beaux jours à un héros « officiellement » âgé de vingt-cinq ans. Un jeu video intitulé The Bourne Conspiracy lui est même consacré en 2008.

 

On ne peut donc parler de nouveauté lorsque, en 2002, sort La mémoire dans la peau, de Doug Liman, avec Matt Damon dans le rôle de Jason Bourne. Pourtant, la trilogie initiée par ce film constitue aujourd’hui l’une des meilleures franchises d’action du cinéma, qui a su imposer un style par-delà les effets de mode. Plus réaliste que les James Bond, la trilogie rend ses lettres de noblesse à l’action authentique, c’est-à-dire filmée en conditions réelles et non fondée sur les images de synthèse. Un style d’action qui renvoie directement aux années 1980 et plus encore au polar urbain des années 1970, au style du John Frankenheimer de The French Connection 2 (et plus tard de Ronin, en 1998) et du Peter Yates de Bullitt. On songe aussi aux cascades des Bond époque Roger Moore, Octopussy ou Dangereusement vôtre, lorsque la patte de Rémy Julienne marquait des séquences entières de poursuites en voiture dans les rues de Paris ou de la Riviera, et aux films de Belmondo comme Le marginal et Joyeuses Pâques. Tôle froissée, crissements de pneus, caoutchouc fondu sur le bitume, carcasses imbriquées les unes dans les autres, montage accéléré : la trilogie Bourne reprend toutes les recettes d’un savoir faire qui imprime à la pellicule une touche authentiquement européenne.

 

Les aventures de Bourne se déroulent d’ailleurs dans de nombreuses villes de la vieille Europe, Paris, Berlin, Moscou, Londres, avant de s’achever à New York. Le premier opus est le plus européen des trois, celui dont la violence semble la plus viscéralement ancrée dans le vieux monde et dans un filmage qui s’éloigne d’emblée de la manière américaine. Matt Damon s’y révèle un interprète survolté, sorte de Harrison Ford débutant boosté aux amphétamines, aussi crédible dans l’action au corps à corps que dans les poursuites en voitures et les cascades à flanc d’immeuble. Le film impose le schéma sur lequel seront écrits les deux suivants, celui d’un mouvement ininterrompu ponctué de morceaux de bravoure, tirant le spectateur à la suite de Bourne d’un pays à l’autre, un tueur (au moins) l’attendant en embuscade à chaque escale. La paranoïa est totale, le sentiment d’urgence absolu, le danger omniprésent et constamment mortel.

Une seule histoire

 Si le tournage s’étale sur cinq ans, l’histoire, elle, est censée se dérouler sur trois. Les deuxième et troisième segments, bien que sortis à trois ans d’intervalle, ne s’enchaînent pas seulement, le dernier reprenant l’action là où le deuxième l’avait interrompue : la dernière scène de La mort dans la peau est en fait reprise dans La vengeance dans la peau, après une heure quinze d’action. On comprend alors que la première heure et quart du dernier opus se place entre la conclusion moscovite du deuxième et sa conclusion new-yorkaise. Le récit est ainsi concentré et les deux films paraissent avoir été filmés dans la foulée, s’imbriquant parfaitement. L’action, d’ailleurs, commence in medias res dans le troisième opus, et ne s’arrête plus jusqu’au dénouement.

 

Le retour des personnages produit le même effet de concentration. Marie Kreutz, Ward Abbott et Conklin font le lien entre les deux premiers films, Pamela Landy entre les deux derniers, et Nicolette Parsons relie les trois. Sa part dans l’histoire va d’ailleurs grandissant, même si le personnage n’apparaît que relativement peu dans chaque segment. Chaque film possède en revanche son « méchant », éminence grise de la CIA, qu’il soit exécutant ou traître, sur lequel se reporte l’antipathie du spectateur. La vilenie, ici, ne prend pas la forme de l’assassinat, puisque Bourne lui-même est un assassin, quoique repenti ou, disons, en quête de rédemption. Elle est identifiée au cynisme, à l’orchestration du meurtre en connaissance de cause, et en général depuis un bureau : c’est la bureaucratie toute-puissante des services secrets et des enjeux politiques qui domine le champ de l’action, les donneurs d’ordres étant capables de tuer – peut-être ont-ils eux-mêmes servi sur le terrain – mais s’employant surtout à tirer les fils et à diriger le bras des tueurs à l’échelle internationale. Ward Abbott dans le premier opus, Ezra Kramer dans le troisième représentent cette bureaucratie presque intouchable qui scelle le sort d’êtres humains sans se souiller les mains. Et Jason Bourne leur Nemesis, qui traque la vérité au mépris des intérêts souverains de l’Etat qui a fait de lui une machine à tuer.

 

Il est remarquable que Jason Bourne ne tue pas davantage de monde au cours de son furieux périple à travers le monde. L’une des scènes récurrentes de la franchise le voit prêt à tirer mais y renonçant lorsque l’ennemi est à terre. Il tue malgré lui, épargnant les innocents, cherchant à protéger ceux qui voient leur destin lié au sien. Parvenu au terme du premier film à une paix relative, il ne reprend la traque qu’après l’exécution de son amie, pour trouver et punir les coupables. Si le deuxième film semble s’achever aussi sur une « pause », le troisième revient sur cette fin et relance l’action : Bourne ne sera tranquille que lorsqu’il aura découvert l’ultime vérité, celle qui sommeille au fond de sa mémoire, lorsqu’il sera revenu au point d’origine. Quand son identité lui aura été rendue, sa personnalité révélée, quand enfin il pourra non plus subir mais choisir.

 

Chacun des segments de la trilogie s’articule autour d’un pan de la mémoire de Bourne. Il cherche à retrouver son identité dans La Mémoire dans la peau et découvre qu’il était un exécuteur de la CIA doté en fait de plusieurs identités ; devenu incontrôlable donc dangereux aux yeux de ses anciens employeurs, il est traqué par leurs assassins. Puis les flashes qui visitent ponctuellement sa mémoire le mettent, dans La Mort dans la peau, sur la trace de sa première mission, suivant un parcours qui le conduit vers sa rédemption, dont il accomplira le premier acte dans le finale moscovite. La Vengeance dans la peau, enfin, le ramène vers les origines : au terme du troisième opus, son identité est révélée et le voile est levé sur les circonstances de sa « formation ». La boucle est bouclée, ce que montrent (au moins) deux éléments : l’aventure, qui a commencé dans l’eau avec La Mémoire dans la peau, s’achève dans l’eau au terme de La Vengeance dans la peau ; et Bourne reprend, face à un tueur chargé de l’éliminer, la dernière réplique de celui qu’il a lui-même tué dans La Mémoire… : « Regarde ça, ils prennent même notre vie. »

 

Ces deux éléments reposent sur l’inversion. Amnésique à la suite d’une mission avortée dans La Mémoire…, Bourne passe de quelque chose à rien ; n’étant personne, il cherche à redevenir quelqu’un. Dans le finale de La Vengeance…, il est redevenu celui qu’il a été, mais il s’agit maintenant de tuer cette identité retrouvée afin de repartir de zéro. Double renaissance qui aura fait passer finalement le personnage par plusieurs identités successives pour lui permettre de choisir celle qui lui convient le mieux. Quant à la réplique finale, elle marque la révolution qu’a accomplie Bourne : chasseur devenu gibier, il renvoie au tueur qui le tient en joue la vérité que lui avait adressée au début de son aventure le tueur qu’il avait lui-même éliminé. Les tueurs de la trilogie, Bourne y compris, renvoient ainsi l’un à l’autre comme un jeu de miroirs où la même image se reflète à l’infini. Jeu de dupes sans fin tant qu’il y aura quelqu’un pour appuyer sur la gachette. Le choix que fait Bourne, celui de renoncer à cette existence, est celui auquel sont renvoyés tous les tueurs qui le traquent. Le dernier d’ailleurs, qui le tient en joue au moment où il prononce cette réplique, hésite à tirer ; l’espoir n’est pas perdu, si d’autres font le même choix que Bourne. Les bureaucrates, alors, n’ont d’autre option que de faire eux-mêmes le sale boulot, à l’image de Noah Vosen qui se substitue au tueur et fait feu sur Bourne.

 

La trilogie Bourne est avant tout un spectacle d’action. Mais le troisième opus, sorti en pleine « guerre contre le terrorisme », alors que le désastre causé par la politique de l’administration Bush était patent en Irak et en Afghanistan, pose la question des limites à la « raison d’Etat » qui ordonne de tuer tous ceux qui endossent le rôle d’ennemi – ou à qui on le fait endosser. Noah Vosen, le responsable du projet Blackbriar qui repose sur une « mise à jour » de Treadstone, dans le cadre duquel Bourne avait été conditionné à tuer, traque un traître qui menace la « sécurité nationale » et fait abattre un journaliste affranchi par le traître ; puis il fait tuer le traître et ordonne du même coup l’élimination de Bourne, et enfin celle de Nicky Parsons qui s’est rangée au côté de ce dernier. Face à lui, Pam Landy – la femme contre l’homme, est-ce un message ? – représente la raison, non pas celle d’Etat mais celle du bon sens et de l’humain. Si Vosen dispose du droit de décider qui doit vivre ou mourir, qui est dangereux pour la sécurité nationale, alors où s’arrêtera-t-il ? Et qui l’arrêtera ? La « morale » de l’histoire rejoint celle des thrillers politiques de l’âge classique : le seul moyen d’arrêter la spirale infernale est de la dénoncer publiquement, de faire connaître les vérités que les bureaucrates dévoyés s’emploient à cacher au tréfonds de services de plus en plus secrets, qui finissent par ne plus dépendre d’aucune autorité.

 

Rien que du classique, quoi.  TLP (11 juillet, 17h - 18h30)

 

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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commentaires

Maxime 20/08/2009 13:02

Merci bloggieman pour cette analyse brillante de la construction des trois épisodes. Je n'ai plus q'une envie: revoir la trilogie en une journée.

Jongil 18/07/2009 10:54

La conclusion rappelle ce qui est dit plus haut à propos du scandaleux Blackwater (joli nom, oui, sur les profondeurs obscures ; dommage qu’il change).
Une belle série d’action pour moi aussi ces histoires de Jason Bourne, haletante.
On espère que vos voyages d’été se révèlent aussi trépidants, sans les tirs croisés...

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