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9 juillet 2009 4 09 /07 /juillet /2009 19:32
MON VOISIN, par Milena Agus
Liana Levi "Piccolo", 2009

lire aussi la critique de Mal de pierres
lire aussi la critique de Battement d'ailes

Un voisin sur un mur
Lorsque Milena Agus revient, après Mal de pierres et Battement d'ailes, ce n'est pas avec un nouveau roman. C'est avec Mon voisin, un texte court, une nouvelle donc, jusque dans sa fin en forme de "chute". D'ailleurs, Milena Agus joue avec les mots, car il s'agit effectivement de "chute" à ce moment-là...

Il est difficile d'écrire sur Mon voisin sans trop en dire. Ceux qui ont déjà lu les textes précédents de Milena Agus ne seront en tout cas pas dépaysés. D'abord parce que le décor est toujours celui de Cagliari, en Sardaigne, même s'il se limite ici à quelques lieux vite visités. Le bout de maquis, la plage et la mer bleur que l'on voyait dans les pages de Battement d'ailes sont présentes, mais de manière bien fugace. C'est surtout autour d'un immeuble, décrépit, vieux et moche, et d'un jardin entouré d'un mur garni de tessons de bouteille, que se joue l'action de Mon voisin. "Se joue", en effet : car on pourrait adapter au théâtre cette suite de scènes courtes, trop courtes hélas pour en faire une pièce, à moins de la rallonger. Ce vieil immeuble peu attrayant est celui où vit la protagoniste, qui élève seule un enfant de deux ans qui ne marche ni ne parle, "mais les médecins disaient qu'il était en bonne santé et qu'il n'y avait donc rien à soigner." (page 11) Quand elle en sort, les endroits qu'elle préfère sont les moins accueillants, les plus déglingués, même lorsqu'il s'agit d'emmener jouer le petit garçon du voisin.

Mon voisin est la petite histoire d'une rencontre. Celle de cette femme et de son voisin, un homme qui vit seul, lui aussi, et qui accueille pour les vacances son petit garçon, un gamin plein d'énergie qui a vite fait d'adresser la parole à la voisine. C'est d'autant plus facile que son balcon (à elle) donne juste dessus son jardin (à lui). Au point qu'en se hissant sur le mur - à condition bien sûr d'écarter quelques tessons de bouteille - le voisin, ou son fils, sont pile à la hauteur du balcon. Il y a donc plusieurs rencontres dans Mon voisin. Celle des deux adultes, et celle de leurs enfants, et puis aussi celle de la voisine avec le fils du voisin, car c'est elle qui l'emmène jouer, et même qui lui fait un oeuf à la coque quand il passe à la voir. A la coque, et pas frit, parce que : "il n'y a aucune magie dans un oeuf frit." (page 19) Quand on vous disait que vous ne seriez pas dépaysés... La magie, c'est ce qui rend la vie moins "épouvantable" chez Milena Agus. Un léger brin de fantaisie, même dans les moments les plus noirs, de cette fantaisie qui distingue les gens "normaux" des gens "un peu fous".

La femme de Mon voisin a donc un petit grain. De fantaisie, s'entend. Mais peut-être aussi de folie. De cette folie très ordinaire chez Agus, qui consiste à désirer la mort. La voisine, elle, elle y pense tout le temps ; c'est à peine si elle peut accomplir le geste le plus banal sans le transformer, en pensée, en manière de mourir. "Elle avait raison de boire l'eau jamais vidangée de la citerne en espérant le typhus, et de manger les conserves périmées en se souhaitant le botulisme, et de toujours marcher du côté de la route où les autos passaient et pouvaient l'écraser." (pages 11-12) L'essentiel, dans le suicide, c'est de faire en sorte que tout le monde croie à un accident ; ainsi personne n'est triste, on ne reproche pas au suicidé sa lâcheté et l'enfant n'a pas à porter ce trop lourd fardeau dans sa vie future.

Rapportée à un texte si court, et peut-être aussi parce qu'on commence à la connaître, Milena Agus, l'obsession du suicide confine ici à la parodie, ou au moins à la dérision. Le voisin, d'ailleurs, le dira très franchement à sa voisine : "Vouloir mourir, ici, chez nous, c'est une insulte." (page 44) Mais, au fond, a-t-elle tant que cela envie de mourir ? N'est-ce pas plutôt qu'elle s'abandonne complaisamment à la tristesse d'être seule, avec son enfant sur les bras, hantant les endroits tristes de la ville qui en compte de si beaux, et de si bleus, et de si purs ?

La rencontre tourne donc à la confrontation de deux points de vue, de manière d'autant plus cocasse que le voisin, lui, est obsédé par la maladie : pas parce qu'il la désire, mais parce qu'il le renifle dans le moindre bobo. Et la nouvelle de virer encore plus à la comédie lorsque la voisine songe au meilleur moyen de mourir pendant que le voisin redoute partout la maladie ! Mais la rencontre possède aussi cette limpidité ingénue des romans de Milena Agus. Tout se fait si naturellement que l'on se demande pourquoi cette voisine a tant de vague à l'âme et pourquoi ce voisin vit seul dans sa maison. On aimerait dire qu'ils étaient faits pour se rencontrer mais ce n'est pas non plus aussi simple.

Comme toujours chez Agus, il est question ici de la difficulté de vivre, et de la manière dont chacun s'en accommode. Il est question des relations entre les gens, de leurs rêves aussi, et des méandres de leurs désirs. Il est question de simplicité, et pourtant cela ne suffit pas. Il faut lire la nouvelle jusqu'à la fin, bien sûr, pour retrouver aussi ce sens de le "pirouette" qui caractérisait déjà les "chutes" des précédents textes de l'écrivaine sarde. Et quelle que soit la fin, pourtant, prendre le temps de s'attacher aux personnages, qui ne demandent finalement qu'un peu d'amour et de douceur. Mon voisin, par sa brièveté, en propose une petite dose, à consommer sans modération entre deux livres plus épais. 
TLP

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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commentaires

steph 06/10/2010 00:18


Je n'ai lu que Mal de Pierres et cela m'avait bien plu. Le grain de folie et de fantaisie de la grand-mère et sa formidable énergie de vivre malgré les aléas de sa vie m'avaient inspirée : En plein
essai de reconstruction conjugale à l'époque, j'avais essayé le jeu de la boîte avec les petits mots piochés au hasard, mais cela n'a pas été salvateur dans notre cas !


sylvie 11/02/2010 19:20


J'ai bien aimé cette nouvelle et j'en ai même concocté un petit repas pour le challenge à lire et à manger;)


Bloggieman 11/07/2009 09:35

Cher Jerem, je doute qu'une réponse définitive arrive un jour. Ne serait-ce que parce que l'expérience de la vie est sans cesse recommencée ; nous lisons ce qu'en ont écrit nos prédécesseurs, nous pouvons connaître mille façons d'aborder la vie - ou la question de la vie - mais cela n'apporte pas de réponse finie. Alors vivons et, cherchons. Je viens de lire ce matin une phrase que je livre à ta réflexion : "L'écriture peut aider à vivre mais elle n'empêche pas de vouloir mourir." Cela me fait penser à Milena Agus, mais aussi à tant d'écrivains... Bonne quête !

jerem 10/07/2009 20:43

J'en fait des découvertes ici, entre des films dont je n'ai jamais entendu parler et des auteurs dont le nom m'ait inconnu ...
Comment vivre cette absurdité qui s'appelle la vie ... comme une métaphore filée comme si, depuis les existentialistes en passant par Proust et Camus, on cherchait toujours le but de l'existence.

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