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9 juillet 2009 4 09 /07 /juillet /2009 17:06
BATTEMENT D'AILES, par Milena Agus
Liana Levi, 2008 - Liana Levi "Piccolo", 2009

lire aussi la critique de Mal de pierres
lire aussi la critique de Mon voisin

L'insoutenable légèreté de Milena Agus
Révélée par Mal de pierres, Milena Agus confirme son talent avec Battement d'ailes, plus abouti. "Et ce talent porte un nom : la liberté", écrit Martine Laval dans Télérama (la phrase est citée par Liana Levi). De quelle liberté s'agit-il ? La liberté, justement, d'un battement d'ailes : car ce deuxième livre est plus léger que le premier, et cette légèreté procure le sentiment d'une plus grande maîtrise, d'une plus grande fluidité. Mal de pierres peinait parfois à trouver cette liberté, jusqu'à son chapitre final qui livrait une clé pour sa lecture. En écrivant Battement d'ailes, Milena Agus a choisi une prose plus simple, un déroulement plus limpide. La chronologie, déconstruite dans Mal de pierres, n'est pas essentielle ici ; la narration est prise en charge par une enfant de quatorze ans qui observe la vie de Madame, sa voisine, et en rend compte avec ses mots, sa naïveté, son sens de l'étrange. "Sans magie, la vie a un goût d'épouvante", pense Madame, et la jeune narratrice reprend à son compte cette leçon, faite maxime, elle qui est persuadée que le vent qui soulève les draps fins de son lit signalent la présence de son père qui revient la visiter, d'entre les morts, croit-elle. Cette magie parcourt le roman de loin en loin, donnant à plusieurs chapitres le titre même du livre, "Battement d'ailes". Et c'est la prose de Milena Agus qui se fait elle aussi battement d'ailes pour caresser la vie des personnages, sans jamais s'appuyer, en soulevant toutefois les voiles qui les entourent pour mieux en révéler l'émotion.

"Vivre bien et vivre heureux, voilà deux choses différentes. Et sans un peu de magie, il est certain que je ne connaîtrai pas la seconde."
Wolfgang Amadeus Mozart

Milena Agus place en exergue ces mots de Mozart mais il est clair, dès Mal de pierres, que la formule vaut pour l'écrivain et pour ses personnages. De nombreux points communs relient les personnages des deux romans, et Mon voisin, le troisième titre de l'écrivain, confirmera cette parenté. Madame, comme la protagoniste de Mal de pierres, n'est pas faite pour le bonheur ; elle traverse la vie sans la maîtriser, toujours insatisfaite, et pourtant curieusement satisfaite aussi, comme si à défaut de trouver le bonheur auquel elle aspire elle se contentait de celui qu'elle trouve. Madame rêve d'amour mais elle se donne à tous les hommes avec lesquels elle se trouve seule. Elle a un amant premier et un amant second, mais elle s'offre aussi au "blessé", pensionnaire de sa maison sur une colline qui domine la mer, "dernier bastion de résistance aux barres à touristes" (4e de couverture). Et puis il y a ces hommes que la jeune narratrice surprend avec elle, la nuit, dans sa maison, l'humiliant, la maltraitant, à sa demande, et que l'enfant prend pour des fantômes. On ne peut pas dire qu'elle soit heureuse, Madame, pourtant elle rit ; elle rit de tout, toujours, avec tout le monde, et c'est peut-être pour cela qu'aucun homme ne reste avec elle et ne veut l'épouser. Ils prennent son corps, qu'elle leur offre, mais ne donnent rien en échange, sinon des mensonges. "On pourrait faire les pires choses à Madame qu'elle répondrait par un sourire." (page 96)

Autour de Madame, il y a ses voisins. Comme dans Mal de pierres encore, Agus s'intéresse à chacun d'eux, le grand-père, la grand-mère, les petits voisins, dont un joueur de trompette, les gens de passage aussi, comme le blessé et sa bien-aimée Gioia la Joie, si différente des autres parce que trop sophistiquée, définitivement étrangère. Certains aiment Madame, d'autres la jugent, d'autres aspirent à la protéger. Tous ne la comprennent pas, mais elle-même n'y prétend pas. Certains vivent d'illusions, comme Madame, d'autres semblent avoir le regard plus acéré, comme le grand-père, mais la vie, elle, ou sa vérité, échappent aux uns comme aux autres. "Maman dit qu'il ne faut pas prendre grand-père à la lettre, parce qu'il est doté d'un féroce esprit critique et qu'on ne peut pas regarder le monde ainsi." (page 106) Le monde tel que le décrit Milena Agus appelle l'indulgence, et même les pages les plus scabreuses sont écrites avec une simplicité qui appelle à appliquer cette règle à tous. Le "scabreux", ici, ce sont les jeux amoureux de Madame, les mêmes que ceux auxquels se livrait la protagoniste de Mal de pierres pour plaire à son mari, à défaut de l'aimer. Des jeux audacieux que la jeune narratrice observe sans ciller, nullement choquée, plutôt curieuse ; comme si l'idée de les juger ne lui venait pas même à l'esprit.

"En dépit de son âge, Madame est comme moi, une gamine de quatorze ans qui n'a pas encore vécu les expériences dont bien des gens sont déjà revenus. Une belle histoire d'amour, par exemple. Une vie à deux. Un mariage, pourquoi l'exclure. Un voyage." (page 47)

Madame prend la vie comme elle vient et si ses plaisirs sont ceux d'une adulte, son coeur est resté celui d'une enfant. Elle possède une pureté qui fait dire au grand-père qu'elle représente une sorte d'"homme nouveau", "l'unique type humain qui pourra survivre à la catastrophe actuelle car elle sait distinguer entre les babioles et ce qui compte dans la vie." (page 47) Elle a quelque chose de suranné, de "simplet" dans sa façon de fuir la sophistication ; d'ailleurs elle ne se sent guère à l'aise en société. Même lorsqu'une amie utilise sa maison pour donner une fête, elle préfère y assister depuis sa chambre, cachée derrière les persiennes, s'amusant de ce qu'elle voit, serrant un coussin pour danser le slow ou s'agitant sur les rythmes plus rapides.

Madame est indissociable de sa maison. Elle y est attachée comme à des racines. Alors que ses voisins sont prêts à vendre pour que les promoteurs construisent des hôtels sur tout le littoral, elle refuse, voulant préserver la vue qu'elle a sur la mer bleue, son coin de paradis. C'est d'ailleurs sur cette vision idyllique que s'ouvre le roman. "Notre position est 39° 9' au nord de l'équateur et 9° 34' à l'est du méridien de Greenwich. Ici, le ciel est transparent, la mer couleur saphir et lapis-lazuli, les falaises de granit or et argent, la végétation riche d'odeurs. Sur la colline, dans les lopins de terre arrachés au maquis qu'on cultive entre leurs murets de pierre sèche, le printemps resplendit du blanc des fleurs d'amandiers, l'été du rouge des tomates et l'hiver de l'éclat des citrons." (page 11) Puis le paragraphe suivant commence par rompre avec cette image trop belle : "Mais tant de beauté souvent nous ennuie Madame et moi, un désir de monde normal nous envahit et la nervosité nous gagne. Alors pour nous défouler [..] on fait des trucs un peu fous" (page 11). Beauté et folie, adhésion et distance, c'est ce que propose Milena Agus, dont certaines pages ont en effet le poli artificiel d'un Prix Goncourt façon Champs d'honneur de Rouaud, mais qui dans d'autres s'aventure dans des secrets intimes qu'un Goncourt risquerait de ne pas goûter. Finalement, le destin de Madame est lié jusqu'au bout à sa maison, mais on découvre que c'est peut-être là un bonheur qui l'a longtemps privée d'un autre, et qu'il faut parfois dépasser ses rêves pour les accomplir, ne fût-ce qu'un moment, et de manière moins parfaite que par l'imagination.

Mal de pierres se refermait sur une exhortation à écrire, et à écrire, surtout, en dépit des autres. Ne pas écouter ceux qui disent qu'on est fou, ceux qui enjoignent à la "normalité". S'il est bien une conviction qu'affirme Agus dans ses livres, c'est que la  norme n'existe pas, et que chacun doit chercher d'abord à se réaliser, au-delà des étiquettes. La simplicité d'Agus passe peut-être pour de la naïveté, de l'eau-de-rose ; mais il s'agit davantage d'ingénuité, d'une simplicité voulue, recherchée, par laquelle seule on touche à une réalité plus vraie, celle de l'émotion. Quand on lit la phrase : "C'est terrible de ne jamais être touché." (page 106), c'est au contact physique que l'on pense, puisqu'il est question de cela ; mais la formule vaut aussi pour cette émotion toute simple que procure la lecture de Milena Agus, et qu'il serait dommage de refuser par crainte d'être naïf.

Madame d'ailleurs n'est pas qu'un sourire et un corps qui se donne avec facilité. Elle partage avec les autres protagonistes de Milena Agus - celles de Mal de pierres et de Mon voisin - le désir de mort. "Une fois, Madame a confié à la maman des voisins qu'elle veut mourir parce qu'elle se sent malheureuse et inutile." (page 52) A quatorze ans, la narratrice connaît déjà ce désir, qui entre en contradiction avec la fausse naïveté du roman. Le monde réel, chez Agus, n'apporte pas la plénitude que procure l'imagination : et la même exhortation à écrire se trouve donc dans les pages de Battement d'ailes que, plus tôt, dans celles de Mal de pierres.

"Jette tes peurs sur le papier, tu verras qu'elles disparaîtront. Et pourquoi tu n'essaierais pas d'inventer une histoire ? Un philosophe a dit que les plus belles aventures arrivent d'abord à ceux qui savent se les raconter." (page 66) Mais écrire ne suffit pas : "je ne raconte jamais les choses comme elles sont vraiment, mais comme j'espère qu'elles se passent." L'exhortation vient du père de la jeune narratrice, ce père disparu qui vient souffler sur ses draps pour la bercer dans son lit, et la déclaration qui suit affirme la primauté de l'imagination sur la réalité. Comme dans Mal de pierres, d'ailleurs, il n'est pas certain que ce que raconte la narratrice se soit vraiment passé ainsi ; tout est peut-être faux, ou une partie seulement. Comment savoir ? Si l'on tient compte des points communs entre la narratrice et Madame, il est très possible que Madame ne soit qu'une création, rien d'autre qu'une projection "en adulte", comme si l'adolescente imaginait sa propre vie plus tard, ou fantasmait celle d'une voisine bien réelle. Cette incertitude ne fait qu'accentuer le sentiment qu'avec Milena Agus on est toujours dans un territoire intermédiaire, entre rêve et réalité, ce fabuleux territoire qui ne nie pas la mort mais célèbre la vie, avec simplicté, presque avec évidence. L'imagination, ou la seule manière, sinon de vivre heureux, au moins de vivre bien. 
TLP

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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commentaires

Bloggieman 11/07/2009 09:30

Je pense que ça te plairait ; c'est à la fois pur et pessimiste, comme si l'envie de mourir qui nourrit les pages d'Agus générait aussi de la beauté. Même si Mal de pierres m'a paru plus "lourd", par comparaison avec la fluidité des deux titres suivants. Mon voisin ne coûte que trois euros, il est tout petit : ce pourrait être un début :)

elvys 10/07/2009 12:56

J'aime beaucoup ta conclusion : l'imagination, ou la seule manière, sinon de vivre mieux, du moins de vivre bien.

le style de tes critiques est très agréable à lire et donne envie de feuilleter Milena Agus...

Bloggieman 09/07/2009 20:39

En effet, Jerem. Bienvenu dans le Neverland de Bloggieman. Enjoy your trip !

jerem 09/07/2009 19:11

Hé bé, on dirait que j'ai trouvé l'endroit !!!

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