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9 juillet 2009 4 09 /07 /juillet /2009 08:24
CLOVERFIELD, de Matt Reeves
Paramount / Bad Robot, 2008

L'Amérique assiégée
L'Amérique de J. J. Abrams (producteur de Cloverfield) est peuplée de jeunes gens promus à de hautes responsabilités avant trente ans : ainsi de l'arrogant James T. Kirk dans Star Trek XI, et de Rob Hawkins dans Cloverfield, qui avec ses cheveux artistement ébouriffés et sa barbe de plusieurs jours n'a vraiment pas l'air du vice-président en partance pour le Japon qu'il est censé incarner. Sans doute faut-il y voir une mise en abyme de l'aventure vécue par Abrams depuis que la télévision a fait de lui un petit prodige à vingt-cinq ans, quand au début des années 1990 il apposait son nom que le script de A propos d'Henry, de Forever Young ou d'Armageddon. Rien d'étonnant à ce que le bonhomme s'entoure de jeunes loups brillants comme lui, tel Matt Reeves qui réalise ce Cloverfield après avoir écrit The Yards avec James Gray, écrit une poignée d'épisodes de la série Felicity pour Abrams et réalisé quelques segments de séries telles que Felicity justement, mais aussi Homicide, Gideon's Crossing, Miracles et Conviction. Quant à Drew Goddard, le scénariste, il a neuf ans de moins que Reeves et Abrams (nés tous deux en 1966) et appartient à la même génération que Roberto Orci et Alex Kurtzman, autres complices d'Abrams (nés en 1973).

Tout cela peut paraître anecdotique mais ça ne l'est pas totalement. Car les personnages de Cloverfield appartiennent à ce petit monde de "jeunes cadres" nouvelle manière, ni yuppies ni vraiment rebelles, qui donnent l'impression de pénétrer dans un petit cercle de privilégiés un tantinet arrogants, fiers de leur réussite. Je ne suis pas sûr que ce soit conscient, ou volontaire, de la part des artisans de ce film. Mais cela ajoute en tout cas une dimension à l'histoire : car ces "jeunes Américains" sont à l'image d'une Amérique fière d'elle-même, construite sur le culte de la réussite personnelle, qui se voit brutalement enlever ses repères lorsque Manhattan se transforme en zone de guerre.

Le choc de Cloverfield est la résultante du 11 septembre 2001. L'une des premières images de destruction est la chute d'une tour de Manhattan, suivie de la chute - hautement symbolique - de la tête de la Statue de la Liberté, qui atterrit avec une violence inouïe au beau milieu d'une rue de Manhattan. En quelques minutes, les rues proprettes de Manhattan ressemblent à celles de Bagdad ou, justement, du New York traumatisé par la chute des Tours Jumelles. La terreur s'empare de la foule, décuplée par l'incompréhension et l'incrédulité. "Quelque chose" se déplace dans Manhattan, capté par la caméra numérique que tiendra l'un des personnages durant la quasi-totalité du film. Un monstre issu des films d'épouvante des années cinquante et soixante, alors que l'Amérique névrosée scrutait le ciel dans l'attente du feu communiste.

Matt Reeves ne fait pas longtemps mystère de la nature du danger ; celui-ci, au demeurant, reste en relatif retrait tout au long du film. On l'aperçoit partiellement ou totalement, on en voit surtout les ravages, et le déferlement de feu militaire qu'il déclenche à son encontre, en pure perte d'ailleurs puisqu'il résiste à tout. La peur provient justement de cette résistance, de la conscience très vite imposée que ce monstre représente ce dont l'Amérique a le plus peur : un ennemi l'attaquant sur son propre sol et contre lequel son armement conventionnel, aussi sophistiqué soit-il, ne peut strictement rien. Il y a du King Kong et du Godzilla dans ce monstre, en ceci qu'il détruit sans distinction mais qu'il apparaît aussi comme égaré au milieu des immeubles, comme s'il s'était retrouvé là par hasard. Un air de Guerre des Mondes, mais l'ennemi a surgi des eaux entourant la Cité, non de l'espace.

La marque de Cloverfield, c'est la caméra numérique. Le film s'inscrit ainsi dans le sillage du Projet Blair Witch, avec évidemment plus de moyens et un propos bigger than life. Le capteur d'images, c'est un pauvre bougre comme vous et moi, qui se retrouve à courir dans Manhattan sans jamais éteindre sa caméra. On n'y croit qu'à peine, bien sûr, mais l'important n'est pas là : Cloverfield se présente comme une video amateur, l'exacte réplique de celles que l'Amérique découvrit sur ses postes de télévision au lendemain du 11 septembre, captant l'horreur dans son immédiateté et la restituant à un public médusé, incrédule. Ce n'est pas seulement le "spectacle" visuel, mais les cris, les "Oh ! my God !" terrifiés, la panique, la furie sonore qui s'empare de la cité. Même l'expédition dans une tour à demi effondrée est au programme, lorsque la petite bande jetée dans les rues de Manhattan en état de siège risque sa vie pour secourir une jeune femme en détresse coincée au sommet d'un immeuble renversé contre un autre après le passage du monstre.

Le film s'offre ainsi comme un anti-film de monstre, tout en reprenant les recettes du genre. Il procède par séquences hachées, saccadées, au rythme des protagonistes, restituant la réalité par bribes, n'expliquant pas mais donnant à voir et faisant de chaque spectateur un personnage à part entière. Le film dont vous êtes le héros, en quelque sorte. Un film, aussi, qui démontre la vanité des déclarations qui, au lendemain du 11 septembre, juraient que l'Amérique ne ferait jamais de ce drame un objet de spectacle. La critique s'est peut-être un peu emballée lors de la sortie du film, faisant de Cloverfield le premier d'une nouvelle ère de films-catastrophes, mais le résultat n'en est pas moins une réussite formelle, un excellent thriller. 
TLP

Même le mannequin de Sephora n'en revient pas...

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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