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8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 23:55
lire la critique de Jeux de pouvoir
lire la critique de Dans la vallée d'Elah

Jeux de pouvoir, le film de Kevin Macdonald adapté de la mini-série britannique State of Play (2003), attire l'attention sur un phénomène qui inquiète déjà nombre d'observateurs et de députés aux Etats-Unis depuis plusieurs années : la privatisation de la guerre.

Il n'est un secret pour personne que la firme Point Corp qui, dans le film, comparaît devant une commission du Congrès, est le reflet d'une société bien réelle, Blackwater, dont le nom a été "révélé" au grand public à la faveur d'incidents survenus durant la guerre d'Irak. La commission présidée dans le film par le député Collins fait écho à celle que convoqua la Chambre des Représentants des Etats-Unis le 2 octobre 2007, le lendemain de la publication d'un rapport accablant sur les activités de Blackwater, à qui le Département de la Défense américain a sous-traité une partie des opérations en Afghanistan au lendemain du 11 septembre 2001 puis en Irak dès 2003.

Blackwater existe depuis 1996. Elle a été fondée par Erik Prince, un ancien Navy Seals, chrétien conservateur, alors âgé de 26 ans. Prince a annoncé en mars 2009 qu'il se retirait après avoir perdu le contrat irakien à la suite des incidents dans lesquels la société fut impliquée. Blackwater venait juste d'être rebaptisée Xe, un nom passe-partout censé détourner l'attention de la société, en février 2009.

Dès le 31 mars 2004, le nom de Blackwater était apparu dans la presse américaine : quatre de ses employés avaient en effet été tués lors d'une attaque à la grenade dans la ville de Falloujah, au nord-ouest de Bagdad, puis leurs corps traînés dans les rues, pendus à un pont de l'Euphrate et démembrés. La scène rappelait au monde les images terribles de soldats américains mis en pièces dans les rues de Mogadiscio en 1993 par une foule en furie, après que leur hélicoptère Black Hawk s'était écrasé (l'épisode inspira à Ridley Scott le film
La Chute du Faucon Noir en 2002). Cet "incident" en Irak connut des développements judiciaires aux Etats-Unis lorsque les familles des victimes accusèrent Blackwater de n'avoir pas assuré à ses employés la protection garantie par leur contrat, à savoir un armement lourd et un véhicule blindé, et exigèrent de connaître la vérité sur l'affaire. 

Le 24 décembre 2006, l'un des gardes du corps du vice-président irakien Abdel Abdel-Mehdi avait été tué par un employé de Blackwater, Andrew Moonen, "exfiltré" aux Etats-Unis à peine trente-six heures plus tard. Des rumeurs avaient circulé, suggérant que Moonen aurait agi en état d'ébriété. La famille de la victime avait reçu un "dédommagement" de 15.000 dollars (c'est le chiffre mentionné dans le rapport de la Chambre des Représentants des Etats-Unis publié le 1er octobre 2007, chiffre élevé ensuite à 20.000 par les déclarations d'Erik Prince, comme le rapporte Jeremy Scahill dans Blackwater, L'ascension de l'armée privée la plus puissante du monde, Actes Sud, 2008, p. 39) au lieu des 250.000 suggérés d'abord par le Département d'Etat et jugés excessifs par le service diplomatique de la Maison Blanche au motif qu'une telle somme pouvait inciter d'autres Irakiens à se faire tuer pour mettre leur famille à l'abri du besoin ! (Nous empruntons ces faits à l'article de Wikipedia "
Blackwater Worldwide".) 1 

Le 16 septembre 2007, une fusillade survenue à un carrefour de l'ouest de Bagdad, Nisour Square, lors du passage d'un convoi diplomatique américain escorté par les employés de Blackwater avait fait dix-sept morts parmi les civils irakiens, ainsi que de nombreux blessés. Les auteurs de la fusillade étaient les employés de Blackwater. A l'époque, la porte-parole de la société, Anne Tyrrell, avait déclaré que ces employés avaient agi en réponse à une agression armée mais cette version fut ensuite démentie. L'incident ne faisait qu'attirer une nouvelle fois l'attention sur la société après d'autres "bavures" du même genre. Ainsi, le 1er octobre 2007, un rapport de la Chambre des Représentants des Etats-Unis révéla que pas moins de 195 fusillades impliquant Blackwater avaient eu lieu entre le 1er janvier 2005 et le 12 septembre 2007 : dans 163 cas, les employés de Blackwater auraient ouvert le feu les premiers.

Dès le 2 octobre 2007, Erik Prince comparut lui-même devant la Chambre des Représentants afin de s'expliquer sur les activités de la société en Irak et en Afghanistan. Ce qui était en cause n'était pas "seulement" les bavures recensées dans le rapport du 1er octobre, mais également la gestion par Blackwater de ces "incidents" et les comptes de la société, qui sous-traitait nombre de ses contrats à d'autres compagnies, facturant au gouvernement les coûts de ces sous-traitances. Plusieurs employés de Blackwater avaient été licenciés à la suite d'incidents impliquant l'usage d'armes à feu (28 selon le rapport) ou la consommation d'alcool ou de drogue (25), mais certains de ces licenciements pouvaient n'avoir été qu'une manière de soustraire lesdits employés à des poursuites judiciaires pour des crimes commis en zone de guerre - ce fut le cas d'Andrew Moonen après la mort d'un garde du corps irakien. Quant aux facturations de la société, elles se sont révélées si compliquées que le président de la commission de la Chambre des Représentants, Henry Waxman, a eu toutes les peines du monde à en démêler l'écheveau, constatant que tant le Département de la Défense que Blackwater et ses filiales et sous-traitants s'ingéniaient à communiquer des informations contradictoires et incertaines. Après avoir durant des mois tenté de clarifier le financement de ces sous-traitances, Henry Waxman déclarait en préambule au travail de la commission : "Si Blackwater et d'autres compagnies fournissent réellement un meilleur service à un moindre coût, alors l'expérience de la privatisation fonctionne. Mais si les coûts sont plus élevés et le service moindre, alors je ne vois pas pourquoi nous devrions poursuivre. Ca n'a aucun sens de payer plus pour obtenir moins. Nous allons examiner la question aujourd'hui et ce sont les faits, non l'idéologie, qui doivent nous guider." En conclusion de son allocution, Waxman déclarait : "Je sais que beaucoup d'entre vous pensent que Blackwater n'a eu de comptes à rendre à personne au sein de notre gouvernement. Je veux que vous sachiez que Blackwater va devoir rendre des comptes aujourd'hui." (
Hearing on Private Security Contracting in Iraq and Afghanistan, mardi 2 octobre 2007, "Chairman Waxman's Opening Statement")

Le coup de projecteur mis sur Blackwater a révélé, entre autres choses, que le chiffre d'affaire de la société avait été multiplié par... 80.000 entre 2001 et 2006. En 2001, elle facturait au gouvernement américain 736.906 dollars ; en 2006, 593.601.952. De 2001 à 2006, elle avait ainsi empoché plus d'un milliard de dollars après avoir obtenu la plupart de ses contrats auprès du Département de la Défense sans le moindre appel d'offre. Plus de 832 millions avaient été versés entre 2004 et 2006. Ces chiffres figurent dans
le rapport de la Chambre des Représentants du 1er octobre 2007 (pages 3 et 4). Ce même rapport précise que le Département d'Etat n'a vraisemblablement jamais enquêté sur les circonstances des "incidents" provoqués en Irak par les employés de Blackwater ; il se serait contenté de recommander le versement d'indemnités aux familles des victimes, tandis que les auteurs de ces "incidents" n'auraient jamais été poursuivis, l'unique réponse de la société étant de les licencier. Mentionnant la mort d'un passant irakien à Al-Hillah le 25 juin 2005, le rapport cite une phrase significative relevée dans un e-mail d'un responsable du Département d'Etat : "Je souhaite que nous puissions laisser derrière nous ce malheureux incident rapidement." (page 12)  Le Département d'Etat recommanda le versement d'une indemnité de 5.000 dollars à la famille de la victime.

Les activités de Blackwater sur le sol américain sont certes moins connues que sa participation à la "guerre contre le terrorisme" de l'après-11 septembre. Pourtant, elles représentent également une source de profit non négligeable. Blackwater intervint ainsi au lendemain du passage de l'ouragan Katrina sur la Nouvelle-Orléans, pour aider l'armée à renforcer plusieurs digues et assurer la sécurité dans les rues : dans son livre, Jeremy Scahill rapporte le montant perçu du gouvernement américain pour cette intervention, 73 millions de dollars, soit 243.000 dollars par jour, jusqu'au milieu de l'année 2006.

Et aujourd'hui ? Blackwater a perdu en janvier 2009 le contrat irakien, qui consistait essentiellement à assurer la sécurité de personnalités - et représentait un tiers du chiffre d'affaire de la société. La décision des autorités irakiennes est la conséquence directe de la fusillade du 16 septembre 2007. La Justice américaine, pour sa part, poursuit les cinq employés de la société impliqués dans la fusillade ; leur procès doit s'ouvrir le 29 janvier 2010 et les cinq hommes plaident non coupables des trente-cinq chefs d'accusation dont ils doivent répondre. En outre, depuis le 1er janvier, les employés des sociétés militaires privées peuvent être poursuivis devant la justice irakienne. (Dépêche AFP du 29 janvier 2009)

Restent les interrogations sur l'avenir. Certes, Blackwater a connu la disgrâce après plusieurs années de vache grasse ; certes, son fondateur Erik Prince et son président ont quitté officiellement la société ces derniers mois, en même temps qu'elle changeait de nom et perdait le contrat irakien. Mais ce dernier est maintenant entre les mains des dirigeants de Triple Canopy, qui, avec Dyn Corp, partage le gâteau irakien de Blackwater depuis 2003. Et l'administration Obama, loin de renoncer au recours à des sociétés privées, a confirmé l'envoi d'employés de Triple Canopy en Afghanistan, dont le nouveau président américain a fait sa priorité dans la "guerre contre le terrorisme", qu'il a réaffirmée. Beaucoup des employés de Triple Canopy sont d'anciens de Blackwater et plusieurs filiales de celle-ci restent actives, en Irak comme en Afghanistan, notamment sa division aérienne. Triple Canopy a également reçu 5 millions de dollars en février-mars 2009 pour la fourniture de "services de sécurité" en Israël.

Tous ces faits justifient l'inquiétude de Jeremy Scahill, interrogé par Amy Goodman sur le site Democracy Now ! le 2 avril 2009. Selon lui, l'administration Obama a clairement l'intention de poursuivre la politique de l'administration Bush concernant les sociétés militaires privées. Non seulement les contrats privés connaissent une recrudescence, mais la présence de ces sociétés sur un territoire aussi instable qu'Israël ne présage rien de bon, aujourd'hui que les conséquences criminellement désastreuses des activités de Blackwater en Irak ont été largement démontrées. La responsabilité de Blackwater devant la Justice n'est par ailleurs toujours pas sanctionnée et rien ne permet d'affirmer que les poursuites engagées aboutiront à des condamnations. Scahill estime que la seule mesure raisonnable serait de renoncer à faire appel aux sociétés de sécurité privées, comme l'a clamé la Représentante Jan Schakowsky après les auditions d'octobre 2007. Et l'un des moyens d'y parvenir serait, affirme Scahill, de fermer l'ambassade américaine de Bagdad, "monstrueuse" aberration construite par l'administration Bush et inaugurée en grande pompe par l'ambassadeur des Etats-Unis Ryan Crocker en janvier 2009, au sein de laquelle travaillent pas moins de 1.200 personnes, toutes nécessitant une "protection". "Je dis depuis longtemps que l'administration Obama devrait détruire cette monstrueuse ambassade américaine [..] en Irak. Je pense qu'ils devraient planter une tente dans l'arrière-cour de l'ambassade polonaise, le faire savoir haut et fort et payer des réparations au peuple irakien. Maintenant, dites que je suis un naïf ou un imbécile, mais le fait est que ceci est - ceci reste une occupation illégale de l'Irak, qui a détruit la vie de millions d'Irakiens, et l'administration Obama ne devrait pas poursuivre une politique qui nécessite l'emploi de mercenaires."

La privatisation de la guerre pose un autre problème d'ordre éthique, peu rassurant pour l'avenir : dès lors que la guerre devient un marché, extrêmement juteux de surcroît, cautionné par l'Etat le plus puissant du monde, qui empêchera les lobbyistes de ces sociétés privées de faire pression sur les représentants américains pour s'assurer que le marché restera ouvert, et même s'étendra toujours davantage. Alors que les ventes d'armes profitent déjà à bien des gouvernements - et dans l'impunité totale -, qu'adviendra-t-il si demain le déclenchement de nouvelles guerres est synonyme de profits scandaleusement faramineux ? A cette question les députés américains n'ont pas encore trouvé la réponse et le film de Kevin Macdonald ne peut qu'apporter l'écho de son succès en salles, en espérant que celui-ci servira à diffuser largement ce nouvel état de fait.

TLP (8 juillet 2009, 20h25 - 23h50)

1. Jeremy Scahill, auteur de Blackwater, L'ascension de l'armée privée la plus puissante du monde (Actes Sud, 2008), a publié un article synthétisant cet ouvrage, traduit sur le site mondialisation.ca sous le titre : "L'ascension de Blackwater ou la privatisation de la guerre".

Lire aussi "Mercenaires d'Etat en Afghanistan" par Marie-Dominique Charlier, Le Monde Diplomatique n°671, février 2010, p. 11.

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