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8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 09:40

JEUX DE POUVOIR, de Kevin Macdonald
Universal / Working Title, en salles depuis le 24 juin 2009

lire l'article Blackwater ou la guerre privatisée

Consensuel et pertinent

Alors que Russell Crowe s'est refait une silhouette pour incarner le légendaire Robin des Bois devant la caméra de Ridley Scott - qui lui offrir la gloire planétaire avec Gladiator -, l'adaptation de la mini-série britannique State of Play continue son tour de piste dans nos salles. Jeux de pouvoir renoue avec le thriller politique "inspiré" façon Les Hommes du Président, mettant à la sauce américaine le scénario de Paul Abbott (la mini-série date de 2003). Le scénario, signé par les plumes de Matthew Michael Carnahan (The Kingdom, Lions et agneaux), Tony Gilroy (Dolores Claiborne, Michael Clayton, la trilogie Mémoire/Mort/Vengeance dans la peau) et Billy Ray (Agent double, Le Mystificateur, Flightplan), surfe sur les clichés d'un genre ultra-balisé tout en montrant la crise de la presse avec une acuité toute contemporaine.

Russell Crowe est le journaliste Cal McAffrey, un vieux roublard qui, depuis des années qu'il traîne là où les choses se passent, s'est constitué son réseau d'informateurs et d'amis, notamment dans la police. Une nécessité quand on veut disposer avant tout le monde des informations qui feront les futures Unes. En l'occurrence, le crime auquel il s'intéresse n'a rien pour alimenter la première page de son journal, le Washington Globe - cousin fictionnel du Washington Post qui dénonça jadis le scandale du
Watergate, histoire contée en 1976 par Alan J. Pakula dans Les Hommes du Président -, dont l'actualité interne est celle de la presse mondiale actuelle : le rachat par un nouvel investisseur, la désaffection des lecteurs papier au profit du Net, la remise en question des reportages au long cours au profit, justement, de l'information "plug and play" des blogs et des sites d'information. Dans ce contexte, McAffrey est un dinosaure - travail lent mais grosses dépenses, comme le lui fait remarquer sa patronne, toujours excellente Helen Mirren. Et l'avenir du journalisme se profile dans la silhouette longiligne et séduisante de Della Frye, responsable du blog politique du journal, toujours en quête d'infos croustillantes et fraîches qui ne nécessitent pas d'être mûries et recoupées, destinées qu'elles sont à alimenter quotidiennement sa chronique en ligne.

La seule situation du Washington Globe est suffisante pour alimenter un scénario intéressant. Mais Jeux de pouvoir se nourrit aussi du noeud d'intrigues et d'enjeux qu'abritent les couloirs du Capitole. En la circonstance, le jeune et médiatisé député Stephen Collins dirige une commission chargée d'étudier les candidatures d'industriels en lice pour la privatisation de la Défense nationale, un marché juteux qui justifie toutes les magouilles - voire tous les crimes. Celui sur lequel enquête McAffrey se trouve justement lié, de manière troublante évidemment, à la mort de la maîtresse du député - un pavé médiatique dans la mare politicienne - et à l'enquête officielle sur la puissante société PointCorp. Trois infos qui, au final, ne sont que les ramifications d'une même manipulation... du moins en apparence, car la fin du film réserve une surprise qui change la donne in extremis.

Il n'est sans doute pas besoin de développer davantage pour voir que Jeux de pouvoir reprend les ingrédients de base du thriller politique et journalistique. "De base" n'étant pas forcément péjoratif, on reconnaîtra que le film de Kevin Macdonald n'ajoute rien au genre, sinon le contexte de la presse en crise, mais qu'il tient toutes les promesses de son synopsis. Le film met en place une machine parfaitement maîtrisée : personnages et situations ne sortent jamais du cliché, dialogues et montage sont rigoureux et vont droit au but, et la musique (composée par Alex Heffes) soutient l'ensemble en accompagnant et relançant le suspense de bout en bout. Machine implacable, mécanique huilée et efficace, l'apprenti-critique peut aligner à son tour tous les clichés sur l'art consommé d'un suspense sophistiqué. On ne s'étonne donc pas que, à l'arrivée, à peu près tout le monde soit content.

Mais la réussite du film ne tient pas seulement à cette réunion d'ingrédients et au talent du (ou des) cuisinier(s). Si Jeux de pouvoir contente les amateurs de thriller politique et convainc aussi la critique autant que les cinéphiles "généralistes", c'est grâce à tout ce qui nourrit l'intrigue. La façon de faire du journalisme, développée à travers McAffrey et Frye mais aussi par le truchement de leur rédactrice en chef (Helen Mirren) et des quelques acolytes du Washington Globe, est autant le sujet du film que l'intrigue politique dont les reporters essaient de réunir les fils. Les pressions exercées sur McAffrey, habitué à vérifier longuement ses informations et à suivre de multiples pistes avant de publier un "scoop", confronté ici au journalisme hâtif de la jeune et ambitieuse Della Frye et sans cesse bousculé par sa rédac' chef, constituent un fil rouge qui conduit tout naturellement à la séquence finale du film : la confection d'un journal, de l'envoi de l'article à la livraison dans les kiosques, en passant par toutes les étapes de la mise en page et de la mise sous presse. C'est l'aboutissement du film : tout converge vers le papier et Kevin Macdonald n'a pas à en rajouter pour démontrer que la crise de la presse papier est une crise du journalisme dans son ensemble. La collaboration de McAffrey et Frye n'a pas d'autre légitimité d'ailleurs que de souligner que le journalisme "rajeuni" des blog(ue)s a tout à gagner à s'écarter de la tentation sensationnaliste du tabloid et à conserver l'exigence des reporters au long cours. Opinion en contradiction bien sûr avec l'exigence de rentabilité des nouveaux investisseurs.

L'aspect politique n'est pas moins en phase avec l'actualité. Ce ne sont pas les intrigues nouées dans les coulisses du Capitole qui font l'intérêt de Jeux de pouvoir ; les enjeux électoraux, les calculs politiciens, la nécessaire combinaison des ambitions personnelles, des intérêts collectifs et d'une médiatisation maîtrisée, le règne des apparences, des sourires dissimulant à peine les coups bas, des phrases assassines qui suffisent à flinguer une carrière, tout cela n'a rien de neuf. Mais l'accent est mis sur la privatisation de la Défense et, en l'occurrence, sur une société dont le nom fictif (PointCorp) ne suffit pas à dissimuler la parenté avec une société bien réelle,
Blackwater, dont les dérapages lors de la guerre en Irak font depuis quelques années les gros titres de la presse. Blackwater, ce sont les mercenaires auxquels le Pentagone sous-traite désormais ses guerres : le gouvernement a dépensé une fortune pour former ses soldats, une entreprise privée gagne aujourd'hui des milliards en les envoyant se faire tuer, comme le souligne le député Collins. Au passage, c'est l'image même de l'Amérique qui est entachée, puisque ces mercenaires sont à l'origine de "bavures" dont le compte se perd dans les comptes rendus mensongers et contradictoires des gouvernants et des dirigeants privés. L'enjeu, énorme, auquel est suspendue l'intrigue de Jeux de pouvoir, c'est l'avenir de la Défense de la plus grande puissance militaire au monde. Non pas une fiction, non pas un fantasme nourri de deux mandats de Bush Junior, de Rumsfeld et de Cheney, mais la réalité. 1

Jeux de pouvoir joue ainsi sur différents tableaux ; aux substrats journalistique et politique s'ajoute la composante thriller mais aussi la dimension mélodramatique : McAffrey est un ami de jeunesse du député Collins, qui a épousé la femme convoitée par les deux hommes, avec laquelle le journaliste a couché par la suite.
Robin Wright Penn est parfaite en femme trompée n'en tenant pas moins son rôle d'épouse de député devant les caméras, mais joue également la femme délaissée ballottée entre les ambitions professionnelles de deux hommes qui l'ont abandonnée, chacun à sa manière. Ben Affleck, lui, convient à merveille au rôle du député : modèle du gendre idéal, trop lisse, trop idéaliste, il paraît engoncé dans son costume cravate, coiffant à la fois les casquettes de mari volage, d'amant éploré, de jeune loup ambitieux transformé en bouc émissaire idéal, d'ami trahi... Crowe, évidemment, est l'archétype de l'esprit indépendant, lèche-bottes juste ce qu'il faut pour entretenir son réseau d'informateurs, roulant dans une Saab 1990 qui n'est qu'une poubelle sur roues, mangeant n'importe quoi n'importe quand, toujours prêt à suivre une piste prometteuse et à fouiller jusque dans les poubelles - pas seulement celles du Capitole -, solitaire de coeur parce que trop indépendant justement, déchiré entre loyauté et croisade pour la vérité, intègre mais roublard - un personnage lui aussi "trop", auquel pourtant il est plus facile de s'attacher qu'au politicien trop poli pour être tout à fait honnête. Et puis, à côté de ces grandes figures, le film en propose d'autres : conventionnelle, comme le député Fergus (Jeff Daniels) qui stigmatise la confusion entre intérêts personnels et carrière politique, ou pittoresque comme le "rabatteur" Dominic Foy (Jason Bateman), un numéro à lui tout seul, beau gosse, versatile jusque dans le sexe, au bord de la crise de nerfs, agneau déguisé en loup et promis à l'abattoir.

Pourquoi Jeux de pouvoir peut plaire à tous les publics ? Parce qu'il réussit la combinaison idéale des bonnes recettes et de l'acuité du regard. Ca paraît simple, mais c'est un sacré tour de force. 
Thierry LE PEUT

1. Lire "
L'ascension de Blackwater ou la privatisation de la guerre", par Jeremy Scahill : où l'on découvre que Blackwater n'est pas présente uniquement dans les zones de guerre mais sur le sol américain même, notamment au lendemain du cyclone Katrina, circonstance qui lui a rapporté une petite fortune. Une vérité également dénoncée par le député Collins dans le film.

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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commentaires

Jongil 08/07/2009 23:36

Waah... Le blog fait peau neuve ! C'est bien aussi cette couleur de ciel étoilé.
Un film intéressant, oui, mais que je commençais déjà à oublier, pour les raisons que vous exposez.

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