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30 juin 2009 2 30 /06 /juin /2009 07:24
Parue dans Télérama n° 2974 - 13 janvier 2007

La suite de notre sélection de romans publiés en janvier. Dans une langue aride, McCarthy fait entendre la voix d’une Amérique sauvage.

La rareté suffisant à créer la valeur, Cormac McCarthy est à tous points de vueun écrivain précieux. Un romancier parcimonieux qui, depuis quarante ans qu’il écrit et publie – Le Gardien du verger est paru en 1965 –, a donné en tout et pour tout neuf ouvrages de fiction. Un auteur qui, sans être habité par le souci d’invisibilité maniaque d’un Salinger ou d’un Pynchon, se veut depuis toujours spectaculairement absent de la scène publique et médiatique, laissant à ses seuls livres le soin de parler pour lui. Tout cela ne suffirait certes pas à faire de McCarthy l’un des auteurs majeurs de la scène américaine contemporaine. Mais il se trouve aussi, et surtout, et avant toute autre occurrence, qu’il a su faire entendre et imposer sa voix : dans Le Gardien du verger, L’Obscurité du dehors (1968), Un enfant de Dieu (1974), l’extraordinaire Suttree (1979), Méridien de sang (1985), puis la Trilogie des confins (1992-1998), celle d’un héritier de la Bible et de Shakespeare, de Hawthorne et de Faulkner, archaïque, lyrique et visionnaire, tenté parfois et de plus en plus par un certain laconisme, sensible à la beauté du monde, hanté par la violence des hommes et la question du Mal. Les motifs demeurent les mêmes, les obsessions exacerbées, dans le présent Non, ce pays n’est pas pour le vieil homme, mais la voix de McCarthy a définitivement changé. La prose est descriptive, lapidaire, aride, dépouillée jusqu’à l’os, et lorsque la phrase tantôt s’allonge, ce n’est pas pour se déployer, élastique et harmonieuse – au contraire, la voici alors qui s’articule sèchement autour d’une succession de « et » prosaïques. Le rythme qui naît de cette austérité formelle, la scansion singulière et toute biblique que fait entendre le texte, l’hyperréalisme minutieux des descriptions ne sont pas pour rien dans le magnétisme puissant qu’exerce ce roman très noir, parabole flagrante d’un monde contemporain débordant de sauvagerie et même de perversité – un monde où le Mal ne le dispute même plus au Bien, savourant son triomphe définitif. Nous sommes dans les années 80, au sud du Texas, dans la zone frontière entre Etats-Unis et Mexique. Parti un matin à l’aube chasser l’antilope sur les rives désertes du Rio Grande, Llewelyn Moss rentre finalement chez lui avec une mallette pleine de dollars, trouvée sur les lieux d’un carnage – des véhicules éventrés, des cadavres criblés de balles. Mais le cadeau du ciel n’est évidemment qu’un piège du destin, une fatalité, une malédiction – voici Moss devenu la proie d’un tueur fanatique, Chigurh, dont le dessein ultime n’est pas tant de récupérer l’argent que de liquider celui qui s’en est emparé. Fuite, fusillades, massacres... Les trois cents pages du roman déclinent sans coup férir, de façon lente, réaliste et violente, la vaine lutte de Llewelyn Moss contre Chigurh, sous le regard impuissant du shériff Al Bell, incarnation patente de l’homme de bonne volonté parfaitement désarmé devant la fatalité du désastre annoncé. Le caractère inéluctable de l’issue promise à Moss, au terme de ce funeste voyage initiatique, peut désarçonner, tout autant que l’absence d’épaisseur psychologique des personnages, leur dimension presque abstraite – comme si McCarthy avait choisi d’évoluer pleinement ici dans le registre de la tragédie, du récit édifiant, bien davantage que dans le romanesque au sens ordinaire du terme. C’est ce même parti pris qui fait la force du livre, lui donne sa valeur parabolique éclatante et captivante. Une qualité plus que méditative, rigoureusement et outrageusement métaphysique. Nathalie Crom   Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par François Hirsch, éd. de l’Olivier, 296 p., 21 €.

Nathalie Crom

Telerama n° 2974 - 13 janvier 2007
   critique reproduite sur Telerama.fr

 

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Published by Bloggieman - dans US littérature
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