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17 juin 2009 3 17 /06 /juin /2009 19:19
DANS LA VALLE D'ELAH, de Paul Haggis
Warner Bros., 2007

L'Amérique n'est plus l'Amérique
Scénariste pour la télévision (il a créé notamment Un tandem de choc mais figure aussi au générique de Walker Texas Ranger au titre de co-créateur), Paul Haggis s'est fait un nom au cinéma en travaillant en particulier avec Clint Eastwood (Million Dollar Baby, Mémoires de nos pères, Lettres d'Iwo Jima), avant de signer le retour de James Bond dans Casino Royale et Quantum of Solace. Avec Crash (Collision) en 2004 puis Dans la vallée d'Elah en 2007, il s'est installé lui-même derrière la caméra pour diriger ses propres scénarii.

Tommy Lee Jones, jadis acteur de second plan, a acquis avec le temps une stature qui fait de sa présence un argument de vente en soi. Tout récemment, il portait sur ses épaules le film de Bertrand Tavernier, Dans la brume électrique, qui est avant tout un film d'ambiance. Dans la vallée d'Elah repose aussi sur sa présence, sur cette démarche si caractéristique qui donne à ses personnages une sorte de vulnérabilité, de fatigue, comme s'ils peinaient à traîner le poids d'une vie. Le protagoniste du film de Paul Haggis est un père qui, ayant déjà perdu un fils à la guerre, parcourt des milliers de kilomètres pour enquêter lui-même sur la disparition de son dernier garçon, Marine en permission entre deux "tours" en Irak. Tommy Lee Jones n'est pas de toutes les scènes mais le film entier repose sur lui, sur ses silences autant que sur ses paroles, dont chaque mot porte.

On a dit de ce film qu'il était l'un des premiers films engagés sur la guerre américaine en Irak. Haggis s'est inspiré de faits réels, qu'il a réunis en une seule histoire. La guerre est présente dans le film, mais à travers les images du fils, filmées sur place, envoyées parfois à son père au pays. Elle n'est dévoilée que de façon parcellaire, et l'une des lignes du film consiste à reconstituer les vides qui relient ces parcelles de vérité ; quelque chose s'est passé là-bas, qui semble expliquer la disparition du fils. L'armée, d'emblée, phagocyte l'enquête et l'on comprend sans mal qu'elle cherche à cacher la vérité. L'obstination d'une detective de la police, malmenée par ses pairs masculins et par Tommy Lee Jones lui-même, qui lui reproche de n'avoir pas pris sa demande au sérieux lorsqu'il est venu la trouver. Le rôle de l'inspectrice est classique : elle apporte son aide au père, ouvrant les portes qu'un simple civil ne peut ouvrir, fût-il lui-même un ancien de la "maison", un militaire en retraite. C'est
Charlize Theron qui confère à cet instrument de la vérité une dimension touchante, rendant sensible sa culpabilité, sa difficulté à être prise au sérieux à la fois par ses collègues et par Jones, son opiniâtreté aussi lorsque tout le monde semble se liguer pour l'empêcher de mener son investigation. La séquence de la visite de Jones dans l'appartement de la femme flic, qui élève seul un petit garçon, est une scène de convention ; mais elle met face à face les deux personnages, utilisant le petit garçon pour révéler la tendresse dissimulée derrière le masque de gravité de Jones. C'est d'ailleurs la séquence qui explicite le sens du titre, par le récit que fait Jones à l'enfant du combat de David contre Goliath dans la vallée d'Elah.

La religiosité de Jones va de pair avec sa rigueur toute militaire, illustrée par ailleurs par des gestes très quotidiens, comme sa façon de "repasser" son pantalon en utilisant simplement ses mains et la tablette de bois qui borde son lit d'hôtel. On est tenté de voir en son personnage un monolithe, un modèle de vertu old-fashioned, gêné de se montrer en tricot de corps devant la detective, au point de revêtir à la hâte une chemise pas encore sèche ; cette scène située dans une laverie automatique révèle évidemment autre chose qu'une pruderie insolite : le personnage agit de la même manière avec ses émotions. Il les fait taire, les contient derrière ses traits marqués, serrés : quand il annonce la mort de leur fils à sa femme, par téléphone, il souffre mais s'en tient à sa discipline ; "Tu sais que je ne peux pas t'entendre pleurer", dit-il à sa femme. Une autre scène le montre au téléphone avec son fils encore vivant, alors stationné en Irak ; à la détresse de son garçon, Jones oppose la même incapacité à partager l'émotion, et l'on sent que cette scène est là pour nous dire à quel point il doit en souffrir, même si ce n'est jamais dit.

Outre Tommy Lee Jones, Dans la vallée d'Elah met bien sûr en avant la guerre en Irak et, en l'occurrence, ses retombées individuelles. Le propos du film dépasse toutefois les destins individuels : car ce dont le fils perdu est l'incarnation - et le sort que subit sa chair en est l'illustration exacerbée -, c'est la déshumanisation causée par la guerre, non pas celle-là plus qu'une autre mais toute guerre, quelle qu'elle soit. Le scénario suscite une attente pour mieux surprendre in fine son public, invité à compatir avant de posséder les éléments pour juger. Paul Haggis place ainsi le spectateur dans la situation de son protagoniste : le père est d'abord touché par le sort de son fils, et l'enquête sur sa disparition devient bientôt une enquête sur le fils lui-même. Qui était-il vraiment ? Le soldat dont Tommy Lee Jones reconstitue la personnalité au fil de cette enquête est-il bien le fils qu'il pleure, le garçon qu'il a élevé ? L'homme que l'on découvre à mesure que les morceaux éparpillés sont réunis est-il le garçon qui a quitté le toit familial pour s'en aller servir son drapeau, ou est-il le résultat de l'expérience vécue au front, le produit de la guerre ? C'est la question qui semble obséder le père, tenté de trouver un bouc émissaire sur lequel exercer sa vengeance, puis sommé d'admettre la réalité qui s'impose par le témoignage irréfutable des images et des mots.

L'enquête révèle aussi le père. Elle met en question les croyances bien ancrées, les certitudes d'une vie bâtie sur "ces valeurs qui font l'Amérique". Le symbolisme du drapeau est prégnant dans le film, notamment à travers deux scènes qui se répondent, au moment du départ et du retour : Tommy Lee Jones s'arrêtant pour rectifier l'erreur d'un employé municipal inculte qui a hissé le drapeau à l'envers, ignorant que c'est un signal de détresse international informant d'un grand danger ; et le même hissant de nouveau ce drapeau, à la fin du film, mais à l'envers, délibérément. D'une scène à l'autre, le père a dû revoir sa vision d'une Amérique désormais rongée de l'intérieur alors même qu'elle croit exorciser le Mal en l'extériorisant sous la forme d'un "autre" situé hors de ses frontières. Que la guerre soit absurde n'est pas le seul constat du film ; c'est la nature même du Mal, et le rapport à l'"autre", que l'enquête force Jones à reconsidérer. Quant à savoir si le Mal surgit du fait de la guerre ou est toujours-déjà-là, il revient davantage au spectateur de se prononcer. Jones, lui, aura découvert que ceux à qui allait sa confiance n'étaient pas forcément les meilleurs défenseurs des valeurs qu'il honore, tandis qu'une serveuse topless et un hacker latino sont plus à même de faire surgir la vérité.

Dans la vallée d'Elah est, comme Trois enterrements et Dans la brume électrique, un film au rythme lent et à la narration "déconstruite". Il privilégie le ressenti des personnages à la thèse politique, l'émotion au message, mais sans se départir de la pudeur quasiment imposée par le jeu de l'acteur principal. 
TLP

A lire :
"Dans la vallée d'Elah : Quand la guerre en Irak contamine les valeurs de l'Amérique", par Isabelle Regnier, Le Monde.fr

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Published by Bloggieman - dans US cinéma
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