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13 juin 2009 6 13 /06 /juin /2009 21:24
MAL DE PIERRES, par Milena Agus
Liana Levi 2006 - Livre de Poche 2009

lire aussi la critique de Battement d'ailes
lire aussi la critique de Mon voisin

Aller, et revenir
Mal de pierres a rencontré le succès en dehors de son pays d'origine. Il a révélé Milena Agus, dont le succès à l'étranger a porté les écrits sur le devant de la scène littéraire en Italie. Professeur d'histoire et de français dans un lycée, l'auteur refuse le terme d' "écrivain" et préfère se considérer comme "quelqu'un qui écrit", ainsi qu'elle l'explique dans Comme une funambule, placé en postface du présent roman et écrit à l'origine pour un colloque sur la littérature sarde en 2007. Ce texte, très court, est utile pour approcher les écrits de Milena Agus, ses autres textes, Battement d'ailes et Mon voisin, n'étant pas sans similitudes avec Mal de pierres.

l'écriture [..] rachète le réel, et d'une façon toute particulière. Prenez quelqu'un que personne n'aime, dans la réalité : si vous le transformez en personnage, vous pouvez le faire aimer beaucoup.
Milena Agus,
Comme une funambule 
(ce lien vous mène vers le texte au format PDF, sur le site de l'éditeur Liana Levi)

L' "héroïne"  de Mal de pierres, comme celle de Mon voisin, est une femme solitaire, qui vit dans les chimères de son imagination. Une femme qui, si l'on s'en tient à Comme une funambule, ressemble sans doute à Milena Agus. Une femme qui ne sépare pas distinctement le produit de la réalité et celui de son imagination. C'est dans ce territoire incertain que se déroule Mal de pierres. Raconté par une première personne qui est la petite-fille de l'héroïne, le roman effectue par des chapitres le plus souvent courts des allers et retours entre le passé et le présent, différentes époques du passé se partageant l'évocation sans respecter la chronologie. Un épisode lointain en appelle ainsi un autre plus proche, avant que le souvenir plonge à nouveau dans l'histoire de cette "grand-mère", aujourd'hui morte, dont la narratrice essaie de retracer l'histoire.

Milena Agus a commencé par écrire des romans d'amour, volontiers naïfs. Qu'elle n'a pas publiés. Puis son écriture s'est faite plus lucide, plus "mûre" ; la naïveté s'est muée en pessimisme, puis celui-ci s'est trouvé tempéré par un certain sens du comique. J'allais écrire : de la comédie humaine. Car c'est le sentiment que procure la lecture de Mal de pierres. Il y a comme une évidence dans l'écriture de Milena Agus : ce qu'elle écrit semble glisser avec naturel, même lorsque la curiosité, la bizarrerie s'y mêlent. Bizarre est son héroïne, en tout cas aux yeux de son entourage : considérée comme folle par ses parents et ses soeurs, cachée dans le grenier, battue par sa mère pour avoir souri à un garçon à l'église ou écrit à ses prétendants des poèmes marqués d'un sceau démoniaque, finalement mariée contre son gré et sans amour à un homme qui ne l'aime pas davantage et qui se satisfait d'une cohabitation chaste compensée par ses visites aux prostituées, l'héroïne, une jeune Sarde aux cheveux noirs, n'aura vécu que dans l'attente de "la chose principale", périphrase qui, dans son langage, désigne l'amour. L'amour rêvé, fantasmé, espéré, déçu toujours mais toujours attendu, est au coeur du roman.

L'écriture de Milena Agus s'apparente à l'affabulation. On peut le dire de toute écriture ; ce qui distingue Agus, c'est qu'elle revendique ce droit au rêve, ou à la confusion. Dans Mal de pierres, le point central de l'existence de l'héroïne est la relation adultère qu'elle entretient avec un blessé de guerre, souffrant, comme elle, de calculs rénaux (qui donnent son titre au roman). De cette relation naît un fils, le seul enfant que l'héroïne mettra jamais au monde. Ce fils est le père de la narratrice. Or, la fin du roman apporte un éclairage décisif sur cette "aventure". Et cet éclairage remet au coeur du récit ce qui est le propre du rapport d'Agus à l'écriture : la création d'un "espace imaginaire" doté d'une valeur égale à celle de la réalité. Car, après tout, qu'est-ce que la réalité ? L'enchaînement des faits, incontestables parce qu'attestés ? Ou la perception de ces faits par chacun, avec ce que cela suppose d'interprétation et de mensonge ? L'existence est-elle objective ou subjective ? A lire Mal de pierres, on constate que celle de l'héroïne est plurielle : il y a son existence telle que rapportée par ceux qui l'ont connue, et il y a l'existence telle qu'elle-même l'a ressentie, vécue, et racontée. La narratrice rend compte de ces différents "récits" en les évoquant conjointement ou alternativement, jusqu'au chapitre final qui les remet tous en perspective, à la lumière d'une ultime révélation.

Là est sans doute la finesse du roman : la narration entremêle des vérités qui parfois se complètent mais souvent se contredisent. Le refus de la linéarité chronologique accentue l'impression d'éclatement qui accompagne sans arrêt la lecture ; souvent, il m'a fallu relire des pages entières pour resituer les lieux, les personnages, les événements, comme s'ils se "défilaient", comme si les mots se perdaient dans une sorte de confusion qui provient autant des ruptures chronologiques que du style même de l'écrivain - pardon, de "la personne qui écrit" -, dans lequel tout semble couler avec naturel jusqu'à ce que, au bout d'un chapitre, on réalise qu'on n'a retenu que la moitié de ce qui vient d'être raconté. Encore est-ce là UNE lecture, la mienne, qui peut n'être nullement représentative. Lorsque le récit reçoit l'éclairage du dernier chapitre, on a soudain, outre l'impression de brusquement comprendre, le désir de relire le livre. Car, désormais, tout semble plus clair. 

Le mot de la fin revient à l'auteur :
"N'arrêtez pas d'imaginer. Vous n'êtes pas dérangée. Ne croyez plus jamais ceux qui disent cette chose injuste et méchante.
Ecrivez."
Milena Agus, Mal de pierres

TLP

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Published by Bloggieman - dans MONDE littératures
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