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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 04:21

RETOUR AU MEILLEUR DES MONDES, par Aldous Huxley
Pocket, 2006 (1ère publication : 1958)

Nous y sommes
Si Le Meilleur des Mondes a été écrit en 1931, Retour au Meilleur des Mondes date de 1958. Il ne s'agit pas d'une suite mais d'un essai écrit par Aldous Huxley, dans lequel il explicite les pensées qui ont conduit à l'écriture du Meilleur des Mondes plus de vingt ans avant et examine les "progrès" de la société depuis lors.

Si le récit lui-même - Le Meilleur des Mondes - est devenu un classique que l'on fait peut-être encore lire dans les lycées, l'essai, lui, est moins connu. Pourtant, sa lecture est éminemment contemporaine : plus que cela, en lisant l'essai on a le sentiment qu'il colle parfaitement à notre présent, à quelques aménagements près (par exemple, Huxley envisage la création d'une "pilule" contraceptive, encore inexistante en 1958).

L'essai ne pose pas simplement la question "Comment préserver la liberté ?". Il constate en fait, plutôt dans sa fin que dans son début mais tout conduit à cela, que le goût même de la liberté n'est peut-être pas la préoccupation première des jeunes gens de 1958. Partant donc d'un postulat auquel on est tenté d'adhérer instinctivement (qui rejetterait la liberté ?), il établit ce constat dérangeant : la société de consommation qui se dessine en 1958 place ses jeunes gens dans un état de contentement qui n'est pas sans comparaison avec l'état des humains (?) standardisés du roman Le Meilleur des Mondes... Bref, le futur décrit par Huxley dans son roman serait déjà en marche, et peut-être déjà là.

Evidemment, j'écris cela par provocation. Ce que décrit et examine l'auteur est plus complexe. Mais les méthodes de contrôle des mentalités qu'il étudie et dissèque, la société qu'il décrit... ressemblent trait pour trait à ce que nous connaissons. Alors se dessine un portrait de société au-dessus duquel - ou au travers duquel - on aperçoit l'ombre inquiétante d'un Etat totalitaire, non par la violence du communisme triomphant de l'après-guerre ou celui du nazisme mis à bas, mais par les méthodes modernes et scientifiques dont le nazisme hitlérien a démontré l'efficacité. Huxley consacre ainsi l'essentiel de son essai à l'examen des moyens de propagande, ou des méthodes de propagande ; le terme ne s'applique pas seulement à la sphère politique mais à l'économique : et l'on sait bien que, depuis 1958, la puissance économique "incontrôlable", aujourd'hui mondialisée, s'est considérablement accrue. Les mots de l'écrivain, cependant, prouvent que bien avant l'entrée dans le consumérisme à outrance, bien avant l'explosion capitaliste des années 1980, tout était déjà en place. La manipulation des masses par les slogans, la recherche forcenée de moyens d'influence sur les esprits pour conduire ces masses à consommer des produits en constante augmentation, le danger que constituent les "armes" mises à la disposition des dictateurs par la science, quand bien même ce n'est pas là leur but premier : tout y est, rien n'a changé, au contraire tout s'est développé, comme le prévoyait l'auteur à la veille des années 1960.

Et lequel d'entre nous renoncerait si facilement au grand confort matériel acquis ces cinquante dernières années - même au prix du sacrifice de quelques libertés ?

Si la question est saisissante, c'est qu'elle s'est posée exactement dans ces termes au lendemain d'un certain 11 septembre. C'est qu'elle résonnait encore à nos oreilles tandis que certain homme politique français travaillait à séduire un électorat plus à droite que lui dans sa course aux Elections Présidentielles. Et que l'homme de 1958, tel que le décrit Huxley, est tout bêtement l'homme d'aujourd'hui, avec une certaine quantité de peur, d'angoisse, de névrose et de lassitude en moins ; peur, angoisse, névrose, lassitude qui constituent un terreau idéal pour toute forme de dictature.

Crainte sans fondement ? Simple rhétorique "conspirationniste" pour effrayer les masses ? Discours facile ? Je ne crois pas. Le monde gouverné ou dirigé par une oligarchie, les "masses" travailleuses exploitées au profit d'un nombre réduit de Gros Possédants (et de moins gros, tous regroupés dans la poursuite d'intérêts concomitants sous le nom d' "actionnaires"), la recherche de l'intérêt personnel et du profit immédiat, le don et la célébration des plaisirs immédiats au détriment de la réflexion, l'abandon des activités solitaires et réflexives comme la lecture au profit de distractions plus immédiates, la perte de lien avec le langage, seul capable de donner accès à la compréhension globale du monde... autant de pistes que Huxley explore avec clarté, simplicité et pertinence.

Ce n'est pas un roman, ce n'est pas de l'anticipation... pourtant on frissonne bien davantage qu'à la lecture du Meilleur des Mondes. Précisément parce qu'il ne s'agit plus de fiction mais de Notre monde...   TLP

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