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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 03:43

Histoire inachevée
Il y avait un village, dont aucune carte ne donnait l'emplacement ni la route y menant. Dans ce village, un jour, un homme s'installa. Nul ne savait d'où il venait, et nul ne le lui demanda.


En fait, j'ai menti : l'homme ne s'installa pas vraiment. Il passait tout son temps assis devant un arbre près duquel il s'était arrêté le jour de son arrivée. L'arbre surplombait le village, sur le haut d'un versant au pied duquel le village s'étendait. Chacun pouvait voir l'homme assis là, toujours immobile, de jour comme de nuit. La pleine lune arriva, et la forme de l'homme s'y découpa. Sa silhouette si nette et parfaite aurait pu paraître celle d'une statue, si l'on n'avait su, dans tout le village, que c'était un homme arrivé bien des jours plus tôt.

On finit par s'inquiéter. Si cet homme était posé là depuis son arrivée, nul ne l'ayant vu bouger, ni descendre, ni marcher, ni manger, que pouvait-il donc faire ? Les enfants, les premiers, sur le versant s'aventurèrent. Ils n'attendirent pas l'inquiétude des adultes ; ni leurs questions, leurs discours, leurs tergiversations. Ils voulurent voir de quoi, cet homme, il avait l'air. Etait-ce un homme vivant, fait de souffle et de chair ? Ou quelque esprit trompeur, apparu brusquement, n'ayant besoin ni de manger ni de boire, ni de bouger ni de se lever, ni d'un toit ni d'une compagnie ? Pas de chien, pas d'amis, rien de ce qui faisait qu'un être était vivant.

Ils s'approchèrent, tout en jouant, sans malice ni crainte. Ils s'approchèrent, et regardèrent.

L'homme était là, assis au pied de l'arbre, d'où il n'avait pas bougé, d'où du moins nul ne l'avait vu bouger, et où il se tenait, immobile tel une statue, depuis des jours et des jours. Il respirait, cela était certain, sa poitrine se soulevait comme celle d'un être humain. Et ses yeux contemplaient, c'était certain aussi, ils regardaient droit devant eux, fixes, absorbés, mais vivants assurément. Un détail pourtant étonna les enfants : ses yeux, ses yeux qui contemplaient, leurs paupières ne se baissaient jamais. Ils restèrent là, non loin, surpris mais sans méfiance, intrigués tout au plus, à attendre un clignement, un mouvement, ne fût-ce qu'un frémissement sous la peau, au coin d'un oeil, un seul ; ils restèrent là, mais en vain.

 

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Alors ils retournèrent, et rapportèrent aux adultes ce qu'ils avaient vu. Ils parlèrent de la poitrine de l'homme, qui se soulevait, et de ses yeux grand ouverts, qui jamais ne se fermaient. Les adultes étonnés se remirent à parler. Ils se demandaient non qui était cet homme, mais ce qu'il faisait là. Pourquoi avait-il choisi l'arbre au-dessus du village, que regardait-il, et pourquoi si immobile ? Les adultes ne croyaient pas aux esprits, ils comprenaient bien, n'est-ce pas, que cet homme était vivant, un être de chair et de souffle comme eux. Mais ils n'en étaient que plus étonnés, et leur étonnement tourna naturellement à l'inassoupissement : littéralement, ils ne pouvaient plus dormir, de n'avoir pas de réponse, et de ne point savoir. Ce que cet homme faisait là, et ce qu'il regardait.

On se réunit, on parla, on tergiversa bien sûr, comme il se doit. Puis, las de l'insomnie qui s'était abattue sur le village entier, épargnant les enfants mais ne laissant en paix aucun adulte fait - las de l'insomnie, on décida que quelque chose devait être fait. Quelqu'un fut délégué à cette chose, qui consista après moultes discussions à gravir le versant afin de constater, d'abord, ce qu'avaient rapporté les enfants. Puis, cela fait, à poser à cet homme la question qui de tout le village avait compromis le sommeil. En attendre une réponse, et alors, seulement alors, redescendre au village. C'était apparemment une sage décision, que chacun approuva, et il ne resta plus qu'à envoyer le délégué.

Le délégué monta, sous les yeux grand ouverts, jusqu'à l'arbre tout en haut du versant. On l'observa de loin, tandis qu'il s'éloignait, et qu'il se rapprochait. Près de l'homme, au pied de l'arbre, le délégué s'arrêta. Vers le village, indécis, il se retourna, oh... bien trois fois ! Enfin il crut bon de s'asseoir, le dos face au village, le visage vers l'homme, l'homme qui regardait mais dont rien ne laissait voir qu'il eût vu venir le délégué. Celui-ci, s'étant éclairci la voix, lui posa la question dont il était porteur. Et n'obtint, bien sûr, aucune réponse. Les lèvres étaient scellées, le regard comme figé, sous la peau pas un muscle ne frémissait. L'homme était là, assis au pied de l'arbre, les yeux fixant quelque spectacle que même le délégué, pourtant en face de lui, ne savait lui masquer.

Le délégué resta trois jours et trois nuits. A chaque heure, de jour comme de nuit, puisqu'il ne dormait point, il posa la même question, encore et encore, et de réponse jamais n'obtint. C'était un homme patient, il resta jusqu'au bout conscient de sa mission, et jamais ne songea à manifester à l'égard de l'homme au pied de l'arbre la moindre impatience, la moindre hostilité. Il demandait, régulier comme le retour du soleil à chaque aube et son départ au crépuscule, et se désespérait simplement de n'avoir pas de réponse. Mais il constatait, comme auparavant les enfants, que l'homme respirait, et que dans son regard une vie existait. Il n'eût su l'expliquer, et ne s'y risqua pas, mais le fait était là.

Trois jours et trois nuits il resta, puis il redescendit. Il s'excusa d'abord de n'avoir rapporté aucune réponse, navré que son échec condamnât le village à ne toujours pas dormir. Durant ces trois jours et ces trois nuits qu'il avait passés là-haut, tous les yeux des adultes avaient regardé sa silhouette se dresser, immobile et curieuse, devant le pied de l'arbre, avec le tronc duquel, la nuit venant, il s'était confondu par trois fois. Par trois fois, au matin, ils l'avaient vu surgir de l'ombre, immobile et curieux, devant le pied de l'arbre. Le voyant revenir, ils avaient espéré, mais l'ayant entendu, ils furent tous désolés.

Alors ? Que fallait-il donc faire pour conjurer cette étrange malédiction qui s'abattait sur eux ? Ils ne se demandèrent pas ce qu'ils avaient pu faire pour la mériter : ces gens, je vous l'ai dit, ne croyaient pas en ces choses, esprits et dieux, qui permettent chez d'autres d'expliquer ce qui n'a pas d'explication. Ils constataient, s'interrogeaient et cherchaient une solution à un problème bien concret qui, depuis des jours et des nuits, les privait de sommeil. Il n'y avait chez eux aucune méchanceté ; pas un n'aurait pensé à tenter de chasser l'homme du pied de l'arbre. Il était là, simplement, et il fallait l'en faire bouger ; qu'il descende ou qu'il monte, peu importait, du moment qu'il bougeât.

Alors on discuta. On discuta même longuement, sans tenir compte des soleils qui se levaient et se couchaient, puisque de toute façon plus personne ne dormait. Et de ces discussions sortit une nouvelle décision. On décida de porter à cet homme des aliments, de la boisson, tout ce qu'à un vivant on pouvait proposer pour lui plaire: car peut-être, après tout, était-ce là l'explication d'une situation qui n'avait nulle raison ? Peut-être cet homme, qui n'avait ni maison, ni amis, ni occupations - peut-être cet homme attendait-il qu'on l'invitât à se joindre au village ? Et si cela se trouvait, dès qu'il aurait mangé, et bu aussi, et dès qu'il aurait vu qu'on était prêt à l'admettre au village, l'homme enfin se comporterait comme doit faire un homme. Cela parut sensé. Demain, il n'y paraîtrait plus: les visages fatigués, les traits tirés, les yeux voilés d'un sommeil qui ne revenait plus, tout cela aurait disparu et la vie aurait repris son cours. Le village compterait un habitant de plus, et chacun serait heureux de retourner à ses occupations.

Il parut sage, aussi, de confier cette mission, dont dépendait le sommeil des adultes, donc du village entier, aux enfants qui, les premiers, s'étaient aventurés au sommet du versant. On leur confia des bols remplis de victuailles. On leur donna des fûts frétillants de boissons parfumées. On les poussa devant, et suivit leur montée. Le petit défilé, les bras tout encombrés de ce que le village produisait de meilleur, gravit lentement le versant, jusqu'à l'homme assis là. Les mains agiles déposèrent devant lui les présents, puis s'en revinrent comme si de rien n'était. Après tout, les enfants dormaient bien, et le grand embarras dans lequel ils voyaient leurs parents depuis bien des jours et des nuits leur avait assuré de longs moments de liberté ; la vie du village semblait s'être arrêtée, et, bien loin d'inquiéter ces bambins délaissés, cette aubaine insolite leur était apparue, au bout d'une seule journée, comme l'occasion unique de profiter d'un temps dont les choix des adultes, dans leur vie ordinaire, les délestait au nom, disaient-ils, de leur éducation. Dans ces conditions, évidemment, le dépôt des offrandes était un jeu nouveau auquel ils se prêtèrent avec curiosité et même excitation. 


(à suivre)  TLP


Illustrations :
1. Caspar David Friedrich
2. A Cham Say Sudaros (Bouddha en méditation à l'ombre de l'arbre "Tone Phô")

 

Bouddha

 

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Published by Bloggieman - dans Ecriture
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commentaires

Bloggieman 17/11/2013 09:38

En 2013 seulement je reviens vers ce texte, pour y découvrir encore un commentaire, que je n'avais pas lu. Le temps n'est pas important. Sans doute, visiteur incongru, as-tu cessé de passer, mais
pour moi deux ans sont comme deux instants. Je suis heureux que tu sois passé et que tu te sois arrêté. Cet homme assis au pied d'un arbre a intéressé plusieurs personnes, et je n'ai jamais terminé
l'histoire. Je ne sais toujours pas ce qu'il fait là, mais au fond est-ce important ? C'est pour cela, Steph (commentaire précédent), que je ne peux pas lui imaginer un passé aussi précis que celui
que vous lui donnez. Il ne faut pas de précisions, car elles font disparaître le mystère. Il faudrait finir cette histoire sans répondre. Sans savoir. C'est parce qu'on ne sait pas que l'on
continue de s'arrêter, et de se demander. Merci à vous. Je n'ai toujours pas vu Théorème. Je crois que je l'ai quelque part...

Un visiteur incongru 22/02/2011 15:18


Bonjour

C'est une très belle histoire. En la lisant je croyais que la fin serait qu'un jour le village cesse de vouloir comprendre, un matin après une bonne nuit de sommeil il ait disparu.

Cela me fait penser au film Théorème, de Pazzolini.

Je suis tombé sur votre histoire par hasard, en cherchant des informations sur l'indien qui affirme vivre depuis 70 ans sans manger, ni boire, ni aller aux toilettes. Il s'appelle Prahlad Jani et
dit avoir été béni par une déesse à l'age de 8 ans.

http://ecolonews.blog.fr/2010/04/28/70-ans-sans-manger-ni-boire-8474085/


steph 23/09/2010 22:40


Evidemment, votre personnage (qui devient un peu le mien) cache un terrible secret pour lequel il éprouve tellement de culpabilité qu'il se méprise et voudrait mourrir. Se laisser mourrir plutôt ;
en venant au pied de cet arbre. Mais la formidable énergie positive des enfants l'a sorti de sa léthargie. Ils sont les salvateurs, les petits héros de nos vies qui donnent noblesse au terme de
TRANSMISSION. Avec votre talent et votre style plus lié, plus poétique que ma prose sèche, vous sauriez terminer. Je vous livre son secret inavouable : il s'agit d'un meurtre évidemment. Un
adultère découvert ; dans sa folie furieuse, puisque sa femme adorée, possédée, jalousée comme une chose qui lui appartiendrait, ne voulait plus vivre avec lui pour lequel elle ne ressentait plus
ni désir ni admiration, ni respect, ni tendresse ; il préféra la tuer que de l'imaginer heureuse et épanouie avec un autre, surtout un autre moins riche sans troupeau et sans hectares, un simple
salarié agricole saisonnier ; presque un " Vas-nu-pieds". Le deshonneur, la folie meurtrière ; puis le remord, la fuite... C'est pas gai, c'est sûr, la fin pourrait être plus enthousiaste. Mais
n'oublions pas les enfants du village. Il s'intègrera à la communauté des travailleurs, travaillera pour plusieurs éleveurs du village et développera dans l' école des enfants des activités autour
de l'élevage (gestion des rations fourragères, gestion de la reproduction des femelles, etc...)


bloggieman 23/09/2010 10:32


Quelle belle idée de terminer ce texte ! Il faut croire que j'y ai pour ma part renoncé. Un an qu'il est ici, mais bien plus encore qu'il est écrit. Sans doute est-il suspendu à un temps qui n'est
plus. Merci Steph d'être passée par là et d'avoir, avec volonté et talent, proposé un réveil possible à cet homme momifié sous son arbre !!


steph 22/09/2010 00:29


Cela fait un an et plus que ce pauvre personnage est petrifié au pied de cet arbre, abandonné par son auteur ! Bravo, il n'y a pas de quoi être fier. Je vous propose rapidement un dénouement ?
Lançons-nous : "les enfants tout à leur joie apportèrent donc victuailles, présence rieuse autour du vieil homme. Par des chants, des danses, des caresses sur son visage ridé et ses bras, ils
réussirent à l'animer : les paupières se remirent à cligner, les bras et jambes, animés de soubrausauts, électrifiés de microVolts en continu, se remirent à fonctionner. Titubant, souriant,
toussant, crachant de la poussière, l'homme se déplia. Sa carcasse longiligne et gauche esquissa quelques pas de danse avec les enfants. Après avoir bu et mangé quelques fruits, ils descendit au
village, accompagné des enfants, spectateurs émerveillés de cette renaissance. Les adultes décidèrent de l'installer à l'auberge du Voyageur, lui laissant tout loisir de raconter son histoire plus
tard, quand il aurait recouvré toutes ses forces"


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