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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 03:01

Dans l'abîme
Il entrait dans un livre comme on plonge dans un gouffre. Les premières années, lorsqu'en quittant la maison son père l'autorisait à rester de longues heures dans la bibliothèque, il marchait le long des rayonnages avec le sentiment d'un archéologue parcourant des doigts les empreintes profondes ou légères laissées sur la pierre d'un temple où l'on ne pénétrait que sur invitation. Il avait ressenti cette émotion sacrée que l'on prête habituellement aux inscriptions gravées pour les êtres divins, parmi lesquels il se sentait convié seulement par exception, par l'absence de son père. Ses doigts parcouraient tantôt le bord des étagères tantôt le dos des livres rangés selon une logique qui lui échappait et dans laquelle résidait une part du sacré. Derrière ces inscriptions souvent mystérieuses, parfois râpeuses, était dissimulé un savoir auquel il rêvait d'avoir accès. Il dut attendre longtemps avant d'oser déplacer l'une de ces pierres reliées ; c'était comme de retirer d'un assemblage complexe un élément qui, forcément, déclencherait une réaction dont il n'avait qu'une crainte proprement religieuse.

Il n'avait qu'une vague conscience de ces choses. Dans l'esprit d'un enfant, le sacré et le profane sont aussi étroitement mêlés que l'étaient les livres de la bibliothèque paternelle. Mais il y passe des frissons et des sensations que seul un esprit religieux peut comprendre. Adulte, il était toujours incapable de séparer la part du sacré de celle du profane dans son rapport devenu plus intime avec les livres.

Du premier livre qu'il arracha au mur de son père il avait surtout retenu les illustrations. Elles le firent entrer de plain pied dans l'univers qu'il devinait et appréhendait avec autant d'ardeur que de terreur. La crainte de la colère de son père s'il découvrait qu'il avait déplacé les mauvaises pierres et compromis le complexe agencement de cette construction magique. La peur que l'on éprouve lorsque, ayant passé de longues heures devant la porte close d'une maison silencieuse mais habitée, on trouve enfin la rage ou la force de toucher, et de tourner, la poignée qui garde l'intérieur.

Il s'agissait de L'Etrange Cas du Dr Jekyll et de Mister Hyde, dont les lettres d'or sur une sorte de tissu épais et vert l'avaient plusieurs fois fasciné quand ses doigts en éprouvaient l'âpre contact.

Il avait tenu ce livre dans ses mains et caressé sa couverture. D'un oiseau blessé recueilli au fond du jardin il n'aurait pas caressé plus religieusement le plumage meurtri. Il en ressentait l'étrangeté et cette chaleur intime qu'il associerait toujours ensuite au contact des livres ; la chaleur d'une promesse et d'une invitation devant laquelle on hésite, inquiet et tenté.

Il en avait soulevé la couverture, pesante et écorchée. Sur les pages qu'il parcourut lentement de ses doigts, elles jaunies, eux tremblants, il connut le frisson de la première caresse intime. Nulle conscience charnelle alors ; des véritables caresses de chair il n'aurait connaissance que bien plus tard, et c'est en elles qu'il retrouverait les sensations fondamentales des livres. Mais il en percevait la troublante vérité sans posséder les mots ni l'expérience pour les formuler. Il était dans l'immédiat plaisir de l'enfance, qui n'a d'innocent que l'ignorance de sa nature et la simplicité de ses gestes.

Il se souvint longtemps d'avoir tourné les pages avec la prudence et le respect sacré d'un étudiant autorisé à consulter un authentique manuscrit en général soustrait à la proximité de l'homme. Il en éprouva la crainte d'une altération irréversible, la terreur puissante de modifier à jamais la nature d'un objet à valeur de relique. Mais la fièvre, aussi, d'en voir plus, de pénétrer l'enivrant secret de l'objet qui est plus qu'un objet.

Et il se souvient encore, mieux que des peintures qu'il a vues ensuite dans maintes cavernes et sur tant de parois, sur tant de parchemins - il se souvient encore de ces dessins gravés à l'encre noire sur le papier épais ; de ces visages tordus et palpitants qui trahissaient la nature des mots, les rendaient pour lors inutiles et secondaires ; de ces corps respirants prisonniers du papier mais dont une vie, une vie étrange, émanait. C'est par eux qu'il connut son premier émoi littéraire, car ils donnaient une chair aux signes gravés dans les couvertures épaisses. Ces livres avaient un sens, dissimulé en eux, mystérieux encore, mais réel. Il pouvait le voir et le toucher, il savait le ressentir.

Il en conserva un sentiment si fort que son souvenir ensuite lui renvoya l'image de l'enfant qu'il était, frappé d'une épiphanie bouleversante, tombant avec lenteur dans les bras du fauteuil de son père, le livre ouvert entre les mains, sur le visage effrayant d'un Hyde surgissant avec une rage inhumaine des traits implorants de Jekyll.

Il eut pourtant du mal à croire, avec le recul des années, à l'authenticité de cette scène, qu'il imaginerait créée de toute pièce par son esprit. Mais ce qui demeura, bien après que le passage des ans et le travail du souvenir eurent transformé en images douteuses ces instants d'émotion pure, c'est la fascination exercée par les livres. Il y entrait toujours avec la même timidité religieuse, la même ardeur d'archéologue ; et il lui semblait éprouver toujours la même émotion primordiale qui l'avait baigné alors.

Il entrait dans un livre comme on plonge dans un gouffre. Avec un sentiment de vertige où l'attrait du vide tient à bras le corps la peur de tomber. Avec un sentiment charnel avant que spirituel, un plaisir des sens indépendant de tout effort intellectuel.

Il entrait dans un livre comme on plonge dans un gouffre, comme on fait l'amour. Il en tournait les pages comme on caresse un corps, un corps qui se donne et se refuse à la fois - un corps mystérieux, offert et rétif dans le même instant, fascinant comme l'inconnu qui vous sourit dans la rue et vous fait hésiter, un instant, sur la pierre mal sertie. Il s'y engageait fiévreux et effrayé, et en sortait parfois remué comme une terre d'orage, sèche et humide à la fois, violente et passionnée.

Et toujours il y plongeait de cette façon, parce qu'il n'aurait pas su s'en priver sans cesser de vivre.  TLP

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Published by Bloggieman - dans Ecriture
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commentaires

steph 22/09/2010 22:50


Belle idée de comparaison : Se plonger avec passion, frénésie, jamais violence, dans les fragiles pages de papier d'un livre ; le contact se fait avec la peau, la main, et puis l'esprit qui
imagine...Et puis ensuite, dans l'acte d'amour, sous la tension du désir, se plonger avec passion, frénésie, jamais violence dans les divines caresses très intimes et pénétrantes au coeur du corps
abandonné dans une"petite mort" délicieuse...Why not ?


Elvys 21/09/2009 17:04

Je trouve ton style magnifique dans ce texte. Plonger dans un livre comme dans un gouffre... livre-promesse, livre-invitation... c'est exactement comme cela que je le ressens !

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