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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 02:13

3. L'enfant dans la lucarne.
N'importe qui, me voyant assis des jours entiers devant cet écran en noir et blanc, qui ne trouva la couleur qu'en 1984, lorsque le premier poste eut cessé de rassembler ses innombrables signaux en une image composée et cohérente, m'eût trouvé pathétique et curieux ; il me reste même un souvenir qui démontre encore aujourd'hui combien j'étais soumis à une addiction que je ne contrôlais pas entièrement et qui me poussait à un comportement littéralement a-social. Un camarade de l'école primaire était venu avec son père jusque chez mes parents pour accomplir une démarche qu'avec le temps je vois comme une attention rare dont j'eusse dû, au moins, me sentir honoré, mais dont visiblement la nature ne m'apparut pas clairement sur l'instant ; ils faisaient ensemble la tournée des invités à la fête d'anniversaire du garçon afin de transmettre directement, de père à parents, ladite invitation. Et tandis que nos parents discutaient sur le petit chemin bordé d'une haie et d'un parterre de fleurs qui séparait la route vicinale de la maison de mes parents, les enfants ne trouvaient rien à se dire et se contentaient d'être là ; mais cette visite impromptue m'ayant arraché à une série que j'aimais suivre (Sur la Piste des Cheyennes - Dieu sait pourquoi je m'en souviens, mais cette série avec Kurt Russell encore jeune et Tim Matheson resté un plus ou moins obscur acteur de télévision conserve dans mon esprit un charme dû en grande partie au fait qu'on ne la voit plus guère, même sur les chaînes du satellite1), je finis par dire, tout simplement et sans avoir je pense le sentiment de commettre un acte d'une extrême discourtoisie, que je retournais regarder la télé. Je mens probablement en prétendant n'avoir pas senti l'impolitesse dont j'étais coupable ; car j'éprouvais sans doute à cet instant une gêne due au fait que je ne trouvais quoi dire et que je me sentais profondément mal à l'aise dans une situation où je ne savais comment m'inscrire. J'allai à la fête d'anniversaire, gêné comme d'habitude par le cadeau que j'amenais, et moyennement à l'aise avec mes camarades d'alors. En attendant, la télévision avait eu raison de velléités de vie sociale que je ne suis pas sûr d'avoir éprouvées à l'époque.

Le terme d'addiction convient certainement à la relation complexe qui me lia des années durant à la télévision. M'en éloigner ne fût-ce qu'une journée m'était douloureux, car c'était m'enlever à l'univers que je contrôlais pour me jeter dans des occupations que je n'avais pas choisies et dans lesquelles je ne me sentais pas à ma place. Mais vous auriez tort de n'y voir qu'une mainmise de la lucarne sur mon existence, un refuge m'affranchissant de l'apprentissage des relations sociales. Bien que vivant à l'écart de mes camarades, dans une maison entourée de champs et de fermes, j'eusse pu, si j'en avais éprouvé le désir, me déplacer à vélo et rencontrer régulièrement des amis, ce qui d'ailleurs arrivait périodiquement, spécialement à l'occasion de goûters d'anniversaire où nous nous amusions parfois avec insouciance et plaisir, à nous aventurer dans les bois écartés ou nous ébattre dans les bottes de paille réunies en cathédrale sous un hangar sans murs.

Tout en ne m'intégrant jamais qu'imparfaitement dans les groupes de mes camarades, je ne pense pas en avoir été exclu ; j'en faisais partie et je serais incapable de dire ce qu'eux percevaient de mon mode de communication peut-être bizarre, ou insolite. Lorsque je passai de l'école communale au collège de la grande ville, il en fut toujours ainsi ; je retrouvais certains camarades, en perdais d'autres, en découvrais de nouveaux et continuai de me situer sur une ligne difficile à définir, entre le garçon asocial parce qu'il aime déjà la solitude et craint de se laisser "dévoyer" en s'abandonnant à la camaraderie franche et le garçon parfaitement "normal" qui fait partie d'un groupe de camarades, plaisante, donne et reçoit des tapes dans le dos, chahute aux récréations et parle de bandes dessinées ou d'émissions de télévision au cours des différentes pauses de la journée.


La télévision occupait donc une grande part de mon temps sans m'accaparer totalement. La gêne que j'éprouvais en présence des autres adolescents, et auparavant avec les autres enfants, trouvait ses raisons dans d'autres aspects de ma vie, dont la télévision n'était elle-même qu'une conséquence, ou une incidente. L'assimiler à une drogue ayant compromis mon "insertion" dans le monde réel des échanges humains serait la réduire à un rôle diabolique bien éloigné de la réalité. Car cette lucarne était ouverture au moins autant qu'elle érigeait un mur entre moi et les autres. C'est une grande banalité de dire que l'imaginaire est à la fois un refuge et une prison pour les enfants timides qui n'osent "affronter le monde". Les guillemets suffisent à stigmatiser ces images que l'on s'applique les uns aux autres, tandis que la réalité, souvent, est plus complexe, et se laisse rarement réduire à un seul aspect. Les centaines d'heures que je passais devant le poste de télévision étaient aussi des centaines d'heures que je passais à écrire et elles participèrent à l'apprentissage d'un mode d'expression que je maîtrisai ensuite parfaitement à l'école et qui me valaut d'ailleurs, des années durant, le respect de mes professeurs - l'un d'eux d'ailleurs me baptisa un temps "l'anormal" en raison de ma facilité inhabituelle en orthographe - comme de mes camarades. Etant naturellement doué (mais le travail auquel je me livrais dans le secret de la cuisine grand-maternelle et de ma chambre n'était-il pas la preuve que la nature n'était pas seule responsable ?) mais également peu sûr de moi, nullement arrogant ni méprisant avec mes camarades, je m'insérais assez facilement dans leurs groupes et figurais parmi les invités des "booms" et des petites sorties qu'on s'autorise à cet âge - sorties que j'essayais d'éviter en réalité car je leur préférais mes activités solitaires !

1. Les miracles arrivant parfois, la chaîne Equidia l'a rediffusée récemment, puisant dans le catalogue Sony pour boucher des trous dans sa programmation.

To Be Continued

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