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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 02:04

2. Un dimanche chez mamie.
Mes visites à ma grand-mère prirent dès lors la forme de pélerinages égoïstes (égotistes ? égocentrés ?) à la Mecque des images, seul endroit, puisque mes parents ne possédaient pas la télévision, où je pusse trouver l'équivalent d'une religion qui ne représentait pas grand chose pour moi, en dehors des messes dominicales auxquelles assistait immanquablement ma mère et où je l'accompagnais souvent, non par dévotion ou un quelconque sentiment religieux mais parce que je savais qu'elle me donnerait ensuite de la menue monnaie pour courir acheter des sucreries au coin de la rue longeant l'église de notre village. Nous n'habitions pas le village lui-même mais la campagne éloignée, précision sans doute nécessaire pour expliquer mon goût déjà affirmé pour la solitude, à moins qu'il ne s'agît d'une habitude plus que d'un goût.

Ces pélerinages dans la cuisine de ma grand-mère - de sa maison c'était la pièce que nous fréquentions le plus, ma soeur, mon frère et moi, toute excursion dans les autres parties de la bâtisse revêtant à nos yeux un caractère d'exception - devinrent, avec le temps, impérieux et nécessaires, au point que je me mis à haïr les intrus dont la présence se signalait par l'arrivée d'une voiture dans l'encadrement de la fenêtre près de laquelle je me tenais assis (c'était ma place attitrée, sur une table carrée que ma grand-mère avait accolée à la table rectangulaire sur laquelle elle-même prenait ses repas ; la nappe en plastique épais qui la recouvrait, au contraire du formica froid et sombre de la table plus grande, rendait l'écriture plus facile, et il arrivait que mes lettres s'y imprimassent lorsque je retournais mes feuilles et continuais d'écrire, ne posant que rarement le stylo qui était devenu un prolongement de ma main), ou par des coups frappés à la porte si l'étranger s'était approché insidieusement, sans véhicule et sans s'être annoncé - c'eût été pourtant la moindre des courtoisies - par une image lancée en avant-garde, ou au moins un son qui m'eût laissé anticiper son invasion dans mon territoire dévoué à l'imaginaire.

Devant la télévision, j'éprouvais donc ce mélange de sécurité et de crainte qui provoquait en moi des montées d'adrénaline dès qu'une intrusion s'annonçait. La raison de cette réaction que j'essayais de dissimuler, en vain j'imagine, encore que ma grand-mère ne fût sans doute pas le genre de femme qui prêtât attention à ces mouvements internes capables de faire blanchir un visage et d'y imprimer une expression de mécontentement, voire de franche hostilité - la raison, disais-je, n'en était pas seulement la contrariété d'être dérangé dans mon activité religieuse mais aussi, peut-être surtout, la nécessité dans laquelle je me plaçais de refermer les copies doubles qui avaient remplacé les post its originels et sur lesquelles j'écrivais maintenant avec soin, utilisant des couleurs et des lignes savamment codifiées, non plus seulement les noms de personnages et les bribes de génériques mais les résumés des programmes regardés ainsi que les dates de mes pélerinages. Rarement un jour échappait à l'hommage que je rendais à la boîte génératrice d'imaginaire, dans laquelle je puisais, inconsciemment alors, la matière de ma mythologie moderne, avant même d'avoir appris ce que le mot mythologie signifiait. Et si je refermais à la hâte mes copies, les cachant même sous un journal qui traînait à ma droite sur le rebord de la fenêtre - les rideaux brodés et les reflets projetés sur l'extérieur des carreaux me protégeaient, pensais-je, des regards du dehors -, c'était par honte de cette activité insolite, dont tout mon entourage me faisait sentir l'a-normalité, la coupable étrangeté. J'étais un enfant a-normal, dont ma propre famille ne pouvait comprendre la nature véritable de cette "maladie" qui mêlait un objet associé à la distraction futile, négation des rapports sociaux, à l'exploration d'un imaginaire auquel seul je croyais avoir accès - et auquel effectivement j'avais seul accès de cette manière particulière.

Les week-ends étaient les jours à la fois les plus chargés d'écriture-copie et d'appréhension de l'invasion honnie. C'étaient les deux jours où j'aurais dû être le plus tranquille et libre de m'abandonner à mes pratiques ésotériques - et les deux jours où mes oncle et tante, flanqués de mes cousins, avaient coutume de rendre visite à ma grand-mère, la mère de mon oncle que tous nous appelions "parrain" alors qu'il n'était celui que de ma soeur aînée, le frère de ma mère. Invariablement je m'installais, parfois de bonne heure, à ma table de la cuisine, devant la lucarne que j'allumais moi-même, passant parfois la journée entière dans la joie de la communion et la crainte de l'intrusion.

To Be Continued

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Published by Bloggieman - dans Ecriture
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